Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire en réplique, enregistrés les 3 juin et 10 décembre 2024 au secrétariat du contentieux du Conseil d’Etat, l’association Collectif des Opérateurs Marins Professionnels Azuréens (COMPA) demande au Conseil d’Etat :
1°) d’annuler l’arrêté du 3 avril 2024 du secrétaire d'État auprès du ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, chargé de la mer et de la biodiversité, précisant les conditions d’exercice de la pêche de loisir réalisant des captures de thon rouge (Thunnus thynnus) dans le cadre du plan pluriannuel de gestion du thon rouge dans l’Atlantique Est et la Méditerranée pour l’année 2024, en tant qu’il définit, en son article 1er, la notion de « navire charter de pêche » et en tant qu’il ne prévoit pas, en son article 4, la possibilité pour les navires charter de pêche de pêcher en « pêcher/relâcher » toute l’année ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat la somme de 3 000 euros au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- le règlement (UE) 2023/2053 du Parlement européen et du Conseil du 13 septembre 2023 ;
- le code rural et de la pêche maritime ;
- le code du sport ;
- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;
- l’arrêté du 13 février 2024 établissant les modalités de répartition du quota de thon rouge (Thunnus thynnus) accordé à la France pour la zone « océan Atlantique à l'est de la longitude 45° O et Méditerranée » pour l'année 2024 ;
- le code de justice administrative ;
Après avoir entendu en séance publique :
- le rapport de Mme Muriel Deroc, maîtresse des requêtes,
- les conclusions de M. Thomas Pez-Lavergne, rapporteur public ;
Considérant ce qui suit :
1. Aux termes de l’article 11 du règlement (UE) 2023/2053 du Parlement européen et du Conseil du 13 septembre 2023 établissant un plan pluriannuel de gestion du thon rouge dans l’Atlantique Est et la Méditerranée, modifiant les règlements (CE) n° 1936/2001, (UE) 2017/2107 et (UE) 2019/833 et abrogeant le règlement (UE) 2016/1627 : « 1. Chaque État membre disposant d’un quota pour le thon rouge établit un plan annuel de pêche. Ce plan comprend au moins les informations suivantes au sujet des navires de capture et des madragues : / a) les quotas alloués à chaque groupe d’engins, y compris les quotas de prises accessoires ; / (…) ». Le chapitre IV de ce règlement, relatif aux « Pêcheries récréatives », lesquelles sont définies, en application de l’article 5, comme « les activités de pêche non commerciales exploitant les ressources biologiques de la mer à des fins récréatives, touristiques ou sportives », précise, en son article 23, que : « 1. Les États membres peuvent allouer, le cas échéant, un quota spécifique à la pêche récréative. Les éventuels thons rouges morts sont pris en compte dans cette allocation, y compris dans le cadre de la capture avec remise à l’eau. (…) / 2. Les prises de thons rouges morts sont déclarées et imputées sur le quota de l’État membre. » et, en son article 24, que : « 1. Les États membres disposant d’un quota pour le thon rouge alloué à la pêche récréative réglementent cette pêche en délivrant des autorisations de pêche aux navires aux fins de la pêche récréative. (…) / 2. Dans le cadre des pêcheries récréatives, il est interdit de capturer, de détenir à bord, de transborder ou de débarquer plus d’un thon rouge par navire et par jour. / 3. La commercialisation du thon rouge capturé dans le cadre des pêcheries récréatives est interdite. / (…) 5. Chaque État membre prend les mesures nécessaires pour garantir, dans la plus grande mesure possible, la remise à l’eau des thons rouges, notamment les juvéniles, capturés vivants dans le cadre des pêcheries récréatives. (…). ».
2. Aux termes de l’article R. 921-83 du code rural et de la pêche maritime : « I. - Au sens du présent livre, est autorisée comme pêche maritime de loisir la pêcherie non commerciale : / 1° Qu'elle soit sportive, si ceux qui la pratiquent sont membres d'une organisation sportive nationale ou titulaires d'une licence sportive nationale ; / 2° Qu'elle soit récréative si ceux qui la pratiquent ne sont pas membres d'une telle organisation ou titulaires d'une telle licence ; / 3° Et dont le produit est destiné à la consommation exclusive du pêcheur et de sa famille et ne peut être colporté, exposé à la vente, vendu sous quelque forme que ce soit, ou acheté en connaissance de cause. / Elle peut aussi consister en la relâche du poisson vivant immédiatement après la capture. / II. - Elle est exercée soit à partir d'embarcations ou de navires autres que ceux titulaires d'un permis d'armement à la pêche ou aux cultures marines, (…). / Elle peut être exercée à partir de navires de pêche armés au commerce et transportant des passagers à titre onéreux en vue d'effectuer une activité de pêche de loisir. ». Aux termes de l’article R. 921-85 du même code : « I.-Peuvent être soumises à un régime d'autorisations de pêche les activités de pêche maritime de loisir qui affectent l'état des ressources halieutiques ou en fonction d'autres critères déterminés par une réglementation internationale ou par une réglementation européenne dans le cadre de la politique commune de la pêche. / La liste des activités soumises à un régime d'autorisations est fixée par l'autorité mentionnée à l'article R. * 911-3. / / (…) / III.-Si la préservation des ressources halieutiques et des habitats marins le nécessite, le régime d'autorisation de pêche peut fixer les limites dans lesquelles un pêcheur de loisir est autorisé : / 1° A pêcher, détenir à bord, transborder et débarquer des poissons provenant du stock ou groupe de stocks mentionné par l'autorisation, sans préjudice des dispositions dérogatoires relatives aux captures accessoires lorsqu'elles sont prévues par la réglementation internationale, européenne ou nationale ; / 2° A exercer un effort de pêche dans une pêcherie donnée ; / (…) / 4° A exercer son activité dans le respect de toute autre condition prévue par la réglementation. ». Selon l’article R. 921-86 dudit code : « L'autorité mentionnée à l'article R.-921-85 peut fixer, pour chaque régime d'autorisations de pêche, le plafond, exprimé en nombre, puissance ou tonnage, des autorisations susceptibles d'être délivrées, en tenant compte notamment des capacités biologiques de la pêcherie concernée, des antériorités des demandeurs et des équilibres régionaux. ». Selon le III de l’article R.*911-3 de ce code, lorsque la zone géographique concernée par les mesures d'application de ces dispositions relève de plusieurs autorités administratives de l'Etat au plan local, ces mesures sont prises par arrêté du ministre chargé des pêches maritimes et de l'aquaculture marine.
3. Par un arrêté en date du 13 février 2024, le ministre chargé de la pêche maritime a établi les modalités de répartition du quota de thon rouge de 6 693 tonnes accordé à la France pour la zone « océan Atlantique à l’est de la longitude 45° O et Méditerranée », pour l’année 2024, en prévoyant un quota de 67 tonnes pour la pêche de loisir. Par la présente requête, l’association COMPA demande l’annulation de l’arrêté du 3 avril 2024 par lequel le secrétaire d'État auprès du ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, chargé de la mer et de la biodiversité, a précisé les conditions d’exercice de la pêche de loisir réalisant des captures de thon rouge (Thunnus thynnus) dans le cadre du plan pluriannuel de gestion du thon rouge dans l’Atlantique Est et la Méditerranée pour l’année 2024, en tant qu’il définit, en son article 1er, la notion de « navire charter de pêche » et en tant qu’il ne prévoit pas, en son article 4, la possibilité pour les navires charter de pêche de pêcher en « pêcher/relâcher » toute l’année.
4. En premier lieu, aux termes de l’article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement : « A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions (…), ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre ou du secrétaire d'Etat et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / (…) / 2° Les chefs de service, (…) ».
5. Il résulte de de ces dispositions que Mme A... B..., ingénieure en chef des ponts, des eaux et des forêts, qui, par arrêté du 20 avril 2022 du Premier ministre, de la ministre de la mer et du ministre de l’agriculture et de l’alimentation, a été nommée, pour une durée de trois ans à compter du 1er mai 2022, dans l’emploi de cheffe du service de la pêche maritime et de l’aquaculture durables au sein de la direction générale des affaires maritimes, de la pêche et de l’aquaculture, bénéficiait, le 3 avril 2024, en sa qualité de chef de service, d’une délégation permanente pour signer, au nom du ministre, l’ensemble des actes, à l’exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous son autorité. Par suite, le moyen tiré de l’incompétence de l’auteur de l’acte attaqué manque en fait.
6. En deuxième lieu, le secrétaire d'État auprès du ministre de la transition écologique et de la cohésion des territoires, chargé de la mer et de la biodiversité, a, à l’article 1er de l’arrêté contesté, défini la notion de « navire charter de pêche », celui-ci devant être entendu comme « un navire armé au commerce transportant des passagers à titre onéreux et transportant des moniteurs-guides de pêche en mer agréés par le ministère des sports lorsqu'une activité de formation de pêche de loisir est dispensée à bord ». Ce faisant et contrairement à ce que soutient l’association requérante, il n’a pas entendu prévoir que ne peut être qualifié de navire charter de pêche qu’un navire qui transporte des moniteurs-guides de pêche mais seulement rappeler que, conformément aux dispositions de l’article L. 212-1 du code du sport, un tel navire doit transporter un tel guide lorsqu’une activité de formation de pêche de loisir est dispensée à son bord. L’association requérante n’est, par suite, pas fondée à soutenir que l’arrêté attaqué méconnaîtrait les dispositions précitées de l’article R. 921-83 du code rural et de la pêche maritime en ajoutant une condition, non prévue par celles-ci, à l’exercice de la pêche maritime de loisir.
7. En troisième lieu, le principe d’égalité de traitement, en tant que principe général du droit de l’Union, impose que des situations comparables ne soient pas traitées de manière différente et que des situations différentes ne soient pas traitées de manière égale, à moins qu’un tel traitement ne soit objectivement justifié. Le caractère comparable de situations différentes s’apprécie eu égard à l’ensemble des éléments qui les caractérisent. Ces éléments doivent, notamment, être déterminés et appréciés à la lumière de l’objet et du but de l’acte qui institue la distinction en cause. Doivent, en outre, être pris en considération les principes et les objectifs du domaine dont relève l’acte en cause. Cependant, une différence de traitement entre des situations comparables est justifiée dès lors qu’elle est fondée sur un critère objectif et raisonnable, c’est-à-dire lorsqu’elle est en rapport avec un but légalement admissible poursuivi par la législation en cause et que cette différence est proportionnée au but poursuivi par le traitement concerné.
8. L’association requérante soutient qu’en disposant que « La pêche de loisir du thon rouge est autorisée pour la période définie allant du 1er juin au 15 novembre 2024, à la condition de relâcher le poisson vivant immédiatement après la capture », sans distinguer entre les navires charter de pêche et les navires de plaisance, le 1. de l’article 4 de l’arrêté contesté méconnaîtrait le principe d’égalité de traitement tel que garanti par le droit de l’Union et serait entaché d’erreur d’appréciation. Il ressort des pièces du dossier que la limitation des périodes pendant lesquelles la pêche de loisir du thon rouge, même assortie de l’obligation de relâcher vivants les poissons capturés, est autorisée, est justifiée par l’objectif de maintien de l’état de conservation de cette espèce, compte tenu des risques que cette pratique fait peser sur la survie ou le comportement des poissons capturés, y compris lorsqu’ils sont relâchés après capture. Pour soutenir qu’une telle limitation, si elle est justifiée pour les navires de plaisance, ne l’est pas pour les navires charter de pêche, l’association requérante se borne à faire valoir que ces derniers « font partie d’une pratique professionnelle impliquant une formation spécifique et des garanties supplémentaires », permettant d’éviter les « morts accidentelles », sans aucune précision sur la nature de ces formations et garanties permettant d’établir qu’il en résulterait effectivement une diminution des risques que le « pêcher-relâcher » fait peser sur les thons rouges, telle que ces navires ne pourraient être regardés comme étant dans une situation comparable à celle des navires de plaisance au regard de l’objet et du but de préservation de l’espèce poursuivi par les dispositions contestées. Si l’association requérante fait également valoir que les dates du « pêcher-relâcher », telles qu’arrêtées, font obstacle à la possibilité, pour les pêcheurs professionnels, de participer aux campagnes de recensement du thon rouge conduites par l’Ifremer, cette circonstance, à la supposer même avérée, n’est, en tant que telle, pas de nature à justifier qu’une période de « pêcher/relâcher » plus longue soit accordée aux navires charter de pêche, alors qu’au surplus, l’intéressée n’établit, ni même n’allègue, qu’il n’en serait pas de même pour les navires de plaisance. Par suite, les moyens tirés de ce que l’application aux navires charter de pêche de la limitation prévue au 1. de l’article 4 de l’arrêté contesté méconnaîtrait le principe d’égalité de traitement tel que garanti par le droit de l’Union et de ce que cette limitation serait entachée d’une erreur d’appréciation ne peuvent qu’être écartés.
9. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de l’association COMPA, y compris ses conclusions présentées au titre de l’article L. 761-1 du code de justice administrative, doit être rejetée.
D E C I D E :
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Article 1er : La requête de l’association COMPA est rejetée.
Article 2 : La présente décision sera notifiée à l’association Collectif des Opérateurs Marins Professionnels Azuréens (COMPA) et à la ministre de l’agriculture, de l’agro-alimentaire et de la souveraineté alimentaire.
Copie en sera adressée à la ministre de la transition écologique, de la biodiversité et des négociations internationales sur le climat et la nature.
Délibéré à l'issue de la séance du 11 décembre 2025 où siégeaient : M. Stéphane Verclytte, président de chambre, présidant ; M. Philippe Ranquet, conseiller d'Etat et Mme Muriel Deroc, maîtresse des requêtes-rapporteure.
Rendu le 23 décembre 2025.
Le président :
Signé : M. Stéphane Verclytte
La rapporteure :
Signé : Mme Muriel Deroc
La secrétaire :
Signé : Mme Nathalie Martinez-Casanova