jeudi 3 octobre 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nice |
| Section | Tribunal Administratif de Nice |
| N° Dossier | TA06-2204100 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 2ème Chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 19 août 2022, M. H E, représenté par Me Lantelme, demande au tribunal :
1°) d'annuler les arrêtés du 22 juin 2022 par lesquels le préfet des Alpes-Maritimes a respectivement prononcé son expulsion du territoire français et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement ;
2°) d'annuler l'arrêté du 22 juin 2022 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a exécuté l'arrêté d'expulsion pris à son encontre et l'a assigné à résidence pour une durée de six mois ;
3°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans dans un délai de quinze jours à compter de la notification de ce jugement, sous astreinte de 200 euros par jour de retard ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation.
Le requérant soutient que :
- les arrêtés attaqués ont été signés par une autorité incompétente ;
- lesdits arrêtés méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et sont entachés d'une erreur de droit ;
- ils sont entachés d'erreurs d'appréciation dès lors qu'il ne constitue pas une menace grave et actuelle pour l'ordre public et qu'il existe un risque réel, personnel et sérieux qu'il soit exposé à des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine.
Par un mémoire en défense, enregistré le 10 juillet 2024, le préfet des Alpes-Maritimes conclut au rejet de la requête.
Le préfet fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 12 septembre 2024 :
- le rapport de M. Holzer,
- et les conclusions de M. Combot, rapporteur public.
Les parties n'étaient ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Par sa requête, M. E, ressortissant russe né en 1990, demande au Tribunal d'annuler, d'une part, les arrêtés du 22 juin 2022 par lesquels le préfet des Alpes-Maritimes a respectivement prononcé son expulsion du territoire français et a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et, d'autre part, l'arrêté du même jour par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a exécuté l'arrêté d'expulsion pris à son encontre et l'a assigné à résidence pour une durée de six mois.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne le moyen tiré de l'incompétence des signataires des arrêtés attaqués :
S'agissant des arrêtés du 22 juin 2022 portant expulsion du territoire français du requérant et fixant le pays de destination de cette mesure d'éloignement :
2. Il est constant que les arrêtés du 22 juin 2022 portant expulsion du territoire français du requérant et fixant le pays de destination de son éloignement ont été signés par M. F B, sous-préfet hors classe, secrétaire général de la préfecture des Alpes-Maritimes. Par un arrêté n° 2021-959 du 23 septembre 2021, publié au recueil des actes administratifs spécial n° 230-2021 du 24 septembre 2021, accessible tant aux juges qu'aux parties, M. B a reçu délégation permanente du préfet des Alpes-Maritimes pour signer tous arrêtés, actes, circulaires et décisions relevant des attributions de l'Etat dans le département des Alpes-Maritimes. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence du signataire des arrêtés susmentionnés doit être écarté comme manquant en fait.
S'agissant de l'arrêté du 22 juin 2022 portant mise à exécution de l'arrêté d'expulsion et assignation du requérant à résidence :
3. Il est constant que l'arrêté attaqué du 22 juin 2022 portant mise à exécution de l'arrêté d'expulsion pris à l'encontre du requérant et assignation à résidence a été signé par Mme C G, adjointe au chef de bureau de l'éloignement et du contentieux du séjour de la préfecture des Alpes-Maritimes. Par un arrêté n° 2022-428 du 17 mai 2022, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n°112-2022 de la préfecture des Alpes-Maritimes, accessible tant aux juges qu'aux parties, Mme G a reçu délégation de signature à l'effet de signer au nom du préfet des Alpes-Maritimes notamment les mesures d'éloignement, les décisions fixant les pays de renvoi de telles mesures ainsi que les décisions d'assignation à résidence. Dans ces conditions, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté susmentionné doit être écarté comme manquant en fait.
En ce qui concerne le moyen tiré de l'erreur d'appréciation quant à la menace que représente le requérant pour l'ordre public :
4. Aux termes de l'article L. 631-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut décider d'expulser un étranger lorsque sa présence en France constitue une menace grave pour l'ordre public, sous réserve des conditions propres aux étrangers mentionnés aux articles L. 631-2 et L. 631-3 ". Aux termes de l'article L. 631-2 de ce même code : " Ne peut faire l'objet d'une décision d'expulsion que si elle constitue une nécessité impérieuse pour la sûreté de l'Etat ou la sécurité publique et sous réserve que l'article L. 631-3 n'y fasse pas obstacle : / () 3° L'étranger qui réside régulièrement en France depuis plus de dix ans, sauf s'il a été pendant toute cette période titulaire d'une carte de séjour temporaire ou pluriannuelle portant la mention " étudiant " ; / () Par dérogation au présent article, l'étranger mentionné aux 1° à 4° peut faire l'objet d'une décision d'expulsion en application de l'article L. 631-1 s'il a été condamné définitivement à une peine d'emprisonnement ferme au moins égale à cinq ans. / () ".
5. Les infractions pénales commises par un étranger ne sauraient, à elles seules, justifier légalement une mesure d'expulsion et ne dispensent pas l'autorité compétente d'examiner, d'après l'ensemble des circonstances de l'affaire, si la présence de l'intéressé sur le territoire français est de nature à constituer une menace grave pour l'ordre public. Lorsque l'administration se fonde sur l'existence d'une telle menace pour prononcer l'expulsion d'un étranger, il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les faits qu'elle invoque à cet égard sont de nature à justifier légalement sa décision.
6. En l'espèce, il ressort des termes de l'arrêté attaqué du 22 juin 2022 portant expulsion du territoire français de M. E que ce dernier a été condamné par les juridictions pénales à sept reprises entre les années 2010 et 2019, notamment pour des faits d'arrestation, enlèvement, séquestration ou détention arbitraire d'un individu suivi d'une libération avant le septième jour, de destruction d'un bien d'autrui par un moyen dangereux pour les personnes ou encore de détention sans motif légitime de substance ou produit incendiaire permettant une destruction ou une dégradation de bien ou d'éléments destinés à composer un engin incendiaire ou explosif. En outre, il est constant que l'intéressé a été condamné, en juin 2019, par la cour d'appel d'Aix-en-Provence, à sept ans d'emprisonnement à la suite de faits qualifiés de détention et de transport de substance ou produit incendiaire ou explosif ou d'éléments destinés à composer un engin incendiaire ou explosif, en vue de préparer une destruction, dégradation ou une atteinte aux personnes, de fabrication non autorisée d'engin explosif ou incendiaire ou de produits explosifs, ainsi que de participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d'un délit puni de dix ans d'emprisonnement et d'un crime, le tout en état de récidive. Par ailleurs, l'arrêté attaqué susmentionné fait état de la circonstance, dont la matérialité n'est pas contestée par le requérant, que ce dernier a été mis en cause, au cours de l'année 2008, dans une affaire relative à l'utilisation de substances explosives ayant conduit à la destruction d'une chambre universitaire. Dans ces conditions, compte tenu de la gravité de ces faits, de leur réitération intervenant dans un contexte de menace pour l'ordre public élevée sur le territoire national et indépendamment de la circonstance alléguée par le requérant selon laquelle la cour d'appel d'Aix-en-Provence n'a pas prononcée à son encontre une peine complémentaire d'interdiction judiciaire de territoire, M. E n'est pas fondé à soutenir que le préfet des Alpes-Maritimes a commis une erreur d'appréciation en considérant que son comportement constituait, à la date des arrêtés attaqués, une menace grave pour l'ordre public en application des dispositions citées au point précédent du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Le moyen invoqué en ce sens doit alors être écarté.
En ce qui concerne les moyens tirés de l'erreur de droit et de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales :
7. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".
8. En premier lieu, M. E se prévaut de sa présence en France depuis plus de quinze ans ainsi que de celle de sa famille dont il soutient que la plupart des membres se sont vus reconnaître le statut de réfugié. Toutefois, d'une part, s'agissant de son séjour en France, le requérant ne produit, à l'exception de contrats et de bulletins de salaire couvrant les périodes de septembre 2010 à janvier 2011 puis de juin à juillet 2013, aucune pièce attestant de la réalité de son séjour habituel en France s'agissant des périodes durant lesquelles il n'était pas incarcéré. D'autre part, si le requérant, célibataire et sans enfant, verse au débat la carte de résident de sa mère valable jusqu'au 22 septembre 2025 en sa qualité de réfugiée ainsi que des décisions d'admission au statut de réfugié de M. D E, né en 2002, et de M. A E, né en 1999, dont le lien familial n'est ni démontré ni expliqué par le requérant, il ne justifie pas, en tout état de cause, de l'intensité ni même de la réalité des liens qu'il entretiendrait avec ces membres de sa famille résidant en France. Enfin, l'intéressé ne saurait se prévaloir de sa réinsertion sociale et professionnelle par la seule production d'un contrat de travail d'une durée de cinq mois conclu en mars 2021, plus d'un an avant la date des arrêtés attaqués, avec la société " BSB artisans services " en qualité d'ouvrier pour lequel il ne produit, au demeurant, que deux bulletins de salaire pour les mois de mars et avril 2021.
9. En second lieu, il est constant que le requérant n'apporte aucun élément à l'appui de son allégation selon laquelle la décision par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes l'a assigné à résidence serait entachée d'une erreur de droit et méconnaitrait les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. En tout état de cause, le requérant, célibataire, sans charge de famille et qui n'établit pas, à la date des arrêtés attaqués, exercer une quelconque activité professionnelle, a été assigné à résidence à son domicile sans que ne lui soit interdit de recevoir la visite des membres de sa famille ou de ses proches.
10. Dans les conditions exposées aux deux points précédents et eu égard à la gravité des faits pour lesquels l'intéressé a été pénalement condamné et à leur caractère répété tel que cela ressort des éléments exposés au point 6 de ce jugement, le requérant n'est, dès lors, pas fondé à soutenir que le préfet des Alpes-Maritimes aurait entaché les décisions attaquées d'une erreur de droit ni qu'il aurait porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels ces décisions ont été prises en méconnaissance des stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales. Par suite, les moyens invoqués en ce sens doivent être écartés.
En ce qui concerne le moyen tiré de l'erreur d'appréciation quant au risque auquel serait exposé le requérant en cas de retour dans son pays d'origine :
11. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants ".
12. En l'espèce, M. E soutient qu'en cas de retour dans son pays d'origine, il serait exposé à un risque de subir des traitements contraires aux stipulations citées au point précédent en raison, d'une part, de son exil en France en sa qualité de membre de famille de réfugiés et, d'autre part, de la connaissance par les autorités russes de sa condamnation pour des faits de transport, détention, et fabrication d'engin explosif ou incendiaire ainsi que d'association de malfaiteurs. Toutefois, en se prévalant d'un rapport daté de mai 2016 émanant de l'organisation suisse d'aide aux réfugiés (OSAR) sur la situation des droits humains en Tchétchénie et d'un extrait, non daté, d'une étude de la clinique de l'école de droit de Sciences-Po Paris intitulée " Les ressortissants tchétchènes à l'épreuve du régime d'asile européen ", le requérant ne saurait être regardé comme établissant le caractère direct, personnel et actuel des menaces auxquelles il serait exposé s'il retournait dans son pays d'origine. Par suite, l'arrêté attaqué du 22 juin 2022 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a fixé le pays de destination de la mesure d'expulsion prise à l'encontre du requérant, à l'égard duquel le moyen tiré de l'erreur d'appréciation au regard des stipulations précitées de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales est seul opérant, n'est pas entaché d'une telle erreur. Le moyen invoqué en ce sens doit ainsi être écarté.
13. Il résulte de tout ce qui précède que M. E n'est pas fondé à soutenir que les arrêtés susmentionnés du 22 juin 2022 sont entachés d'illégalité. Par suite, les conclusions à fin d'annulation de ces arrêtés doivent être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
14. Le présent jugement, qui rejette les conclusions à fin d'annulation de M. E, n'appelle aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte présentées par le requérant doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. E est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. H E et au préfet des Alpes-Maritimes.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Délibéré après l'audience du 12 septembre 2024, à laquelle siégeaient :
M. Silvestre-Toussaint-Fortesa, président,
M. Holzer, conseiller,
Mme Cueilleron, conseillère.
Assistés de Mme Martin, greffière.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 3 octobre 2024.
Le rapporteur,
signé
M. Holzer
Le président,
signé
F. Silvestre-Toussaint-Fortesa
La greffière,
signé
C. Martin
La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef,
Ou, par délégation, la greffière
N°2204100
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026