Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Procédure contentieuse antérieure :
M. A... B... a demandé au tribunal administratif de Paris d’annuler l’arrêté du
15 février 2025 par lequel la préfète de l’Essonne l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois.
Par un jugement n° 2504326 du 26 février 2025, le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Paris a rejeté sa requête.
Procédure devant la Cour :
Par une requête enregistrée le 11 mars 2025, M. B..., représenté par la SELURL Garcia avocats, agissant par Me Garcia, demande à la Cour :
1°) d’annuler le jugement du 26 février 2025 du magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Paris ;
2°) d’annuler l’arrêté du 15 février 2025 de la préfète de l’Essonne ;
3°) d'enjoindre à la préfète de l’Essonne de réexaminer sa situation administrative dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la décision à intervenir, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, de retirer le signalement dans le « Système d’information Schengen » dans un délai de deux mois à compter de la notification de la décision à intervenir et de mettre fin aux mesures de surveillance dont il fait
l’objet ;
4°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- il appartient au préfet de produire les pièces sur la base desquelles les décisions contestées ont été prises en application de l’article L. 614-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
S’agissant des moyens communs à l’ensemble des décisions :
- l’arrêté attaqué a été pris en méconnaissance de son droit à être entendu, de l’obligation de loyauté dans la mise en œuvre de ce droit et du principe du contradictoire ;
S’agissant de l’obligation de quitter le territoire français :
- l’arrêté attaqué est entaché d’une insuffisance de motivation et d’un défaut d’examen de sa situation personnelle ;
- il méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- il méconnaît les stipulations de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- il est entaché d’une erreur d’appréciation dès lors qu’il ne représente pas une menace grave pour l’ordre public ;
S’agissant de la décision refusant d’accorder un délai de départ volontaire :
- la décision attaquée est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation quant à l’existence d’un risque de fuite et méconnaît la directive 2008/115/CE du 17 décembre 2008 ;
S’agissant de la décision fixant le pays de destination :
- la décision attaquée est entachée d’une erreur manifeste d’appréciation au regard des stipulations de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales.
S’agissant de la décision prononçant une interdiction de retour sur le territoire français :
- la décision attaquée est illégale en raison de l’illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;
- elle est entachée d’une insuffisance de motivation ;
- elle méconnaît les stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d’une erreur d’appréciation.
Par un mémoire en défense enregistré le 19 septembre 2025, la préfète de l’Essonne conclut au rejet de la demande.
Elle soutient que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 3 septembre 2025 la clôture de l’instruction a été fixée au 3 novembre 2025.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l’enfant ;
- le code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l’audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Le rapport de M. Delage a été entendu au cours de l’audience publique.
Considérant ce qui suit :
1. M. B..., ressortissant ivoirien, né le 30 septembre 1987 à Adjamé (Côte d’Ivoire), a été interpellé et placé en garde en vue le 15 février 2025 pour des faits de conduite d’un véhicule sans permis de conduire et sans assurance. Par arrêté du 15 février 2025, la préfète de l’Essonne l’a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays à destination duquel il pourra être éloigné, et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de douze mois. Il relève appel du jugement du 26 février 2025 par lequel le magistrat désigné par le président du tribunal administratif de Paris a rejeté sa demande tendant à l’annulation de cet arrêté.
Sur la demande de communication du dossier :
2. Aux termes de l’article L. 614-5 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « (…) / L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin le concours d'un interprète et la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise. (…) ».
3. Il résulte de ces dispositions que la faculté qu’elles prévoient pour le ressortissant étranger visé par une mesure d’éloignement de demander la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles cette décision qu’il conteste a été prise n’est ouverte qu’en première instance. Dans ces conditions, les conclusions de M. B... tendant à la communication du dossier sur lequel le préfet s’est fondé pour prendre l’arrêté en litige doivent être rejetées.
Sur la légalité de l’arrêté :
En ce qui concerne les moyens communs à l’ensemble des décisions :
4. Aux termes du paragraphe 1 de l’article 41 de la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne : « Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions et organes de l’Union ». Aux termes du paragraphe 2 de ce même article : « Ce droit comporte notamment : / - le droit de toute personne d’être entendue avant qu’une mesure individuelle qui l’affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre
(…) ».
5. Il résulte de la jurisprudence de la Cour de Justice de l’Union européenne que le droit d’être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l’Union. Il appartient aux Etats membres, dans le cadre de leur autonomie procédurale, de déterminer les conditions dans lesquelles le respect de ce droit est assuré. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d’une procédure administrative avant l’adoption de toute décision susceptible d’affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l’autorité nationale compétente est tenue, dans tous les cas, d’entendre l’intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause.
6. Si M. B... soutient que l’arrêté en litige est intervenu sans procéder préalablement à son audition, il ressort des termes de cet arrêté qui ne sont pas sérieusement contestés qu’il a été interrogé le 15 février 2025 sur les conditions de son arrivée en France, sa situation familiale et professionnelle, son domicile, son pays d’origine. Par ailleurs, en se bornant à produire des attestations de proches, un contrat de travail en date du 3 janvier 2019 et des bulletins de salaire pour la période de janvier à novembre 2019, il ne fait valoir aucune information sur sa situation familiale et professionnelle de nature à avoir une influence sur le sens de l’arrêté contesté. Par suite, il n’est pas fondé à soutenir que l’arrêté attaqué aurait été pris en méconnaissance de son droit à être entendu, du principe de loyauté dans la mise en œuvre de ce droit et du principe du contradictoire.
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire :
7. En premier lieu, M. B... reprend en appel le moyen soulevé en première instance et tiré de ce que la décision attaquée est insuffisamment motivée. Toutefois, il ne développe au soutien de ce moyen aucun argument de droit ou de fait nouveau de nature à remettre en cause l’analyse et la motivation retenues par le tribunal administratif. Il y a lieu, dès lors, d’écarter ce moyen par adoption des motifs retenus à bon droit par les premiers juges au point 4 du jugement attaqué.
8. En deuxième lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ».
9. M. B... se prévaut de la durée de sa résidence sur le territoire français depuis 2016, de sa situation conjugale avec une compatriote, ressortissante ivoirienne, depuis deux ans à la date de la décision attaquée. Toutefois, il ne justifie pas, par les documents qu’il produit pour les années 2016 à 2023, du caractère régulier et habituel de son séjour en France. Par ailleurs, à la supposer établie, il ressort des pièces du dossier que la communauté de vie alléguée avec sa compagne est récente et que son titre de séjour a expiré le 21 février 2025, alors que, ainsi qu’il a été dit par le tribunal au point 5 de son jugement, l’intéressé ne justifie pas d’une résidence commune avec sa compagne, demeurant à Persan dans le département du Val-d’Oise, dès lors qu’il est domicilié à Aubervilliers dans le département de la Seine-Saint-Denis. Enfin, en faisant état de l’emploi d’agent de nettoyage qu’il a occupé entre les mois de janvier et novembre 2019, dans le cadre d’un contrat de travail à durée indéterminée daté du 3 janvier 2019, et d’une demande d’autorisation de travail daté du 3 janvier 2019 et mentionnant comme date prévisible d’embauche le 17 avril 2023, il ne justifie pas d’une insertion professionnelle significative. Dans ces conditions, il n’est pas fondé à soutenir que la préfète de l’Essonne aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale aux buts en vue desquels la décision l’obligeant à quitter le territoire français contestée a été prise. Par suite, il y a lieu d’écarter le moyen tiré d’une violation des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, ainsi que le moyen tiré d’un défaut d’examen de sa situation personnelle.
10. En troisième lieu, aux termes de l’article 3‑1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait d’institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale ».
11. Si M. B... allègue que la décision attaquée méconnait l’intérêt supérieur de l’enfant à naître de sa concubine, il ne peut utilement se prévaloir d’une méconnaissance des stipulations précitées de l’article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant qui ne sont pas applicables dans le cas d’un enfant à naître.
12. En dernier lieu, M. B... soutient que sa présence sur le territoire français ne constitue pas une menace pour l’ordre public. Toutefois, il ne conteste pas qu’il a été interpellé le 15 février 2025 pour des faits de conduite sans permis de conduire et sans assurance. En tout état de cause, il résulte de l’instruction que la préfète aurait pris la même décision en se fondant sur les motifs tirés de ce qu’il ne peut justifier d’être entré régulièrement sur le territoire français et de ce qu’il s’y est maintenu sans être titulaire d’un titre de séjour. Par suite, M. B... n’est pas fondé à soutenir que la préfète de l’Essonne aurait entaché sa décision d’une erreur d’appréciation.
En ce qui concerne la décision refusant d’accorder le délai de départ volontaire :
13. Aux termes des dispositions de l’article L. 612‑2 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile : « Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : 1° Le comportement de l'étranger constitue une menace pour l'ordre public ; (…) 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ». Aux termes des dispositions de l’article L. 612‑3 du même code : « Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants :
1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; (…) 7° L'étranger a contrefait, falsifié ou établi sous un autre nom que le sien un titre de séjour ou un document d'identité ou de voyage ou a fait usage d'un tel titre ou document ; 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, (…) ».
14. D’une part, M. B... ne peut utilement se prévaloir de la directive 2008/115/CE du 17 décembre 2008, dès lors que ses dispositions ont été transposées en droit national, notamment aux articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
15. D’autre part, la préfète de l’Essonne a fondé sa décision sur le fait que l’intéressé ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu’il se maintient sur le territoire français en situation irrégulière, qu’il n’a pas présenté de passeport valide, qu’il ne peut justifier d’un domicile fixe en France, qu’il s’est précédemment soustrait à une mesure d’éloignement et qu’il a déclaré lors de son audition du 15 février 2025 refuser de quitter le territoire national. En se bornant à alléguer que le risque de fuite n’est pas caractérisé par la seule irrégularité de son séjour en France, M. B... ne contredit pas utilement la décision de refus de départ volontaire qui lui est légalement opposée au regard des dispositions précitées des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l’entrée et du séjour des étrangers et du droit d’asile.
En ce qui concerne la décision fixant le pays à destination duquel il pourra être éloigné :
16. Le moyen tiré de l’erreur manifeste d’appréciation au regard des stipulation de l’article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales n’est assorti d’aucune précision susceptible d’en apprécier le bien-fondé et ne peut qu’être écarté.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :
17. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français en litige n’est pas entachée d’illégalité. Par suite, M. B... ne saurait se prévaloir par voie d’exception de l’illégalité de cette décision pour demander l’annulation de la décision portant interdiction de retour sur le territoire français.
18. En deuxième lieu, il ne ressort pas des termes de l’arrêté du 15 février 2025 en litige que la décision contestée aurait été insuffisamment motivée, alors que, au demeurant, l’appelant ne fait valoir aucune circonstance humanitaire particulière.
19. En dernier lieu, aux termes de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales : « 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ».
20. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 9, et alors même qu’il fait valoir qu’il ne constitue pas une menace pour l’ordre public, M. B... n’est pas fondé à soutenir que la préfète de l’Essonne aurait porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale aux buts en vue desquels la décision portant interdiction de retour sur le territoire français a été prise. Par suite, il y a lieu d’écarter les moyens tirés d’une violation des stipulations de l’article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme et des libertés fondamentales, et d’une erreur manifeste d’appréciation au regard de ces stipulations.
21. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d’annulation présentées par
M. B... doivent être rejetées. Par voie de conséquence, ses conclusions présentées à fin d’injonction, ainsi que celle présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, doivent également être rejetées.
DÉCIDE :
Article 1er : La requête de M. B... est rejetée.
Article 2 : Le présent arrêt sera notifié à M. A... B... et au ministre de l’intérieur.
Copie en sera adressée à la préfète de l’Essonne.
Délibéré après l'audience du 8 janvier 2026, à laquelle siégeaient :
- M. Delage, président de chambre,
- Mme Julliard, présidente assesseure,
- Mme Palis De Koninck, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 28 janvier 2026.
Le président-rapporteur,
Ph. DELAGE
L’assesseure la plus ancienne,
M. JULLIARD
Le greffier,
E. MOULIN
La République mande et ordonne au ministre de l’intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.