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AccueilJurisprudence administrativeN° CAA78-23VE00364

Cour administrative d'appel de Versailles — Décision N° CAA78-23VE00364

jeudi 13 février 2025

JuridictionCour administrative d'appel de Versailles
SectionCour administrative d'appel de Versailles
N° DossierCAA78-23VE00364
TypeDécision
Recoursexcès de pouvoir
FormationJuge des référés

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Procédure contentieuse antérieure :

M. C A B a demandé au tribunal administratif de Versailles d'annuler l'arrêté du 8 décembre 2022 par lequel le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français.

Par un jugement n° 2209385 du 20 janvier 2023, le magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande.

Procédure devant la cour :

Par une requête enregistrée le 20 février 2023, M. A B, représenté par Me Olibé, avocate, doit être regardé comme demandant à la cour :

1°) d'annuler ce jugement ;

2°) d'annuler, pour excès de pouvoir, la décision contestée ;

3°) d'enjoindre au préfet de l'Essonne de réexaminer sa situation dès la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le jugement attaqué est insuffisamment motivé ;

- il méconnaît les droits de la défense dès lors qu'il a été privé de la faculté d'assister à l'audience car, d'une part, le tribunal ne l'a pas régulièrement convoqué à l'audience, d'autre part, le tribunal a maintenu cette audience alors même que le préfet avait prématurément procédé à son éloignement forcé du territoire français avant cette date et, enfin, il n'a pas eu connaissance de la teneur du jugement avant que son conseil n'en sollicite une copie auprès du tribunal ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est insuffisamment motivée ;

- elle porte une atteinte excessive à sa vie privée et familiale en méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 octobre 2024, la préfète de l'Essonne conclut au rejet de la requête.

Elle soutient que les moyens de la requête ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Bruno-Salel a été entendu au cours de l'audience publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. A B, ressortissant portugais né le 1er mars 2002, déclare être entré en France en 2008 et y résider habituellement depuis. Par l'arrêté contesté du 8 décembre 2022, notifié en mains propres le 14 décembre suivant à M. A B, alors détenu à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et lui a interdit de circuler sur le territoire français pour une durée de trois ans. M. A B relève appel du jugement du 20 janvier 2023 par lequel le magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif de Versailles a rejeté sa demande d'annulation de cet arrêté en tant que le préfet de l'Essonne lui a fait obligation de quitter le territoire français.

Sur la régularité du jugement :

2. Aux termes de l'article L. 251-7 issu du titre V du livre deuxième du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatif aux décisions d'éloignement des ressortissants de l'Union européenne et des membres de leur famille, dans sa rédaction applicable : " Les décisions portant obligation de quitter le territoire français et les interdictions de circulation sur le territoire français prises en application du présent chapitre peuvent être contestées devant le tribunal administratif dans les conditions prévues au chapitre IV du titre I du livre VI. L'article L. 614-5 n'est toutefois pas applicable ". Aux termes de l'article L. 614-15 de ce code : " Les dispositions des articles L. 614-4 à L. 614-6 sont applicables à l'étranger détenu. / Toutefois, lorsqu'il apparaît, en cours d'instance, que l'étranger détenu est susceptible d'être libéré avant que le juge statue, l'autorité administrative en informe le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné. Il est alors statué sur le recours dirigé contre la décision portant obligation de quitter le territoire français selon la procédure prévue aux articles L. 614-9 à L. 614-11 et dans un délai de huit jours à compter de l'information du tribunal par l'autorité administrative. ". Aux termes du second alinéa de l'article L. 614-9 du même code : " Dans le cas où la décision () de placement en rétention intervient en cours d'instance, le président du tribunal administratif ou le magistrat désigné à cette fin statue dans un délai de cent quarante-huit heures à compter de la notification de cette décision par l'autorité administrative au tribunal. ". Enfin, aux termes du dernier alinéa de son article L. 614-11, applicable en cas de placement en rétention administrative : " () L'audience est publique. Elle se déroule sans conclusions du rapporteur public, en présence de l'intéressé, sauf si celui-ci, dûment convoqué, ne se présente pas. L'étranger est assisté de son conseil s'il en a un. Il peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin qu'il lui en soit désigné un d'office ".

3. Il ressort des pièces du dossier de première instance qu'alors même qu'il était informé de ce que M. A B était détenu à la maison d'arrêt de Fleury-Mérogis, d'où il a formé son recours, le tribunal administratif de Versailles l'a convoqué à l'audience du 16 janvier 2023 par un courrier du 15 décembre 2022 envoyé en lettre recommandée avec accusé de réception à l'adresse de sa mère, pli qui a été retourné au tribunal le 3 janvier 2023 avec la mention " non réclamé ", et dont le requérant soutient n'avoir pas eu connaissance. Il ressort également de ces pièces que, par un arrêté du 8 décembre 2022, le préfet de l'Essonne a décidé de placer M. A B en rétention administrative à l'issue de sa peine, et que cet arrêté a été mis à exécution à l'issue de son incarcération, le 22 décembre suivant, sans que l'intéressé ne soit, là encore, dûment convoqué à l'audience qui s'est tenue le 16 janvier 2023. Si un avocat désigné pour le représenter était présent à l'audience, il n'a pas pu rencontrer son client et n'a pu présenter aucune observation. Dans ces circonstances, M. A B est fondé à soutenir qu'en l'absence de convocation régulière à l'audience, la procédure suivie devant le tribunal administratif de Versailles, qui l'a privée de la garantie de pouvoir y faire valoir ses observations, le jugement attaqué a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière et doit être annulé.

4. Il y a lieu de statuer, par la voie de l'évocation, sur les demandes présentées par M. A B devant le tribunal et devant la cour.

Sur la légalité des décisions contestées :

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / () / 2° Leur comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société ; / () L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. "

6. L'arrêté contesté vise notamment le 2° de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne que M. A B a été condamné par le tribunal correctionnel de Bobigny à huit mois d'emprisonnement pour proxénétisme aggravé, qu'il a également fait l'objet de plusieurs signalements entre 2016 et 2022 pour des troubles à l'ordre public, qu'il déclare être en France depuis 2008 mais ne justifie d'aucune insertion professionnelle et qu'il n'est pas dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine, où réside une partie de sa famille. La décision portant obligation de quitter le territoire français comporte ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement, et est donc suffisamment motivée.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui. "

8. Il ressort des pièces du dossier que M. A B a suivi sa scolarité en France entre 2009 et 2019 et qu'il a résidé chez sa mère au moins pendant cette période. Toutefois, il n'établit pas qu'il aurait obtenu un diplôme en France, ni qu'il y aurait exercé une activité professionnelle en dépit de l'accompagnement dont il a bénéficié pour ses démarches d'insertion. S'il soutient avoir rejoint sa mère en France suite à la mort de son père et vivre en concubinage avec une ressortissante française depuis 2018, il ne l'établit pas en se bornant à produire une attestation de celle qu'il présente comme sa concubine, alors au surplus qu'il s'est déclaré célibataire et sans enfant. Il n'est en outre pas dépourvu d'attaches dans son pays d'origine, où il ne conteste pas que réside une partie de sa famille. Par ailleurs, il est constant que le requérant a été condamné le 29 août 2022 par un jugement correctionnel du tribunal judiciaire de Bobigny à huit mois d'emprisonnement pour proxénétisme aggravé et qu'il a fait l'objet entre 2013 et 2020 de plusieurs signalements pour des faits violences conjugales, conduite sous l'empire d'un état alcoolique, dégradations, harcèlement, conduite sans permis et violences, constitutifs de troubles à l'ordre public, dont certains étaient encore récents à la date de la décision contestée. Dans ces conditions, en obligeant M. A B à quitter le territoire français au motif que son comportement personnel constituait, du point de vue de l'ordre public, une menace réelle, actuelle et suffisamment grave à l'encontre d'un intérêt fondamental de la société, le préfet de l'Essonne n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ni entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle et familiale.

9. Il résulte de ce qui précède que la demande présentée par M. A B devant le tribunal et le surplus de ses conclusions d'appel doivent être rejetés, y compris ses conclusions à fin d'injonction sous astreinte et celles présentées au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

DÉCIDE :

Article 1er : Le jugement n° 2209385 du 20 janvier 2023 du magistrat désigné par la présidente du tribunal administratif de Versailles est annulé.

Article 2 : La demande de M. A B et le surplus des conclusions de sa requête d'appel sont rejetés.

Article 3 : Le présent arrêt sera notifié à M. C A B et au ministre d'État, ministre de l'intérieur.

Copie en sera adressée à la préfète de l'Essonne.

Délibéré après l'audience du 30 janvier 2025, à laquelle siégeaient :

Mme Dorion, présidente de la formation de jugement,

Mme Bruno-Salel, présidente-assesseure,

M. de Miguel, premier conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 13 février 2025.

La rapporteure,

C. BRUNO-SALELLa présidente,

O. DORION

La greffière,

T. RENE-LOUIS-ARTHUR

La République mande et ordonne au ministre d'État, ministre de l'intérieur en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme

La greffière,

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