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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2106655

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2106655

mardi 27 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2106655
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation6ème chambre
Avocat requérantPERSICO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. - Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés sous le n° 2106655 les 22 décembre 2021 et 2 juin 2023, Mme B D, représentée par Me Persico, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 26 août 2021 par laquelle le directeur interrégional de la protection judiciaire de la jeunesse Sud-Est a refusé de renouveler son contrat ainsi que la décision du 16 décembre 2021 rejetant son recours gracieux ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée a été prise par une autorité incompétente ;

- cette décision est entachée d'un vice de procédure dès lors que le délai de prévenance de deux mois n'a pas été respecté et qu'elle n'a pas été précédée d'un entretien, méconnaissant ainsi les dispositions de l'article 45 du décret du 17 janvier 1986 ;

- elle est entachée d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- le refus de renouvellement de son contrat n'est pas justifié par l'intérêt du service mais par la volonté de lui nuire sans qu'elle n'ait pu être entendue et faire valoir ses observations ;

- elle subit un harcèlement moral.

Par un mémoire en défense, enregistré le 2 mai 2023, le garde des sceaux, ministre de la justice conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article 45 du décret du 17 janvier 1986 est inopérant ;

- les autres moyens soulevés sont infondés.

II. - Par une requête, enregistrée sous le n° 2201894 le 13 avril 2022, Mme B D, représentée par Me Persico, demande au tribunal :

1°) de condamner la direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Sud-Est à lui verser la somme de 3 000 euros en réparation du préjudice subi du fait du non-respect du délai de prévenance ;

2°) condamner la direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Sud-Est à lui verser la somme de 39 361 euros majorée des intérêts de droit à compter de la date de la première demande d'indemnisation formée le 17 janvier 2022 avec capitalisation des intérêts échus à compter de cette même formalité, en réparation des faits de harcèlement moral dont elle a été victime ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le refus de renouvellement de son contrat à son terme est entaché d'illégalités fautives en ce qu'il est entaché d'un vice d'incompétence, de vices de procédure, d'une erreur de fait et d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- ce refus de renouvellement a été pris uniquement en considération de sa personne, dans le but de lui nuire, sans qu'elle n'ait pu être entendue et faire valoir ses observations ;

- elle subit un harcèlement moral de la part de ses collègues et sa hiérarchie n'a pris aucune mesure pour la protéger ;

- le non-respect du délai de préavis prévu par l'article 45 du décret du 17 janvier 1986 est constitutif d'une faute engageant la responsabilité de l'administration ; elle sollicite le versement de la somme de 3 000 euros en réparation de ce préjudice ;

- elle a subi un préjudice financier en raison du harcèlement moral dont elle est victime de la part de ses collègues et qui a conduit à son placement en congé de maladie ; le placement en congé de maladie lui a causé une perte mensuelle de revenus de l'ordre de 168 euros, soit sur 5 mois, une perte de revenus de 840 euros ;

- elle a subi un préjudice financier en raison du non-renouvellement de son contrat qui s'élève à la somme de 4 361 euros :

- elle est restée sans emploi jusqu'au 13 septembre 2021 et a donc subi une perte de salaire de 670 euros ;

- l'emploi qu'elle a retrouvé est moins bien payé de 130 euros net mensuel, soit depuis le mois d'octobre, une perte de 520 euros, et pour année, une perte de 2 059 euros ;

- elle a un solde de congés de 35,5 heures ainsi qu'un solde de 10 jours sur son compte épargne temps qui ne lui ont pas été payés, soit une perte financière de 1 042 euros ;

- elle a exposé des frais de déplacement pour un montant de 420 euros qui ne lui ont pas été remboursés ;

- elle a subi des troubles dans les conditions d'existence dès lors qu'elle a dû trouver un nouvel emploi et qu'elle s'est retrouvée en congés de maladie avec un revenu moins important pendant plus de 5 mois ; son préjudice peut être évalué à la somme de 5 000 euros ;

- elle a subi un préjudice moral en raison des agissements de harcèlement moral dont elle a été victime, de la violence des mineurs qu'elle encadrait et des reproches qui lui ont été fait lors du non-renouvellement de son contrat ; son préjudice peut être évalué à la somme de 30 000 euros.

Par un mémoire en défense, enregistré le 1er février 2024, le garde des sceaux, ministre de la justice, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- l'Etat n'a commis aucune illégalité fautive en refusant de renouveler le contrat de Mme D à son terme ;

- le préjudice invoqué par la requérante, tiré du non-respect du délai de préavis, n'est pas précisé quant à sa nature et sa réalité n'est au demeurant pas démontrée ;

- le préjudice financier allégué, tiré du placement de Mme D en congé maladie, n'est pas justifié, cette dernière ayant au contraire bénéficié d'un trop-perçu de rémunération qui doit être régularisé ;

- le préjudice financier allégué, tiré de la perte de revenus subie du fait du non-renouvellement de son contrat, n'est pas démontré ; elle n'a subi aucune baisse de rémunération avec son nouvel emploi qu'elle a trouvé 15 jours après la fin de son contrat, ce nouvel emploi étant en outre mieux rémunéré ;

- s'agissant du préjudice financier tiré du non-paiement de ses congés de 35,5 heures et de 10 jours dont elle disposait sur son compte épargne temps, Mme D a droit à 2 850 euros bruts ; ce paiement aura lieu très prochainement et ne devra ainsi pas être indemnisé dans le cadre du présent recours ;

- s'agissant du préjudice financier tiré du non-remboursement de certains frais de déplacement, il ne pourra être indemnisé dès lors qu'ils ont déjà été réglés ;

- Mme D ne démontre pas la réalité du préjudice qu'elle allègue tiré des troubles dans les conditions d'existence ; en tout état de cause, si l'Etat devait être condamné à verser une somme d'argent au titre des troubles dans les conditions d'existence, la somme demandée par Mme D devra être ramenée à de plus justes proportions ;

- Mme D ne démontre pas la réalité du préjudice moral qu'elle invoque ; en tout état de cause, si l'Etat devait être condamné à verser une somme d'argent au titre du préjudice moral, la somme demandée par Mme D devra être ramenée à de plus justes proportions.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général de la fonction publique ;

- loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ;

- loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 portant dispositions statutaires relatives à la fonction publique de l'État ;

- le décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 6 février 2024 :

- le rapport de Mme Gazeau,

- les conclusions de Mme Belguèche, rapporteure publique,

- et les observations de Me Persico, représentant Mme D.

Une note en délibéré présentée par Me Persico a été enregistrée le 9 février 2024 pour Mme D dans l'instance n°2106655.

Considérant ce qui suit :

1. Mme D a été engagée en qualité d'éducatrice au sein de l'unité éducative d'hébergement collectif (UEHC) de Nice par contrat à durée déterminée pour la période courant du 9 avril au 31 août 2018. Son engagement a été renouvelé à plusieurs reprises à compter du 1er septembre 2018 jusqu'au 31 août 2021. Par arrêté du 26 août 2021, le directeur interrégional de la protection judiciaire de la jeunesse Sud-Est a informé Mme D du non-renouvellement de son contrat à son échéance. Mme D a formé un recours gracieux contre cette décision qui a été explicitement rejeté le 16 décembre 2021.

2. Par le recours enregistré sous le n° 2106655, Mme D a saisi le tribunal administratif de Nice d'une demande aux fins d'annulation de la décision du 26 août 2021 portant refus de renouvellement de son contrat à son terme et de la décision rejetant son recours gracieux. Par le recours enregistré sous le n° 2201894, formé après une demande préalable réceptionnée par la direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Sud-Est le 18 janvier 2022, Mme D demande au tribunal de condamner cette direction à l'indemniser des préjudices financiers et moraux, subis du fait du non-renouvellement de son contrat et des agissements de harcèlement moral dont elle a été victime, ainsi que des troubles dans les conditions d'existence.

Sur la jonction :

3. Les requêtes nos 2106655 et 2201894, présentées par Mme D, présentent à juger des questions semblables, concernent la situation d'un même fonctionnaire et ont fait l'objet d'une instruction commune. Par suite, il y a lieu de les joindre pour y statuer par un même jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, si la requérante soutient que seul le directeur interrégional a compétence pour décider du non-renouvellement d'un agent contractuel, elle doit être regardée, au vu de ses écritures et ainsi que l'a d'ailleurs fait le ministre en défense, comme soulevant le vice d'incompétence entachant l'arrêté du 26 août 2021 prenant acte de la fin de son contrat.

5. En l'espèce, par un arrêté du 16 août 2021, le directeur interrégional de la protection judiciaire de la jeunesse Sud-Est a donné à Mme C A épouse E, responsable des ressources humaines et de la gestion administrative et financière, délégation à effet de signer notamment les actes concernant le recrutement des agents contractuels. Il suit de là que Mme A épouse E tenait de l'arrêté susmentionné du 16 août 2021 compétence pour signer la décision du 26 août 2021 de non-renouvellement du contrat de Mme D. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de cette décision doit être écarté comme manquant en fait.

6. En deuxième lieu, aux termes de l'article 45 du décret n° 86-83 du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat, dans sa version applicable : " Lorsque l'agent non titulaire est recruté par un contrat à durée déterminée susceptible d'être renouvelé en application des dispositions législatives ou réglementaires qui lui sont applicables, l'administration lui notifie son intention de renouveler ou non l'engagement au plus tard : / () / - un mois avant le terme de l'engagement pour l'agent recruté pour une durée supérieure ou égale à six mois et inférieure à deux ans ; / - deux mois avant le terme de l'engagement pour l'agent recruté pour une durée supérieure ou égale à deux ans ; - trois mois avant le terme de l'engagement pour l'agent dont le contrat est susceptible d'être renouvelé pour une durée indéterminée en application des dispositions législatives ou réglementaires applicables. / La notification de la décision doit être précédée d'un entretien lorsque le contrat est susceptible d'être reconduit pour une durée indéterminée ou lorsque la durée du contrat ou de l'ensemble des contrats conclus pour répondre à un besoin permanent est supérieure ou égale à trois ans. / Pour la détermination de la durée du délai de prévenance, les durées d'engagement mentionnées aux deuxième, troisième et quatrième alinéas sont décomptées compte tenu de l'ensemble des contrats conclus avec l'agent, y compris ceux effectués avant une interruption de fonctions, sous réserve que cette interruption n'excède pas quatre mois et qu'elle ne soit pas due à une démission de l'agent. / Lorsqu'il est proposé de renouveler le contrat, l'agent non titulaire dispose d'un délai de huit jours pour faire connaître, le cas échéant, son acceptation. En cas de non-réponse dans ce délai, l'intéressé est présumé renoncer à l'emploi ".

7. Il résulte de ces dispositions que la décision de ne pas renouveler le contrat d'un agent doit être précédée d'un entretien notamment dans le cas où l'ensemble des contrats conclus pour répondre à un besoin permanent est supérieure ou égale à trois ans. Toutefois, hormis le cas où une telle décision aurait un caractère disciplinaire, l'accomplissement de cette formalité, s'il est l'occasion pour l'agent d'interroger son employeur sur les raisons justifiant la décision de ne pas renouveler son contrat et, le cas échéant, de lui exposer celles qui pourraient justifier une décision contraire, ne constitue pas pour l'agent, eu égard à la situation juridique de fin de contrat sans droit au renouvellement de celui-ci, et alors même que la décision peut être prise en considération de sa personne, une garantie dont la privation serait de nature par elle-même à entraîner l'annulation de la décision de non renouvellement, sans que le juge ait à rechercher si l'absence d'entretien a été susceptible d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision.

8. Si, en l'espèce, il est constant que la notification, à l'intéressée, de la décision de non renouvellement de son contrat à son échéance n'a pas été précédée de l'entretien prévu par les dispositions citées au point 6 et n'est pas davantage intervenue dans le délai réglementaire de préavis, ces irrégularités n'ont pas, compte tenu notamment de ce qui est dit au point 7, été susceptibles d'exercer, en l'espèce, une influence sur le sens de la décision prise et n'ont pas privé l'intéressé d'une garantie.

9. En troisième lieu, un agent public qui a été recruté par un contrat à durée déterminée ne bénéficie pas d'un droit au renouvellement de son contrat. Toutefois, l'administration ne peut légalement décider, au terme de son contrat, de ne pas le renouveler que pour un motif tiré de l'intérêt du service. Un tel motif s'apprécie au regard des besoins du service ou de considérations tenant à la personne de l'agent. Dès lors qu'elles sont de nature à caractériser un intérêt du service justifiant le non renouvellement du contrat, la circonstance que des considérations relatives à la personne de l'agent soient par ailleurs susceptibles de justifier une sanction disciplinaire ne fait pas obstacle, par elle-même, à ce qu'une décision de non renouvellement du contrat soit légalement prise, pourvu que l'intéressé ait alors été mis à même de faire valoir ses observations.

10. Il ressort des écritures en défense que pour refuser de renouveler son contrat à son terme, le garde des sceaux, ministre de la justice, s'est fondé la manière de servir de Mme D, qui s'était dégradée au cours de la dernière année.

11. D'une part, s'il n'est pas contesté que Mme D a fait preuve, lors du bilan de fin du 1er contrat en 2019 d'une montée en compétence professionnelle, d'une très bonne application et implication dans son travail, d'une capacité à travailler en équipe, d'un sens de l'organisation et d'une ponctualité, il ressort néanmoins des pièces du dossier que dès le compte-rendu d'entretien professionnel réalisé au titre de l'année 2020, il a été relevé que l'intéressée n'avait que partiellement atteint les objectifs assignés et qu'elle devait poursuivre ses efforts pour travailler sa posture d'éducatrice ainsi que l'acquisition de la compétence en écrits professionnels, et qu'au titre du bilan de fin de contrat du 7 juin 2021, son comportement et la qualité de son travail s'étaient dégradés. Il ressort de ce bilan de fin de contrat qu'un avis très défavorable au renouvellement de l'engagement de Mme D a été émis au regard tant de son comportement au sein de la structure (recours et témoignages de plusieurs agents à son encontre, attitude agressive à l'encontre de certains de ses collègues et non-respect de la hiérarchie, retard régulier de l'intéressée pour ses prises de service et pour les réunions d'unité, une absence est restée injustifiée) que de la qualité du travail fourni, jugée moyenne. Il ressort de ce bilan de fin de contrat, s'agissant plus particulièrement de la qualité de travail et des compétences professionnelles, que Mme D rencontre des difficultés avec les écrits professionnels et le rendu compte à sa hiérarchie, qu'elle dispose d'une faible capacité d'organisation et d'anticipation des échéances, qu'elle travaille peu en équipe et qu'enfin, l'exécution du travail demandé est aléatoire en ce que, d'une part, elle travaille avec les pairs qu'elle apprécie et peu avec les autres professionnels, d'autre part, elle exécute régulièrement ses tâches hors des délais fixés. Par suite, si la requérante disposait de bonnes appréciations avant le bilan de fin de contrat du 7 juin 2021, son employeur a pu, sans commettre d'erreur manifeste d'appréciation, se fonder sur les appréciations les plus récentes de son travail.

12. D'autre part, si la requérante soutient qu'elle a subi une dégradation de ses conditions de travail en raison du harcèlement moral dont elle serait victime de la part de ses collègues et d'un mineur pris en charge, et que la décision attaquée s'inscrirait dans ce contexte de harcèlement par la volonté de lui nuire, les éléments de fait dont elle fait état, étayés par la production d'un certificat médical, de l'attestation d'un collègue, du dépôt d'une main courante par cette dernière contre ses collègues et de dépositions contre le mineur auprès des autorités de police, s'ils démontrent l'existence d'un climat de travail délétère ou à tout le moins difficile, sont insuffisants pour être susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement.

13. Par suite, au regard de ce qui précède et notamment du comportement et de la qualité de travail de l'intéressée, caractérisant ainsi une insatisfaisante manière de servir, le directeur interrégional de la protection judiciaire de la jeunesse Sud-Est a pu décider, dans l'intérêt du service, de ne pas renouveler l'engagement de Mme D, sans entacher sa décision d'inexactitude matérielle des faits ou d'erreur manifeste d'appréciation.

14. En dernier lieu, pour les motifs précédemment exposés, dès lors que la décision en litige ne révèle pas l'intention de l'administration de nuire à Mme D et qu'en conséquence, ladite décision ne peut être regardée comme une sanction déguisée, le moyen, à le supposer soulevé, tiré de ce qu'elle n'a pas été entendue ni pu faire valoir ses observations avant l'édiction de la mesure attaquée est inopérant et ne peut donc qu'être écarté.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 26 août 2021 et de la décision rejetant le recours gracieux, présentées par Mme D, doivent être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires :

En ce qui concerne l'illégalité fautive entachant la décision de non-renouvellement du contrat de Mme D :

16. En premier lieu, compte tenu de ce qui précède, les conclusions indemnitaires présentées au titre de l'illégalité fautive qui entacherait la décision du 26 août 2021 portant refus de renouvellement du contrat de Mme D en raison du vice d'incompétence, de l'erreur de fait et de l'erreur manifeste d'appréciation commises, doivent être rejetées.

17. En second lieu, il résulte de l'instruction que Mme D, dont le contrat à durée déterminée a pris fin le 31 août 2021, n'a pas été informée du non-renouvellement de son contrat dans le délai de prévenance prévu par l'article 45 du décret du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat, cité au point 5 du présent jugement. Il résulte également de l'instruction que Mme D, qui a été employée de manière continue à l'UEHC de Nice à compter du 9 avril 2018 jusqu'au 31 août 2021, n'a pas bénéficié de l'entretien prévu par le même article 45 du décret du 17 janvier 1986.

18. Il résulte de ce qui précède qu'en ne respectant pas les dispositions de l'article 45 du décret du 17 janvier 1986 relatif aux dispositions générales applicables aux agents contractuels de l'Etat relatives au délai de prévenance et à l'entretien préalable, la direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Sud-Est a commis une faute de nature à engager sa responsabilité.

19. Cette faute est de nature à engager la responsabilité de la direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Sud-Est, pour autant toutefois qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain.

20. Or, la requérante, qui a en tout état de cause été rémunérée jusqu'à l'échéance de son contrat de travail, ne justifie pas d'un préjudice qui serait lié au fait que la décision refusant de renouveler son contrat ne respecte pas le délai de prévenance ni la tenue d'un entretien préalable, en se bornant à se prévaloir d'un préjudice, qu'elle ne qualifie au demeurant pas, et qui n'est pas assorti des précisions suffisantes permettant d'en apprécier la réalité ainsi que le bien-fondé.

21. Par ailleurs, Mme D fait valoir qu'elle a été victime d'une perte de salaire liée, d'une part, à la période pendant laquelle elle est restée sans emploi, d'autre part, à la différence de revenus tenant au nouvel emploi qu'elle a retrouvé et pour lequel elle indique percevoir 130 euros de moins par mois. Elle soutient également avoir subi un trouble dans les conditions d'existence, devant trouver un nouvel emploi et s'étant retrouvée en arrêt maladie avec un revenu moins important que ses charges pendant 5 mois. Toutefois, elle ne justifie pas, par ces seules affirmations, de la réalité des préjudices qu'elle allègue avoir subis, ni de l'existence d'un lien de causalité entre ces préjudices et la circonstance qu'elle n'a pas bénéficié de l'entretien préalable et du délai de prévenance qui lui était applicable en vertu des dispositions citées au point 5. Les conclusions indemnitaires présentées au titre du préjudice financier résultant de la perte de salaire et des troubles dans ses conditions d'existence doivent dès lors être rejetées.

22. Si, en outre, Mme D fait état de frais de déplacement qu'elle a exposés pour un montant de 420 euros et dont elle n'aurait pas obtenu le remboursement, elle ne justifie pas davantage ni de la réalité du préjudice qui n'en résulte ni de l'existence d'un lien de causalité entre ce préjudice et la circonstance qu'elle n'a pas bénéficié de l'entretien préalable et du délai de prévenance qui lui était applicable en vertu des dispositions citées au point 5. Au demeurant, il résulte de l'instruction et notamment des pièces produites en défense par le garde des sceaux, ministre de la justice, que la somme de 420 euros a été réglée à la requérante au titre des frais de déplacement. Les conclusions indemnitaires présentées à ce titre doivent dès lors être rejetées.

23. En revanche, il résulte de l'instruction et en particulier des écritures du garde des sceaux, ministre de la justice, que " l'administration est redevable à Mme D d'environ 2 850 euros brut au titre du compte épargne temps et de l'indemnité compensatrice de congés annuels " et que " ce paiement aura lieu très prochainement ", correspondant aux jours de congés et aux jours épargnés qu'elle n'a pas pu prendre avant la fin de son contrat. Il s'ensuit que Mme D est fondée à demander l'indemnisation du préjudice financier tiré du non-paiement de ses congés et des jours épargnés non soldés avant la fin de son contrat, qui résulte de la faute commise par l'Etat, mentionnée au point 18 du présent jugement. Toutefois, elle sollicite, dans le cadre de sa demande indemnitaire, le versement que de la somme de 462 euros au titre du solde de congés de 35,5 heures non payée et de la somme de 580 euros au titre des 10 jours épargnés sur son compte épargne temps non réglée, limitant ainsi sa demande indemnitaire au titre de ce préjudice au montant total de 1 042 euros. Il suit de là que l'Etat doit être condamné à verser à Mme D la somme globale de 1 042 euros au titre du préjudice financier tiré du non-paiement des congés et des jours épargnés non soldés avant la fin du contrat de la requérante.

24. Il résulte de ce qui précède que Mme D est seulement fondée à demander l'indemnisation du préjudice financier tiré du non-paiement des congés et des jours épargnés non soldés avant la fin de son contrat et que l'Etat doit ainsi être condamné à lui verser la somme de 1 042 euros en réparation de ce préjudice.

En ce qui concerne le harcèlement moral :

25. Aux termes du premier alinéa de l'article 6 quinquiès de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires (codifié à l'article L. 133-2 du code général de la fonction publique) : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel ".

26. Il appartient à l'agent public qui soutient avoir été victime de faits constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile. Pour apprécier si des agissements dont il est allégué qu'ils sont constitutifs d'un harcèlement moral revêtent un tel caractère, le juge administratif doit tenir compte des comportements respectifs de l'agent auquel il est reproché d'avoir exercé de tels agissements et de l'agent qui estime avoir été victime d'un harcèlement moral. En revanche, la nature même des agissements en cause exclut, lorsque l'existence d'un harcèlement moral est établie, qu'il puisse être tenu compte du comportement de l'agent qui en a été victime pour atténuer les conséquences dommageables qui en ont résulté pour lui, le préjudice résultant de ces agissements devant alors être intégralement réparé.

27. En l'espèce, Mme D soutient avoir subi une dégradation de ses conditions de travail en raison du harcèlement moral dont elle serait victime de la part de ses collègues, se traduisant par des réflexions désobligeantes, une surveillance, l'absence de mails à son égard et l'absence de décompte de ses heures supplémentaires, et de la part d'un mineur pris en charge qui a fait preuve de violence à son égard, sans que sa hiérarchie n'intervienne pour la protéger. Elle verse aux débats un certificat médical du 9 décembre 2019 indiquant qu'elle souffre d'un syndrome anxiodépressif réactionnel, la preuve du dépôt d'une main courante par cette dernière contre ses collègues le 30 janvier 2020, dont il ressort des mentions qui y sont portées que ledit dépôt a été encouragé par sa hiérarchie elle-même, ainsi que deux dépositions faites auprès des autorités de police par ses soins les 3 et 8 décembre 2019 contre un mineur ayant proféré des insultes à son encontre. S'il résulte de l'instruction que Mme D a exercé ses fonctions d'éducateur de la protection judiciaire de la jeunesse, lesquelles sont par nature difficiles compte tenu du public pris en charge, dans un climat de travail tendu voire délétère, les éléments apportés par la requérante relatifs à des reproches et remarques racistes et sexistes sont insuffisants pour être susceptibles de faire présumer l'existence d'un harcèlement moral à son égard. Par ailleurs, si son état de santé s'est trouvé altéré ainsi que cela ressort du certificat médical du 9 décembre 2019 nécessitant un placement en congé de maladie, cette circonstance, à la supposée même liée à sa situation professionnelle, n'est pas de nature à démontrer une situation de harcèlement moral.

28. Il résulte ainsi de l'instruction que les faits invoqués par Mme D pris isolément ou dans leur ensemble, ne caractérisent pas des agissements constitutifs de harcèlement moral de la part de ses collègues et de sa hiérarchie.

29. Il résulte de ce qui précède que Mme D n'est pas fondée à demander l'indemnisation du préjudice moral qu'elle estime avoir subis en raison de faits de harcèlement moral.

30. Il résulte de tout ce qui précède que Mme D est seulement fondée à demander la réparation du préjudice résultant du non-paiement des jours de congés et des jours épargnés sur son compte épargne temps à hauteur de 1 042 euros.

Sur les intérêts :

31. Mme D a droit aux intérêts au taux légal correspondant à l'indemnité de 1 042 euros à compter du 18 janvier 2022, date de réception de sa demande par la direction interrégionale de la protection judiciaire de la jeunesse Sud Est.

Sur les intérêts des intérêts :

32. La capitalisation des intérêts a été demandée le 13 avril 2022, date de l'enregistrement de sa requête. Il y a lieu de faire droit à cette demande à compter du 18 janvier 2023, date à laquelle les intérêts étaient dus au moins une année entière, ainsi qu'à chaque échéance annuelle à compter de cette date.

Sur les frais liés au litige :

33. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme que Mme D demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : L'Etat versera à Mme D une indemnité de 1 042 euros, augmentée des intérêts au taux légal à compter du 18 janvier 2022. Les intérêts échus à la date du 18 janvier 2023, puis à chaque échéance annuelle à compter de cette date seront capitalisés pour produire eux-mêmes intérêts.

Article 2 : Le surplus des conclusions des requêtes nos 2106655 et 2201894 de Mme D est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B D et au garde des sceaux, ministre de la justice.

Délibéré après l'audience du 6 février 2024, à laquelle siégeaient :

M. Soli, président,

Mme Gazeau, première conseillère,

Mme Guilbert, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 février 2024.

La rapporteure,

signé

D. Gazeau

Le président,

signé

P. Soli La greffière,

signé

L. Bianchi

La République mande et ordonne au garde des sceaux, ministre de la justice, en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

Ou par délégation, la greffière

Nos 2106655 et 2201894

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