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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-1904964

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-1904964

mardi 11 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-1904964
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantPALOUX

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés sous le n° 1904964 les 16 octobre 2019 et 19 mai 2022, M. A B, représenté par Me Paloux, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 7 avril 2019 par lequel le ministre de l'agriculture et de l'alimentation a ordonné la suspension administrative de fonctions à compter de sa notification pendant une durée de quatre mois, ainsi que la décision rejetant implicitement son recours gracieux, avec toutes conséquences de droit ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté en litige a été pris par une autorité incompétente ;

- cet arrêté est entaché d'une erreur de droit au regard de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation ;

- il est entaché d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2021, le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés sont infondés.

II. Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés sous le n° 1904962 les 16 octobre 2019 et 19 mai 2022, M. A B, représenté par Me Paloux, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 14 août 2019 par lequel le ministre de l'agriculture et de l'alimentation a décidé de prolonger la suspension administrative de fonctions à titre conservatoire à compter du 25 août au 15 septembre 2019, avec toutes conséquences de droit ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- l'arrêté attaqué sera annulé par voie de conséquence de l'annulation de l'arrêté du 7 avril 2019 en raison du défaut de base légale ;

- l'arrêté en litige a été pris par une autorité incompétente ;

- cet arrêté est entaché d'une erreur de droit doublée d'une erreur d'appréciation ;

- cet arrêté est entaché d'une erreur de droit au regard de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 ;

- il est entaché d'une erreur d'appréciation ;

- il est entaché d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense, enregistré le 8 juillet 2021, le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés sont infondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le décret n° 2005-850 du 27 juillet 2005 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 21 mars 2023 :

- le rapport de Mme Gazeau,

- et les conclusions de Mme Belguèche, rapporteure publique.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ingénieur divisionnaire de l'agriculture et de l'environnement, affecté à la direction départementale des territoires et de la mer des Alpes-Maritimes à compter du 2 janvier 2010, occupe un poste de chargé de mission depuis le 1er septembre 2017. Estimant que M. B perturbait, par son comportement, le fonctionnement du service, le ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire a décidé, par arrêté du 7 avril 2019, de suspendre provisoirement l'intéressé de ses fonctions pour une durée de 4 mois et a engagé, en parallèle, une procédure disciplinaire. M. B a formé le 20 juin 2019 un recours gracieux à l'encontre de cette décision, lequel a été implicitement rejeté par le ministre. Par arrêté du 14 août 2019, le ministre a ordonné la prolongation de la suspension de M. B de ses fonctions jusqu'au 15 septembre 2019. M. B conteste, par les recours enregistrés sous les nos 1904964 et 1904962, la décision du 7 avril 2019 et le rejet implicite du recours gracieux qu'il a formé contre cette décision, ainsi que la décision du 14 août 2019.

Sur la jonction :

2. Les requêtes présentées par M. B, enregistrées respectivement sous les nos 1904964 et 1904962, concernent le même fonctionnaire, présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a donc lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la légalité de l'arrêté du 7 avril 2019 :

3. En premier lieu, aux termes de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005 relatif aux délégations de signature des membres du Gouvernement : " A compter du jour suivant la publication au Journal officiel de la République française de l'acte les nommant dans leurs fonctions ou à compter du jour où cet acte prend effet, si ce jour est postérieur, peuvent signer, au nom du ministre () et par délégation, l'ensemble des actes, à l'exception des décrets, relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité : / 2° Les chefs de service, directeurs adjoints, sous-directeurs () ". Aux termes de l'article 1er de l'arrêté du 30 juin 2018 portant organisation et attributions du secrétariat général du ministère de l'agriculture, de l'alimentation et de la pêche : " Le secrétariat général comprend : () 4. Le service des ressources humaines () ". L'article 6 de cet arrêté précise que : " Le chef de service des ressources humaines est assisté dans l'exercice de ses fonctions par un adjoint. / Le service des ressources humaines comprend : / 1. La sous-direction de la gestion des carrières et de la rémunération. () / I. La sous-direction de la gestion des carrières et de la rémunération assure le pilotage de la gestion des carrières, des parcours professionnels et du suivi individualisé des agents. Elle est responsable de l'organisation de la gestion administrative des personnels et de la mise en œuvre de la paie des agents. () ".

4. M. D C, signataire de l'arrêté contesté, nommé chef de service des ressources humaines au secrétariat général du ministère de l'agriculture, de l'agroalimentaire et de la forêt, par arrêté du 3 mars 2017, régulièrement publié au Journal officiel de la République française le 5 mars 2017, bénéficie, en cette qualité, de la délégation accordée aux chefs de service d'administration centrale par les dispositions du 2° de l'article 1er du décret du 27 juillet 2005, pour signer, au nom du ministre dont ils relèvent, l'ensemble des actes relatifs aux affaires des services placés sous leur autorité. Il résulte des dispositions de l'article 6 de l'arrêté du ministre de l'agriculture et de la pêche en date du 30 juin 2008, dans sa version en vigueur à la date de la décision attaquée, que le service des ressources humaines assure notamment la gestion administrative des personnels du ministère. Il en résulte que M. C avait compétence pour signer l'arrêté du 7 avril 2019 prononçant la suspension de fonctions de M. B. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'arrêté contesté manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa rédaction applicable : " En cas de faute grave commise par un fonctionnaire, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, l'auteur de cette faute peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement et les prestations familiales obligatoires. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. / Si, à l'expiration d'un délai de quatre mois, aucune décision n'a été prise par l'autorité ayant le pouvoir disciplinaire, le fonctionnaire qui ne fait pas l'objet de poursuites pénales est rétabli dans ses fonctions. S'il fait l'objet de poursuites pénales et que les mesures décidées par l'autorité judicaire ou l'intérêt du service n'y font pas obstacle, il est également rétabli dans ses fonctions à l'expiration du même délai. Lorsque, sur décision motivée, il n'est pas rétabli dans ses fonctions, il peut être affecté provisoirement par l'autorité investie du pouvoir de nomination, sous réserve de l'intérêt du service, dans un emploi compatible avec les obligations du contrôle judiciaire auquel il est, le cas échéant, soumis. A défaut, il peut être détaché d'office, à titre provisoire, dans un autre corps ou cadre d'emplois pour occuper un emploi compatible avec de telles obligations. L'affectation provisoire ou le détachement provisoire prend fin lorsque la situation du fonctionnaire est définitivement réglée par l'administration ou lorsque l'évolution des poursuites pénales rend impossible sa prolongation () ".

6. La suspension d'un agent, lorsqu'elle est prononcée aux fins de préserver l'intérêt du service, est une mesure à caractère conservatoire qui peut être prise lorsque les faits imputés à l'intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité.

7. Il ressort des pièces du dossier et notamment du rapport établi par la secrétaire générale de la direction départementale des territoires et de la mer des Alpes-Maritimes du 5 septembre 2018 et du rapport relatif à l'engagement d'une procédure de sanction disciplinaire à l'égard de M. B du 25 mars 2019 qu'à la date de l'arrêté attaqué, plusieurs témoignages concordants imputaient au requérant, au sein de son service mais également en dehors du service, un comportement imprévisible, irrespectueux et préoccupant en particulier de type intrusif, ainsi que des propos désobligeants, menaçants et parfois violents et agressifs, perturbant le fonctionnement du service et la communauté de travail. De tels griefs, dont la vraisemblance est établie par les pièces du dossier, en particulier par les témoignages circonstanciés et précis précités, présentent un degré de gravité suffisant pour justifier le prononcé d'une mesure de suspension à titre conservatoire. Par suite, le ministre de l'agriculture n'a pas fait une inexacte application des dispositions de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 en prenant l'arrêté attaqué ni commis d'erreur manifeste d'appréciation.

8. En troisième lieu, si le requérant soutient que l'arrêté en litige a été pris dans le but de l'exclure du service alors qu'il est victime d'harcèlement moral de la part de sa hiérarchie et qu'il a porté plainte auprès du procureur de la République pour ces faits, ces circonstances ne sont toutefois pas établies et ne sont en tout état de cause pas de nature à démontrer que le ministre de l'agriculture aurait commis un détournement de pouvoir dès lors que, pour les motifs précédemment exposés, la décision de suspension de fonctions n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

9. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 7 avril 2019 prononçant sa suspension de fonctions pour une durée de 4 mois ainsi que de la décision rejetant implicitement son recours gracieux.

En ce qui concerne la légalité de la décision du 14 août 2019 :

10. Il résulte des dispositions de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983 citées au point 5 du présent jugement, que le fonctionnaire suspendu ne peut voir sa suspension prolongée au-delà de quatre mois que dans le cas où des poursuites pénales sont engagées à son encontre. Cette notion de poursuites pénales vise uniquement les cas où l'action publique est mise en œuvre contre le fonctionnaire, soit lorsqu'une plainte avec constitution de partie civile est déposée.

11. En l'espèce, la décision en litige prolonge la suspension de fonctions dont M. B fait l'objet jusqu'au 15 septembre 2019, portant ainsi la durée totale de sa suspension à plus de 4 mois. Si une procédure disciplinaire a été mise en œuvre à son encontre et était en cours à la date à laquelle la mesure contestée est intervenue, aucune poursuite pénale n'a toutefois été engagée à son égard. Ainsi, à défaut d'engagement de poursuites pénales, la mesure de suspension à titre conservatoire prise à l'encontre du requérant aurait dû prendre fin et celui-ci aurait dû être rétabli dans ses fonctions à l'expiration du délai de quatre mois prévu par les dispositions précitées de l'article 30 de la loi du 13 juillet 1983. Par suite, l'arrêté contesté du 14 août 2019 prolongeant la suspension à titre conservatoire de M. B est entaché d'une erreur de droit et doit en conséquence être annulé.

12. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 14 août 2019 prolongeant sa suspension de fonctions jusqu'au 15 septembre 2019.

Sur les frais liés au litige :

13. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu de mettre à la charge du ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire une somme à verser à M. B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 14 août 2019 est annulé.

Article 2 : La requête n° 1904964 et le surplus des conclusions de la requête n° 1904962 sont rejetés.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire.

Délibéré après l'audience du 21 mars 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Chevalier-Aubert, présidente,

Mme Gazeau, première conseillère,

Mme Guilbert, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 avril 2023.

La rapporteure,

signé

D. Gazeau

La présidente,

signé

V. Chevalier-Aubert La greffière,

signé

B-P. Antoine

La République mande et ordonne au ministre de l'agriculture et de la souveraineté alimentaire en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

Nos 1904964,190496

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