jeudi 22 février 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nice |
| Section | Tribunal Administratif de Nice |
| N° Dossier | TA06-2203342 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | 1ère chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 30 juin 2022, Mme D B et M. A C, représentés par Me C, demandent au tribunal :
1°) de condamner l'Etat à verser une somme de 6 193,33 euros à Mme B au titre des préjudices subis du fait de l'illégalité fautive de la décision par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer un titre de séjour et du retard avec lequel un premier titre de séjour lui a été délivré ;
2°) de condamner l'Etat à verser une somme de 500 euros à M. C au titre du préjudice subi du fait de l'illégalité fautive de cette même décision et du retard avec lequel un premier titre de séjour a été délivré à son épouse ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 500 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Ils soutiennent que :
- Mme B a subi un préjudice matériel évalué à 2 196,33 euros correspondant aux frais d'assurance privée et aux dépenses médicales engagées du fait de sa grossesse ;
- elle a subi un trouble dans ses conditions d'existence, évalué à la somme de 4 000 euros ;
- M. C a subi un trouble dans ses conditions d'existence évalué à la somme de 500 euros.
La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Kolf, rapporteure,
- et les conclusions de Mme Perez, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B, née le 2 octobre 1979, a sollicité la délivrance d'un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français par une demande déposée auprès du préfet des Alpes-Maritimes en date du 17 novembre 2017. Cette demande a fait l'objet d'une décision implicite née du silence gardé par le préfet des Alpes-Maritimes pendant un délai de quatre mois. Cette décision implicite de rejet a été annulée par le tribunal administratif de Nice par un jugement en date du 6 décembre 2018, dans lequel il a été enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de délivrer à la requérante un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois. Le titre de séjour sollicité a finalement été délivré à Mme B le 13 février 2019. Par la présente requête, Mme B et son époux, M. C, demandent au tribunal de condamner l'Etat à les indemniser des préjudices qu'ils ont subis du fait de l'illégalité fautive de cette décision et du retard avec lequel le titre de séjour sollicité a été délivré à Mme B.
Sur la responsabilité de l'Etat :
2. D'une part, en principe, toute illégalité commise par l'administration constitue une faute susceptible d'engager sa responsabilité, pour autant qu'il en soit résulté un préjudice direct et certain. La responsabilité de l'administration ne saurait être engagée pour la réparation des dommages qui ne trouvent pas leur cause dans cette illégalité mais découlent directement et exclusivement de la situation irrégulière dans laquelle la victime s'est elle-même placée, indépendamment des faits commis par la puissance publique, et à laquelle l'administration aurait pu légalement mettre fin à tout moment.
3. Il est constant que Mme B remplissait les conditions pour obtenir le titre de séjour sollicité qui ne lui a toutefois été délivré qu'au mois de février 2019, après le jugement du tribunal administratif de Nice en date du 6 décembre 2018 prononçant l'annulation de la décision implicite de refus de son titre de séjour. Dans ces conditions, les requérants, dont la demande indemnitaire préalable a été adressée au préfet des Alpes-Maritimes par un courrier recommandé reçu le 21 mars 2022, sont fondés à soutenir que le refus implicite initialement opposé à la demande de titre de séjour en litige était entaché d'une illégalité fautive de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
4. D'autre part, le retard de trois semaines et quatre jours au-delà du délai d'un mois qui avait été imparti au préfet des Alpes-Maritimes par le jugement du tribunal administratif de Nice en date du 6 avril 2018 pour délivrer à Mme B le titre de séjour sollicité ne constitue pas un délai anormalement long caractérisant une faute de nature à engager la responsabilité de l'Etat.
Sur les préjudices :
En ce qui concerne les préjudices matériels :
5. D'une part, il résulte de l'instruction que l'assurance de santé privée contractée par Mme B, qui continuait à exercer son activité professionnelle au Japon au cours de la période litigieuse, la couvrait également à l'étranger et incluait une option rapatriement. Il résulte en outre de l'instruction que cette assurance a été renouvelée postérieurement à la délivrance du titre de séjour sollicité. Dans ces conditions, il ne résulte pas de l'instruction que la conclusion du contrat d'assurance de santé privée serait la conséquence directe de la faute liée à l'illégalité du refus de délivrance du titre de séjour sollicité.
6. D'autre part, il résulte de l'instruction que Mme B a engagé, durant la période pendant laquelle, ayant été illégalement privée du titre de séjour sollicité, elle ne pouvait être couverte par le régime de sécurité sociale français, des dépenses de santé en lien avec sa grossesse. Il ne résulte pas de l'instruction, ainsi que le fait valoir Mme B sans être contredite en défense, que ces soins auraient été couverts par son assurance médicale privée. Par suite, dès lors que le lien de causalité direct et certain entre ce préjudice matériel et l'illégalité fautive du refus de titre de séjour est établi, il sera fait une exacte appréciation de ce préjudice en le fixant à 577,53 euros.
En ce qui concerne les troubles dans les conditions d'existence :
7. D'une part, Mme B a subi des troubles dans ses conditions d'existence résultant de l'atteinte portée par la décision implicite de rejet de sa demande de titre de séjour en qualité de parent d'enfant français à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Il y a lieu, en l'espèce, eu égard aux conditions de séjour de la requérante et de la durée de onze mois au cours de laquelle elle a été illégalement privée de son titre de séjour, de faire une juste appréciation de ce préjudice en le fixant à 500 euros.
8. D'autre part, par la production d'échanges de courriels avec ses collègues de la cour d'appel d'Aix-en-Provence, où il exerce les fonctions de magistrat, M. C n'établit pas la réalité du préjudice moral qu'il allègue avoir subi dans l'exercice de son activité professionnelle du fait du contentieux qui opposait son épouse à la préfecture des Alpes-Maritimes.
Sur les frais liés au litige :
9. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre une somme de 1 000 euros à la charge de l'Etat en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1 : L'Etat est condamné à verser à Mme B la somme totale de 1 077,53 euros en réparation du préjudice matériel et des troubles dans les conditions d'existence qu'elle a subis du fait de l'illégalité fautive de la décision implicite par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a rejeté sa demande de titre de séjour en qualité de parent d'enfant français.
Article 2 : L'Etat versera une somme de 1 000 euros à Mme B et M. C en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : La présente décision sera notifiée à Mme D B, à M. A C et au préfet des Alpes-Maritimes.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 1er février 2024, à laquelle siégeaient :
Mme Chevalier-Aubert, présidente,
Mme Zettor, première conseillère,
Mme Kolf, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 février 2024.
La rapporteure,
signé
S. Kolf
La présidente,
signé
V. Chevalier-Aubert
La greffière,
signé
C. Sussen
La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
Ou par délégation la greffière,
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