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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2200232

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2200232

mercredi 14 juin 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2200232
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème Chambre
Avocat requérantLE GARS

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I) Par une requête enregistrée le 17 janvier 2022 sous le n° 2200232, M. D A B, représenté par Me Le Gars, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a rejeté la demande d'admission au séjour dont récépissé lui a été délivré le 30 mars 2021 ;

2°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir ; dans l'attente, d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour provisoire l'autorisant à travailler et ce, dans les quarante-huit heures suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 500 euros, au bénéfice de son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, donnant acte à Me Le Gars de ce qu'il renonce, par avance, à percevoir la somme allouée par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

M. A B soutient que :

- la décision attaquée n'est nullement motivée ;

- elle a, de surcroît, été prise par une autorité incompétente sans examen particulier de son dossier ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle a également été prise en violation des dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes qui n'a pas produit de mémoire en défense.

II) Par une requête enregistrée le 19 novembre 2022 sous le n° 2205515, M. D A B, représenté par Me Le Gars, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 12 mai 2022 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours ;

2°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer un titre de séjour dans un délai d'un mois suivant la notification du jugement à intervenir ; dans l'attente, d'enjoindre au préfet de lui délivrer un titre de séjour provisoire l'autorisant à travailler et ce, dans les quarante-huit heures suivant la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 2 500 euros, au bénéfice de son conseil, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991, donnant acte à Me Le Gars de ce qu'il renonce, par avance, à percevoir la somme allouée par l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

M. A B soutient que :

- l'arrêté attaqué n'a pas été précédé d'un examen particulier de sa situation ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- il a également été pris en violation des dispositions de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire ampliatif, enregistré le 18 mai 2023, M. D A B, représenté par Me Le Gars, persiste dans ses conclusions antérieures par les mêmes moyens qu'il précise.

Me Le Gars ajoute que son client vient d'être mis en possession d'une autorisation provisoire de séjour pour la période du 11 janvier au 10 juillet 2023 et ce, sans explication, ce qui laisse supposer que cette autorisation provisoire a été délivrée suite à l'injonction du juge des référés prononcée dans l'ordonnance n° 2205514 en date du 21 décembre 2022. Il n'y a donc aucune conséquence à tirer de la communication de cette pièce dans la procédure au fond enregistrée sous le n° 2205515.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

M. D A B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 17 mars 2022.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Emmanuelli, président-rapporteur ;

- et les observations de Me Le Gars, représentant M. D A B.

Considérant ce qui suit :

1. M. D A B, ressortissant tunisien né le 6 avril 2003 à Sfax (Tunisie), est entré en France de façon irrégulière en France et a été confié au Département des Alpes-Maritimes le 20 octobre 2020 en qualité de mineur non accompagné. Il a sollicité la délivrance d'un titre de séjour et a été mis en possession d'un récépissé " vie privée et familiale " valable du 30 mars au 29 septembre 2021, l'autorisant à travailler. Par courrier reçu par la préfecture des Alpes-Maritimes le 5 août 2021, il a demandé le renouvellement de son récépissé mais n'a reçu aucune réponse, de sorte qu'une décision implicite de rejet est née de l'absence de réponse, dans un délai de quatre mois, à sa demande de délivrance d'un titre de séjour. Le 15 novembre 2022, M. A B s'est présenté à la préfecture des Alpes-Maritimes et s'est vu remettre un arrêté pris à son encontre le 12 mai 2022 lui refusant le titre de séjour sollicité et l'obligeant à quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par deux requêtes enregistrées respectivement au greffe du tribunal les 17 janvier et 19 novembre 2022 sous les n° 2200232 et 2205515, M. A B demande l'annulation de ces décisions implicite et explicite.

2. Les requêtes susvisées n° 2200232 et n° 2205515, présentées pour M. A B, présentent à juger les mêmes questions et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision implicite de rejet :

3. La décision expresse du 12 mai 2022 s'est substituée à la décision implicite née du silence gardé par l'administration pendant plus de quatre mois. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer sur la requête n° 2200232 présentée par M. A B.

Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision expresse du 12 mai 2022 :

4. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République ". Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

5. Il ressort des pièces du dossier que M. A B a fui sa famille, où il était victime de violences, pour rejoindre la France. En qualité de mineur non accompagné, il a été confié au Département des Alpes-Maritimes le 20 octobre 2020. Il a fait l'objet d'une ordonnance de placement provisoire prise par le Procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nice le 4 novembre 2020. Il a été confié à l'association PAJE et placé dans un premier temps à la Villa Saint-Agnès, puis à compter du 19 novembre 2020, au Foyer Clairvallon où il est resté jusqu'au 6 avril 2021. Déjà titulaire d'un CAP tunisien, il a été placé en stage au Garage du Pont de l'Union à Roquebrune-Cap-Martin dès le 7 juillet 2020 par la Mission Locale du Pays de Grasse. L'exploitant dudit garage lui a signé une promesse d'embauche pour un contrat de travail à sa majorité. Le 1er juin 2021, M. A B a bénéficié d'un contrat de travail à durée déterminée en qualité d'ouvrier mécanicien de niveau 1. Ce contrat a été prolongé une première fois jusqu'au 31 décembre 2021, puis jusqu'au 23 avril 2022, date à laquelle l'employeur a été contraint d'y mettre un terme du fait que les services préfectoraux avaient omis de renouveler son autorisation provisoire de travail. Si, à la date de la décision attaquée, M. A B ne remplissait plus l'une des conditions prévues par l'article L. 435-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile tenant au suivi d'une formation destinée à lui apporter une qualification professionnelle, cette circonstance est liée au cursus particulier suivi par l'intéressé depuis son arrivée sur le territoire national. Il ressort, par ailleurs, des pièces du dossier que M. A B était présent en France depuis presque deux ans à la date de la décision attaquée, qu'il a toujours suivi des stages ou travaillé lorsqu'il était en possession d'une autorisation de travail et qu'il justifie de liens personnels en France alors que les liens familiaux de l'intéressé avec son pays d'origine sont désormais très ténus, dès lors qu'il a expliqué craindre d'être à nouveau maltraité par sa famille. Par suite, dans les circonstances très particulières de l'espèce, eu égard à l'âge auquel M. A B est entré en France, à la durée de son séjour et à ses efforts d'insertion professionnelle, le préfet des Alpes-Maritimes, en ne lui accordant pas un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", a entaché sa décision d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de celui-ci.

6. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que M. A B est fondé à demander l'annulation de la décision du préfet des Alpes-Maritimes du 12 mai 2022 portant refus d'admission au séjour.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

7. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution ".

8. Eu égard au motif d'annulation retenu, le présent jugement implique nécessairement, en application des dispositions citées au point précédent, que le préfet des Alpes-Maritimes délivre à M. A B une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " sur le fondement de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il y a lieu d'enjoindre au préfet d'y procéder dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, et, dans l'attente, de délivrer à M. A B une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travailler. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais d'instance :

9. M. A B a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et dès lors que Me Le Gars, avocat du requérant, a renoncé par avance à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Le Gars de la somme de 1 000 euros au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E:

Article 1er : L'arrêté du 12 mai 2022 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de délivrer un titre de séjour à M. A B et l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de trente jours est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de délivrer à M. A B, dans un délai d'un mois à compter de la notification du présent jugement, une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " avec autorisation de travailler.

Article 3 : L'État versera à Me Le Gars, qui a renoncé par avance à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, la somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. D A B, à Me Le Gars et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nice.

Délibéré après l'audience du 24 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Emmanuelli, présidente,

Mme Chevalier, conseillère,

Mme Bergantz, conseillère,

assistés de Mme Katarynezuk, greffière.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 juin 2023.

Le président-rapporteur,L'assesseure la plus ancienne,

SignéSigné

O. Emmanuelli C. Chevalier

La greffière,

Signé

N. Katarynezuk

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

Ou par délégation, la greffière.

2200232 - 2205515

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