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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2205236

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2205236

jeudi 10 novembre 2022

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2205236
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat Mme Chevalier
Avocat requérantSERFATY VENUTTI CAMACHO & CORDIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 novembre 2022, M. A B, représenté par Me Dridi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler la décision du 1er novembre 2022 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a prolongé pour une durée d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français qui avait été prononcée à son encontre par un arrêté en date du 8 septembre 2022.

Il soutient que :

- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un vice de procédure dès lors que son droit à être entendu a été méconnu ;

- elle méconnaît les dispositions des articles L. 612-6 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dès lors qu'il vit en couple avec une ressortissante française et qu'il est père de deux enfants de nationalité française.

Par un mémoire en défense enregistré le 7 novembre 2022, le préfet des Alpes-Maritimes, représenté par la selarl Serfaty, Venutti, Camacho, Cordier, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Chevalier, conseillère, en application des dispositions des articles L. 614-5 et L. 614-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés auxdits articles.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 7 novembre 2022 :

- le rapport de Mme Chevalier, magistrate désignée, qui a informé les parties de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur une substitution de base légale dès lors que la décision prolongeant une interdiction de retour sur le territoire français est susceptible d'être fondée sur l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile au lieu des article L. 612-6 et L. 612-10 de ce code.

- et les observations de Me Darmon, substituant Me Dridi, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fin que la requête et par les mêmes moyens.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né le 26 mars 1984, demande l'annulation pour excès de pouvoir de la décision du 1er novembre 2022 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a prolongé d'une année l'interdiction de retour sur le territoire français qui avait été prononcée à son encontre par un arrêté en date du 8 septembre 2022.

Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 : " Dans les cas d'urgence, sous réserve de l'appréciation des règles relatives aux commissions ou désignations d'office, l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. En premier lieu, la décision comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. En particulier, elle vise les articles L. 612-2 et suivants du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales dont il est fait application. Elle indique également notamment que M. B n'a pas satisfait à trois précédentes mesures d'éloignement dont la dernière date du 8 septembre 2022, qu'il ne justifie pas être entré régulièrement sur le territoire français, qu'il se maintient de manière irrégulière sur le territoire depuis 2007 sans avoir entrepris de démarches afin de régulariser sa situation administrative sur le territoire et que s'il déclare être en concubinage avec une ressortissante français avec laquelle il a deux enfants, il n'en justifie pas. Par suite, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation manque en fait et doit être écarté.

5. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article ne s'adresse pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union et que sa méconnaissance par une autorité d'un Etat membre ne peut, dès lors, être utilement invoquée. Il en va différemment, en revanche, de la méconnaissance du droit d'être entendu en tant qu'il fait partie intégrante du respect des droits de la défense, lequel constitue un principe général du droit de l'Union européenne. Ce droit, qui se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts, ne saurait toutefois être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente serait tenue, dans tous les cas, d'entendre de façon spécifique l'intéressé, lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. En outre, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

6. M. B soutient que la décision contestée aurait été prise en méconnaissance de son droit d'être entendu. Il ressort toutefois du procès-verbal d'audition du 31 octobre 2022 qui a été signé par l'intéressé qu'il a été entendu par les services de police et a pu faire valoir ses observations sur sa situation au regard du droit au séjour avant l'adoption et la notification de la décision contestée. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit d'être entendu doit être écarté.

7. En troisième et dernier lieu, d'une part aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

8. Ces dispositions portent sur l'obligation qui incombe au préfet des Alpes-Maritimes de prononcer une interdiction de retour sur le territoire français lorsqu'il prend, à l'encontre d'un étranger, une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle.

9. La décision attaquée vise les dispositions précitées et indique que M. B n'a pas satisfait à l'obligation qui lui a été faite de quitter le territoire français sans délai par un arrêté du 8 septembre 2022 qui prononçait également à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. Par suite, le préfet des Alpes-Maritimes qui, par la décision attaquée, a prononcé une prolongation de cette interdiction ne pouvait régulièrement se fonder sur les dispositions des articles L. 612-6 et L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

10. Toutefois, lorsqu'il constate que la décision contestée devant lui aurait pu être prise, en vertu du même pouvoir d'appréciation, sur le fondement d'un autre texte que celui dont la méconnaissance est invoquée, le juge de l'excès de pouvoir peut substituer ce fondement à celui qui a servi de base légale à la décision attaquée, sous réserve que l'intéressé ait disposé des garanties dont est assortie l'application du texte sur le fondement duquel la décision aurait dû être prononcée. Une telle substitution relevant de l'office du juge, celui-ci peut y procéder de sa propre initiative, au vu des pièces du dossier, mais sous réserve, dans ce cas, d'avoir au préalable mis les parties à même de présenter des observations sur ce point.

11. Aux termes de l'article L. 612-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut prolonger l'interdiction de retour pour une durée maximale de deux ans dans les cas suivants : / 1° L'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français alors qu'il était obligé de le quitter sans délai ; / 2° L'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire français au-delà du délai de départ volontaire qui lui avait été accordé ; / 3° L'étranger est revenu sur le territoire français après avoir déféré à l'obligation de quitter le territoire français, alors que l'interdiction de retour poursuivait ses effets. / Compte tenu des prolongations éventuellement décidées, la durée totale de l'interdiction de retour ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français, sauf menace grave pour l'ordre public ".

12. En l'espèce, la décision attaquée, motivée par la circonstance que M. B n'a pas satisfait à la précédente mesure d'éloignement prise à son encontre, trouve son fondement légal dans les dispositions du L. 612-11 précité qui peuvent être substituées à celles du L. 612-6 et du L. 612-10 précitées dès lors que M. B se trouvait dans la situation ou, en application du L. 612-11 précité, le préfet des Alpes-Maritimes pouvait décider que soit prise à son encontre une prolongation de l'interdiction de retour sur le territoire français dont il faisait d'ores et déjà l'objet par un arrêté du 8 septembre 2022. Cette substitution de base légale n'a pour effet de priver l'intéressé d'aucune garantie et enfin, l'administration dispose du même pouvoir d'appréciation pour appliquer l'un ou l'autre de ces articles.

13. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

14. M. B soutient qu'en prolongeant d'un année l'interdiction de retour sur le territoire français, le préfet des Alpes-Maritimes a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise dès lors qu'il est père de deux enfants français et vie en concubinage avec leur mère, ressortissante française. Toutefois, il n'apporte aucun élément de preuve au soutien de ses allégations. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée au droit au respect de sa privée et familiale doit être écarté.

15. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la décision du 1er novembre 2022 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a prolongé pour une durée d'un an l'interdiction de retour sur le territoire français qui avait été prononcée à l'encontre de M. B par un arrêté en date du 8 septembre 2022 doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et du bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 novembre 2022.

La magistrate désignée,

signé

C. CHEVALIER

La greffière,

signé

V. LABEAU

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne

ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun,

contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière

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