Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 28 décembre 2022, M. Dridi, représenté par Me Ayadi, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 27 octobre 2022 par laquelle ministre de la justice a prononcé à son encontre la suspension de ses fonctions ;
2°) de mettre à la charge de l’Etat une somme de 1 500 euros en application de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- l’arrêté attaqué n’est pas motivé ;
- cet arrêté est entaché d’une erreur de droit au regard des articles L.134-5 et L134-6 du code général de la fonction publique et d’une erreur d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 août 2023, le ministre de la justice conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code général de la fonction publique ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique du 10 juin 2025 :
- le rapport de M. Soli,
- et les conclusions de Mme Guilbert, rapporteure publique.
Considérant ce qui suit :
M. Dridi, greffier au Tribunal pour enfants de A..., a fait l’objet le 27 octobre 2022 d’une mesure de suspension à la suite d’une plainte déposée par sa voisine pour des faits de dégradation ou détérioration d’un bien appartenant à autrui et menace de mort réitérée. M. Dridi demande l’annulation de cette décision.
En premier lieu, la mesure de suspension attaquée a un caractère conservatoire et ne constitue pas une sanction disciplinaire. Dès lors, elle n'est pas au nombre des décisions qui doivent être motivées en application de l’article L. 211-2 du code des relations entre le public et l’administration. Par suite, le moyen tiré de son défaut de motivation doit être écarté comme inopérant.
En deuxième lieu, aux termes de l’article L. 136-4 du code général de la fonction publique : « La collectivité publique est tenue de protéger l'agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée.
Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. » et aux termes de l’article L. 136-4 du code général de la fonction publique : « Lorsqu'elle est informée, par quelque moyen que ce soit, de l'existence d'un risque manifeste d'atteinte grave à l'intégrité physique de l'agent public, la collectivité publique prend, sans délai et à titre conservatoire, les mesures d'urgence de nature à faire cesser ce risque et à prévenir la réalisation ou l'aggravation des dommages directement causés par ces faits.
Ces mesures sont mises en œuvre pendant la durée strictement nécessaire à la cessation du risque. »
Si M. Dridi soutient que l’administration ne l’aurait pas suffisamment protégé de l’attitude harcelante de sa voisine et qu’elle aurait dû non le suspendre, mais lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle, le comportement fautif de ladite voisine, à le supposer établi, ne remet pas en cause le caractère de vraisemblance et de gravité des faits reprochés au requérant. Il s’ensuit que ce moyen est sans effet sur la légalité de la mesure de suspension et doit être écarté comme étant inopérant. Au demeurant, il ne ressort pas des pièces du dossier que le requérant aurait saisi sa hiérarchie d’une demande de protection fonctionnelle.
En troisième lieu, aux termes de l’article L. 531-1 du code général de la fonction publique : « Le fonctionnaire, auteur d'une faute grave, qu'il s'agisse d'un manquement à ses obligations professionnelles ou d'une infraction de droit commun, peut être suspendu par l'autorité ayant pouvoir disciplinaire qui saisit, sans délai, le conseil de discipline. / Le fonctionnaire suspendu conserve son traitement, l'indemnité de résidence, le supplément familial de traitement. Sa situation doit être définitivement réglée dans le délai de quatre mois. » Aux termes de l’article L. 531-2 de ce code : « Si, à l'expiration du délai mentionné à l'article L. 531-1, aucune décision n'a été prise par l'autorité ayant le pouvoir disciplinaire, le fonctionnaire qui ne fait pas l'objet de poursuites pénales est rétabli dans ses fonctions. / Le fonctionnaire qui fait l'objet de poursuites pénales est également rétabli dans ses fonctions à l'expiration du même délai sauf si les mesures décidées par l'autorité judiciaire ou l'intérêt du service y font obstacle. » Enfin, l’article L. 531-3 de ce code prévoit : « Lorsque, sur décision motivée, le fonctionnaire n'est pas rétabli dans ses fonctions, il peut être affecté provisoirement par l'autorité investie du pouvoir de nomination, sous réserve de l'intérêt du service, dans un emploi compatible avec les obligations du contrôle judiciaire auquel il est, le cas échéant, soumis. / A défaut, il peut être détaché d'office, à titre provisoire, dans un autre corps ou cadre d'emplois pour occuper un emploi compatible avec de telles obligations. (…) »
Il résulte de ces dispositions qu’une mesure de suspension de fonctions ne peut être prononcée à l’encontre d’un fonctionnaire que lorsque les faits imputables à l’intéressé présentent un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité et que l’éloignement de l’intéressé se justifie au regard de l’intérêt du service. Eu égard à la nature conservatoire d’une mesure de suspension et à la nécessité d’apprécier, à la date à laquelle cet acte a été pris, la condition tenant au caractère vraisemblable des faits, il appartient au juge de l’excès de pouvoir de statuer au vu des informations dont disposait effectivement l’autorité administrative au jour de sa décision.
Il résulte de ce qui précède que le moyen tenant à ce que la décision attaquée est entachée d’une erreur d’appréciation doit être écarté.
Il ressort des pièces du dossier que M. Dridi a fait l’objet de poursuites pénales pour des faits de dégradation ou détérioration d’un bien appartenant à autrui et menace de mort réitérée à l’encontre d’une de ses voisines qui était également justiciable de la juridiction dans laquelle le requérant exerçait comme greffier, sa fille étant suivie en assistance éducative au tribunal pour enfants de A... ; que dans le cadre de cette procédure, il a été placé sous contrôle judiciaire le 21 octobre 2022 et a été déféré devant le procureur de la République de Grasse qui a décidé de le renvoyer devant le tribunal correctionnel de Grasse où il a été cité à comparaitre le 1er février 2023. Dans ces conditions, le ministre de la justice a pu, en l’état des éléments portés à sa connaissance, à la date de l’arrêté attaqué, estimer que les faits imputés à M. Dridi revêtaient un caractère suffisant de vraisemblance et de gravité. La circonstance que le requérant, après avoir été condamné par le Tribunal correctionnel de Grasse pour des faits de dégradation ou détérioration d’un bien appartenant à autrui, a été relaxé par la cour d’appel d’Aix-en-Provence le 6 juillet 2023, est sans effet sur la légalité de la décision attaquée.
Aux termes de l’article L. 133-2 du code général de la fonction publique : « Aucun agent public ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d’altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. » Et aux termes de l’article L. 134-5 du même code : « La collectivité publique est tenue de protéger l’agent public contre les atteintes volontaires à l'intégrité de sa personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime, sans qu’une faute personnelle puisse lui être imputée. (…) ».
Le requérant soutient que l’administration a entaché la décision attaquée d’une erreur de droit au regard des dispositions précitées du code général de la fonction publique dès lors que le ministre de la justice en lieu et place de la suspension contestée aurait dû prendre des mesures de protection à l’égard du requérant harcelé par sa voisine. Cependant, au vu des faits de l’espèce et des éléments dont disposait le ministre, et rappelés au paragraphe 8, et en l’absence de demande de protection fonctionnelle présentée par M Dridi, le moyen en cause est inopérant.
Sur les frais liés au litige :
Les dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l’Etat, qui n’est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme demandée par M. Dridi au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de M. Dridi est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B... Dridi et au ministre de la justice.
Délibéré après l'audience du 10 juin 2025, à laquelle siégeaient :
M. Soli, président,
Mme Ruiz, première conseillère,
Mme Gazeau, première conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 27 juin 2025.
Le président-rapporteur,
signé
P. SOLI
L’assesseure la plus ancienne,
signé
RUIZ
La greffière,
signé
P-B ANTOINE
La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef,
Ou par délégation, la greffière