Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2203021
mardi 8 novembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nice |
| Section | Tribunal Administratif de Nice |
| N° Dossier | TA06-2203021 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 5ème Chambre |
Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, un mémoire et des pièces, enregistrés les 20 juin 2022 et 14 octobre 2022, M. A B, représenté par Me Hmad, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 20 mai 2022 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a rejeté sa demande d'admission au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
2°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " ou " passeport talent-carte bleue européenne " ou " passeport talent " ou " salarié ", ou subsidiairement de procéder au réexamen de sa demande et de le mettre en possession d'une autorisation provisoire de séjour avec autorisation de travail dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l'arrêté du 20 mai 2022 est insuffisamment motivé ;
- cet arrêté procède d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision portant refus de titre de séjour est entachée d'erreur de droit dès lors qu'elle est fondée sur les dispositions abrogées des articles L. 313-2, L. 313-20 et L. 313-4-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les articles L. 421-11, R. 421-21 et R. 421-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article R. 313-47 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est illégale en raison de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour ;
- cette décision est entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation personnelle.
Par lettre du 11 octobre 2022, le tribunal a informé les parties, par application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement est susceptible d'être fondé sur un moyen soulevé d'office tiré d'une substitution de base légale, les dispositions des articles L. 421-7 et L. 421-11, L. 412-1 et L. 426-11 du code de l'entrée, du séjour des étrangers et du droit d'asile devant en l'espèce être respectivement substituées aux dispositions des articles L. 313-20, L. 313-2 et L. 313-4-1 du même code.
Une réponse au moyen soulevé d'office a été présentée le 17 octobre 2022 pour M. B, après la clôture de l'instruction.
Vu :
- la pièce versée le 14 octobre 2022 par le préfet des Alpes-Maritimes à la demande du tribunal ;
- les pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950 ;
- l'accord franco-tunisien en matière de séjour et de travail du 17 mars 1988 ;
- la directive 2009/50 du 25 mai 2009 du Conseil de l'Union Européenne établissant les conditions d'entrée et de séjour des ressortissants de pays tiers aux fins d'un emploi
hautement qualifié ;
- l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé la rapporteure publique, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 18 octobre 2022 :
- le rapport de M. Pascal, président-rapporteur ;
- et les observations de Me Hmad, représentant M. A B.
Considérant ce qui suit :
1. M. A B, ressortissant de nationalité tunisienne né le 8 janvier 1987 a sollicité son admission au séjour sur le fondement de l'article L. 421-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 20 mai 2022, le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer le titre demandé, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination. M. B demande l'annulation de cet arrêté.
2. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code de relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
3. L'arrêté du 20 mai 2022 comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Il vise notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les articles L. 421-11, R. 421-21, R. 421-22 et R. 421-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il précise que M. B a sollicité la délivrance d'un titre de séjour " passeport talent-carte bleue européenne ", qu'il est entré sur le territoire français sans visa de long séjour correspondant au motif de son installation en France, qu'il exerce une activité professionnelle dans le secteur médical et que les services de la main d'œuvre étrangère ont émis une décision de refus d'autorisation de travail le 14 août 2019, qu'il ne dispose pas de liens familiaux suffisamment intenses, anciens et stables en France et qu'il n'établit pas être dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine ou en Roumanie, où il dispose d'une autorisation de séjour. Dans ces conditions, le préfet, qui n'est pas tenu d'énoncer l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'étranger dont il pourrait avoir connaissance, a suffisamment motivé l'arrêté attaqué. Par suite, le moyen tiré d'une insuffisance de motivation de la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour doit être écarté.
4. En deuxième lieu, pour édicter sa décision de refus de titre de séjour, le préfet des Alpes-Maritimes s'est fondé sur les dispositions des articles L. 313-20, L. 313-2 et L. 313-4-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en vigueur à la date de la demande de M. B, présentée le 17 décembre 2018. Toutefois, l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ayant abrogé l'ensemble de ces dispositions, celles-ci n'étaient plus applicables à la date de la décision attaquée. Par suite, la décision par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a refusé à M. B la délivrance d'un titre de séjour ne pouvait être prise sur le fondement des dispositions des articles L. 313-20, L. 313-2 et L. 313-4-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
5. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point. En l'espèce, la décision attaquée, trouve son fondement légal dans les dispositions des articles L. 421-7 et L. 421-11, L. 412-1 et L. 426-11 du code de l'entrée, du séjour des étrangers et du droit d'asile qui peuvent être respectivement substituées à celles des articles L. 313-20, L. 313-2 et L. 313-4-1 du même code dès lors, en premier lieu, que M. B se trouvait dans la situation où, en application de ces dispositions, le préfet des Alpes-Maritimes pouvait lui refuser la délivrance d'un titre de séjour " passeport talent-carte bleue européenne ", en deuxième lieu, que cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et, en troisième lieu, que l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer les unes ou les autres de ces dispositions. Il résulte de ce qui précède que le requérant n'est pas fondé à soutenir que le préfet des Alpes-Maritimes aurait entaché sa décision d'erreur de droit en faisant application de dispositions abrogées.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 421-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui occupe un emploi hautement qualifié, pour une durée égale ou supérieure à un an, et justifie d'un diplôme sanctionnant au moins trois années d'études supérieures ou d'une expérience professionnelle d'au moins cinq ans d'un niveau comparable se voit délivrer une carte de séjour pluriannuelle portant la mention "passeport talent-carte bleue européenne" d'une durée égale à celle figurant sur le contrat de travail dans la limite de quatre ans, sous réserve de justifier du respect d'un seuil de rémunération fixé par décret en Conseil d'État. / Cette carte permet l'exercice de l'activité professionnelle salariée correspondant aux critères ayant justifié la délivrance. () / L'étranger qui justifie avoir séjourné au moins dix-huit mois dans un autre Etat membre de l'Union européenne sous couvert d'une carte identique à celle définie au premier alinéa obtient la même carte de séjour, sous réserve qu'il en fasse la demande dans le mois qui suit son entrée en France, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1 ", aux termes de l'article R. 421-21 du même code : " Lorsqu'un étranger justifiant d'un séjour d'au moins dix-huit mois dans un autre Etat membre sous couvert d'une "carte bleue européenne" délivrée par cet Etat sollicite en France la carte de séjour pluriannuelle portant la mention "passeport talent-carte bleue européenne", la décision d'admission au séjour en France est communiquée à l'autorité compétente de l'Etat membre concerné ", et, aux termes de son article R. 421-23 : " () le silence gardé par l'autorité administrative sur la demande de carte de séjour pluriannuelle portant la mention "passeport talent-carte bleue européenne" prévue à l'article L. 421-11 fait naître une décision implicite de rejet au terme d'un délai de quatre-vingt-dix jours ". En outre, l'article L. 312-2 de ce code dispose que : " Tout étranger souhaitant entrer en France en vue d'y séjourner pour une durée supérieure à trois mois doit solliciter auprès des autorités diplomatiques et consulaires françaises un visa de long séjour dont la durée de validité ne peut être supérieure à un an.
Ce visa peut autoriser () tout type de séjour d'une durée supérieure à trois mois conférant à son titulaire les droits attachés à une carte de séjour temporaire ou à la carte de séjour pluriannuelle prévue aux articles L. 421-9 à L. 421-11 () ".
7. Aux termes de l'article L. 5221-2 du code du travail : " Pour entrer en France en vue d'y exercer une profession salariée, l'étranger présente : / 1° Les documents et visas exigés par les conventions internationales et les règlements en vigueur ; / 2° Un contrat de travail visé par l'autorité administrative ou une autorisation de travail ", et, aux termes de l'article R. 5221-2 de ce code : " Sont dispensés de l'autorisation de travail prévue à l'article R. 5221-1 : () / 6° Le titulaire de la carte de séjour pluriannuelle portant la mention "passeport talent" délivrée en application des articles () L. 421-11 du [code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile] () ".
8. D'une part, pour refuser de faire droit à la demande de titre de séjour " passeport talent-carte bleue européenne " présentée par M. B, le préfet des Alpes-Maritimes s'est fondé sur le motif tiré de ce que l'intéressé était démuni d'autorisation de travail, les services de la main d'œuvre étrangère ayant pris à son encontre une décision de refus en date du 14 août 2019. Il résulte toutefois de l'ensemble des dispositions précitées aux points 6 et 7 que le préfet des Alpes-Maritimes ne pouvait conditionner la délivrance de ce titre à l'autorisation de travail prévue à l'article L. 5221-2 du code du travail.
9. D'autre part, le préfet des Alpes-Maritimes s'est fondé sur l'absence de visa long séjour de M. B. S'il est constant que ce dernier est en possession d'une carte de résident de longue durée-UE délivrée par les autorités roumaines valable du 5 avril 2016 au 4 avril 2026, cette seule circonstance ne pouvait lui permettre de se prévaloir de la dispense d'un tel visa, prévue par le dernier alinéa de l'article L. 421-11 précité, dès lors qu'il ne démontre pas avoir séjournée pendant au moins dix-huit mois dans un État membre de l'Union européenne sous couvert d'un titre de séjour équivalent. Il s'ensuit que M. B n'est pas fondé à soutenir que le préfet des Alpes-Maritimes a méconnu les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
10. En quatrième lieu, M. B ne peut utilement se prévaloir de la méconnaissance de l'article R. 313-47 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors que ces dispositions ont été abrogées par l'ordonnance n° 2020-1733 du 16 décembre 2020 portant partie législative du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
11. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
12. M. B soutient être entré en France en 2016, et y exercer depuis lors une activité professionnelle de chirurgien-dentiste spécialisé en orthodontie et orthopédie dentofaciale, au titre de laquelle il tire des revenus conséquents, paie des impôts en France et ne constitue pas une charge pour l'État. Le requérant fait également état, dans ses dernières écritures, d'une relation avec une ressortissante française et a reconnu, le 18 juillet 2022, avant sa naissance, l'enfant que le couple attend. Toutefois, la vie commune avec une ressortissante française est très récente, le requérant ayant fait état uniquement de son épouse de nationalité roumaine à la date de la décision attaquée. Rien ne fait obstacle à son retour sur le territoire français une fois en possession du visa de long séjour adéquat. Ainsi, eu égard à la durée du séjour de M. B, la décision du 20 mai 2022 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour n'a pas porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et n'a pas, par suite, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.
13. En sixième lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points 9 et 13 du présent jugement que M. B n'est pas fondé à soutenir que le préfet des Alpes-Maritimes aurait entaché l'arrêté en litige d'erreur manifeste d'appréciation.
14. En septième lieu, il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de la décision de refus de titre de séjour à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français
15. Enfin, en huitième et dernier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet des Alpes-Maritimes n'aurait pas procédé à un examen sérieux et approfondi de la situation du requérant avant de prendre à son encontre la décision portant obligation de quitter le territoire français. Ainsi le moyen tiré de ce que cette décision aurait été prise en l'absence d'un examen particulier et sérieux de sa situation personnelle doit être écarté.
16. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 20 mai 2022 pris par le préfet des Alpes-Maritimes doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, celles susvisées aux fins d'injonction et celles présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. B est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Alpes-Maritimes.
Copie en sera transmise au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 18 octobre 2022, à laquelle siégeaient :
M. Pascal, président,
Mme Chaumont, conseillère,
Mme Duroux, conseillère,
assistés de Mme Antoine, greffière.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 8 novembre 2022.
Le président-rapporteur,
signé
F. Pascal
L'assesseure la plus ancienne,
signé
A.-C. ChaumontLa greffière,
signé
P.-B. Antoine
La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef,
ou par délégation le greffier
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