vendredi 10 février 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nice |
| Section | Tribunal Administratif de Nice |
| N° Dossier | TA06-2300065 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Magistrat Mme KOLF |
Vu la procédure suivante :
A une requête, enregistrée le 6 janvier 2023, Mme B C épouse D, représentée A Me Almairac, demande au tribunal :
1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 28 décembre 2022 A lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;
3°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de procéder au réexamen de sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour dans le délai d'un mois à compter du jugement à intervenir et sous astreinte de 100 euros A jour de retard ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros à verser à son avocate en application des dispositions de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 et de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, cette dernière renonçant A avance à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
- la décision portant refus de titre de séjour méconnait les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision portant refus de délivrance d'un titre de séjour étant illégale, la décision portant obligation de quitter le territoire l'est également A conséquent et devra A voie d'exception d'illégalité être annulée ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'une erreur de droit ;
- elle est dépourvue de base légale ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dès lors qu'elle bénéfice du droit de se maintenir sur le territoire français le temps du réexamen de sa demande d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- la décision fixant le pays de destination méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentale.
La procédure a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes, qui n'a pas produit de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné Mme Kolf, conseillère, en application des dispositions de l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 30 janvier 2023 :
- le rapport de Mme Kolf, magistrate désignée,
- et les observations de Me Petit, substituant Me Almairac, représentant Mme C épouse D, qui conclut aux mêmes fins que la requête et A les mêmes moyens.
La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B C épouse D, ressortissante russe née le 23 octobre 1982, a fait l'objet d'un arrêté en date du 28 décembre 2022 A lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a prononcé à son encontre une obligation de quitter le territoire français dans le délai de trente jours en application du 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et a fixé le pays de destination. Mme C épouse D demande l'annulation de cet arrêté.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 modifiée relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence, () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit A le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit A la juridiction compétente ou son président () ".
3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre Mme C épouse D au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur les moyens dirigés contre la décision portant refus de titre de séjour :
4. En premier lieu, en motivant son refus A le considérant selon lequel " l'examen de l'ensemble des éléments de fait et de droit caractérisant la situation de l'intéressé[e] n'est pas de nature à justifier une dérogation aux conditions d'octroi d'un titre de séjour prévu A la réglementation en vigueur ", le préfet n'a pas entendu fonder son refus de titre de séjour sur les dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, mais a indiqué ne pas entendre délivrer de titre de séjour à la requérante sur le fondement de son pouvoir général de régularisation. Dans ces conditions, Mme C épouse D ne saurait utilement invoquer la méconnaissance de ces dispositions à l'encontre de la décision litigieuse, laquelle ne rejette pas la demande de titre de séjour qu'elle a présentée 9 juillet 2021.
5. En deuxième lieu, le préfet des Alpes-Maritimes, qui s'est borné à se livrer à un examen de l'opportunité de régulariser la situation de Mme C épouse D, n'avait pas à faire état de la demande d'admission exceptionnelle au séjour déposée A cette dernière. Dans ces conditions, le moyen tiré du défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle doit en tout état de cause être écarté.
6. En troisième et dernier lieu, si Mme C épouse D, qui est entrée en France en 2014 pour solliciter un second réexamen de sa demande d'asile qui a été définitivement rejeté, se prévaut de la durée de sa présence en France et de la scolarisation de ses enfants, dont le troisième est né en France, ces éléments ne peuvent suffire, à eux seuls, et alors au surplus qu'il ressort des pièces du dossier que son époux, un compatriote, fait également l'objet d'une mesure d'éloignement en tant que débouté de l'asile, à établir que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation dans l'exercice de son pouvoir discrétionnaire de régularisation. Le moyen tiré de l'erreur manifeste d'appréciation doit, A suite, être écarté.
Sur les moyens dirigés contre la décision portant obligation de quitter le territoire :
7. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit précédemment que Mme C épouse D n'est pas fondée à exciper de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour à l'encontre de la décision portant obligation de quitter le territoire français.
8. En deuxième lieu, la décision portant obligation de quitter le territoire comporte l'énoncé des éléments de droit et de fait qui en constituent le fondement, sans que le préfet soit tenu de faire état de tous les éléments de fait relatifs à la situation de l'intéressée. Elle vise notamment les articles L. 542-2 et L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et précisent que la deuxième demande de réexamen de la demande d'asile de Mme C épouse D a été rejetée A l'Office français pour la protection des réfugiés et des apatrides et qu'elle ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire. Cette décision comporte donc avec une précision suffisante les motifs de droit et de fait retenus A le préfet des Alpes-Maritimes, mettant à même l'intéressée d'en comprendre le sens et la portée. A ce titre, l'absence de mention du dépôt d'une demande d'admission exceptionnelle au séjour et de la décision implicite née sur cette demande en cours de contestation devant le tribunal administratif ne saurait caractériser une insuffisance de motivation. Dès lors, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.
9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : / () / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° ; / () ".
10. Le seul dépôt d'une demande de titre de séjour ne saurait faire obstacle à ce que l'autorité administrative décide de prendre une obligation de quitter le territoire français à l'encontre d'un étranger qui se trouve dans le cas mentionné au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, y compris si un récépissé ou une autorisation provisoire de séjour lui a été délivré pendant la durée d'instruction de cette demande de titre de séjour. Il ne saurait en aller autrement que lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à l'intéressée, cette circonstance faisant alors obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une obligation de quitter le territoire français.
11. Mme C épouse D établit qu'elle a saisi la préfecture des Alpes-Maritimes d'une demande de titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Toutefois, ces dispositions ne prescrivent pas la délivrance d'un titre de plein droit mais laissent à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels que celui-ci fait valoir. Dans ces conditions, Mme C épouse D, dont la demande d'asile a fait l'objet d'un rejet tant A l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides que A la Cour nationale du droit d'asile et dont la deuxième demande de réexamen a également été rejetée A l'Office français de protection des réfugiés et des apatrides, et qui ne relève pas du cas où elle pourrait bénéficier d'un titre de séjour de plein droit, entrait dans celui visé au 4° de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité. Les circonstances qu'elle ait présenté une demande d'admission exceptionnelle au séjour devant la préfecture des Alpes-Maritimes le 9 juillet 2021 et que la décision implicite de rejet née du silence gardé sur cette demande fasse l'objet d'un recours pendant devant le tribunal ne faisaient pas obstacle à ce que le préfet prenne à son encontre une obligation de quitter le territoire français. A suite, le moyen tiré de ce que le préfet aurait entaché sa décision d'une erreur de droit et de ce que la décision litigieuse serait dépourvue de base légale doit être écarté. Pour les mêmes motifs, la requérante n'est pas davantage fondée à soutenir que le préfet n'a pas procédé à un examen particulier de sa situation personnelle.
12. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Aux termes de l'article L. 542-1 du même code : " En l'absence de recours contre la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin à la notification de cette décision. Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'Office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué A ordonnance, à la date de la notification de celle-ci ". Et aux termes de l'article L. 542-2 de ce code : " A dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : () c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen () ".
13. Il ressort des termes de l'arrêté attaqué, qui ne sont pas contestés A la requérante, qu'elle a introduit, le 21 mars 2016, une deuxième demande de réexamen et que ses demandes ont été définitivement rejetées. Ainsi, elle entrait dans le champ d'application des dispositions susvisées et ne bénéficiait plus du droit de se maintenir sur le territoire français. A suite, le moyen tiré de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doit être écarté, la circonstance qu'elle entendait déposer une nouvelle demande de réexamen de sa demande d'asile étant sans incidence sur la légalité de la décision attaquée.
14. En cinquième lieu, l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales stipule : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".
15. Il ressort des pièces du dossier que Mme C épouse D est entrée en France en 2014 avec son époux et leurs deux enfants mineurs afin de solliciter le réexamen de leur demande d'asile, qui a été définitivement rejeté. Si elle se prévaut de la durée de sa présence en France et de la scolarisation de ses enfants, dont le troisième est né en France, ces éléments sont insuffisants pour établir une intégration particulière de l'intéressée au sein de la société française, alors qu'elle ne se prévaut d'aucun lien particulièrement intense qu'elle aurait noué en France. En outre, il ressort des pièces du dossier que son époux, de même nationalité, fait également l'objet d'une mesure d'éloignement en tant que débouté de l'asile. Dans ces conditions, Mme C épouse D, qui ne fait état d'aucune circonstance faisant obstacle à ce que la cellule familiale soit reconstituée dans leur pays d'origine et que ses enfants y poursuivent leur scolarité, n'est pas fondée à soutenir que la décision contestée méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales ni qu'elle serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
16. En sixième et dernier lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ".
17. Si Mme C épouse D fait valoir que l'intérêt supérieur de ses enfants commande qu'ils poursuivent leur scolarité en France, il n'est pas démontré, ainsi que cela a été dit au point 15 du présent jugement, que leur scolarisation ne pourrait se poursuivre dans leur pays d'origine, où la cellule familiale pourra se reconstituer. A suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations précitées de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit être écarté.
Sur les moyens dirigés contre la décision fixant le pays de destination :
18. Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants ".
19. Si Mme C épouse D, d'origine tchétchène, soutient qu'elle craint des représailles en cas de retour en Russie dès lors que son époux n'a pas déféré à la convocation qui lui a été envoyée pour rejoindre l'armée russe dans le cadre de la guerre en Ukraine, et produit au soutien de ses allégations la traduction de la convocation pour le 7 octobre 2022 adressée à son époux A le commissariat militaire de la République de Tchétchénie, ces éléments ne suffisent pas à établir, A eux-mêmes, que la vie ou la liberté de l'intéressée y seraient menacées ou qu'elle encourrait des risques personnels et actuels de traitements inhumains ou dégradants en cas de retour dans son pays d'origine. A suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté.
20. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées A Mme C épouse D doivent être écartées ainsi que, A voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte et celles présentées sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1 : Mme C épouse D est admise, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : La requête de Mme C épouse D est rejetée.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C épouse D et au préfet des Alpes-Maritimes.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice.
Rendu public A mise à disposition au greffe le 10 février 2023.
La magistrate désignée,
signé
S. KOLFLa greffière,
signé
H. DIAW
La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
Ou A délégation la greffière,
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