vendredi 10 mars 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nice |
| Section | Tribunal Administratif de Nice |
| N° Dossier | TA06-2300906 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, une pièce et un mémoire, enregistrés les 22 et 28 février 2023 et 8 mars 2023, M. B A, représenté par Me Oloumi, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 6 décembre 2022 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer un titre de séjour et l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours ;
3°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de réexaminer sa situation et, dans l'attente, de lui délivrer un document provisoire de séjour avec droit au travail, dans le délai de 8 jours suivant la notification de l'ordonnance à intervenir et sous astreinte de 100 euros par jour de retard.
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 500 euros, à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat à l'aide juridictionnelle ou à lui-même en cas de non-admission à l'aide juridictionnelle.
Il soutient que :
- la requête est recevable : la décision attaquée a été adressée à une adresse erronée.
- La condition d'urgence est remplie : la décision en litige produit des effets immédiats sur sa situation et préjudicie de manière grave à sa situation ; il vit en France depuis l'âge de 16 ans et a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance ; il a toujours subvenu à ses besoins et travaille dans la restauration ; il ne peut plus travailler et risque d'être placé en rétention administrative.
- Sur l'existence d'un doute sérieux quant à la légalité de la décision attaquée :
* l'auteur de l'acte est incompétent ;
* la décision attaquée est insuffisamment motivée en droit ;
* la décision est entachée d'une erreur de droit dès lors qu'elle retient que " l'intéressé ne justifie pas d'une autorisation de travail lui permettant d'obtenir un titre de séjour " salarié " : il bénéficiait d'un récépissé avec autorisation de travail que le préfet a refusé en toute illégalité de renouveler, en n'exécutant pas les décisions du tribunal ;
* elle est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de sa situation ; l'administration ne lui a, en effet, pas renouvelé son récépissé malgré trois injonctions du juge des référés et lui oppose une situation qui n'est pas de son fait ;
* la décision en litige méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : il est entré en France en qualité de mineur isolé et a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance ; il vit en France depuis sept ans ; il n'a plus d'attaches familiales dans son pays d'origine ; il est intégré professionnellement et socialement en France.
Par des pièces et un mémoire, enregistrés les 2 et 6 mars 2023, le préfet des Alpes-Maritimes conclut au rejet de la requête.
Le préfet soutient que :
- la condition d'urgence n'est pas remplie : le requérant a demandé le renouvellement de son récépissé le 4 janvier 2023 alors qu'il était expiré le 4 décembre 2022 ; il n'a jamais transmis une autorisation de travail délivré par l'administration ;
- aucun moyen n'est de nature à créer un doute sérieux quant à la légalité de la décision en litige : l'auteur de l'acte est compétent ; le requérant ne peut prétendre à la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 421-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ; le requérant n'entre pas dans le champ de l'article R. 5221-1 du code du travail ; la décision attaquée n'est pas entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ; les stipulations de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne trouvent pas à s'appliquer.
Vu :
- l'arrêté attaqué ;
- la requête au fond enregistrée le 22 février 2023 sous le n° 2300905 ;
- les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code du travail ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi du 11 juillet 1990 relative à l'aide juridique ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Pascal, vice-président, pour statuer sur les demandes de référé.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 9 mars 2023 à 10 h 00 :
- le rapport de M. Pascal, juge des référés, assisté de Mme Bianchi, greffière,
- et les observations de Me Oloumi qui reprend les moyens et arguments de ses écritures ; il fait valoir que le préfet ne répond pas, dans son mémoire, à l'objet de la requête, qui porte sur un refus de séjour, et non sur le renouvellement d'un récépissé ; M. A est présent en France depuis sept ans et se heurte à un refus incompréhensible du préfet fondé sur une absence d'autorisation de travail délivrée par le ministère du travail alors qu'il détenait un document provisoire de séjour avec autorisation de travail.
Le préfet des Alpes-Maritimes n'étant ni présent ni représenté à l'audience, la clôture de l'instruction a été fixée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. M. B A, ressortissant malien né le 25 décembre 1999, demande au juge des référés, saisi sur le fondement de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, de suspendre l'exécution de l'arrêté du 7 décembre 2022 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a rejeté sa demande de titre de séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de destination.
Sur la demande d'aide juridictionnelle provisoire :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président () ".
3. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu d'admettre M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 521-1 du code de justice administrative :
4. Aux termes de l'article L. 521-1 du code de justice administrative : " Quand une décision administrative, même de rejet, fait l'objet d'une requête en annulation ou en réformation, le juge des référés, saisi d'une demande en ce sens, peut ordonner la suspension de l'exécution de cette décision, ou de certains de ses effets, lorsque l'urgence le justifie et qu'il est fait état d'un moyen propre à créer, en l'état de l'instruction, un doute sérieux quant à la légalité de la décision. ". Aux termes de l'article L. 522-1 du même code : " Le juge des référés statue au terme d'une procédure contradictoire écrite ou orale. Lorsqu'il lui est demandé de prononcer les mesures visées aux articles L. 521-1 et L. 521-2, de les modifier ou d'y mettre fin, il informe sans délai les parties de la date et de l'heure de l'audience publique (). ". L'article L. 522-3 de ce même code dispose : " Lorsque la demande ne présente pas un caractère d'urgence ou lorsqu'il apparaît manifeste, au vu de la demande, que celle-ci ne relève pas de la compétence de la juridiction administrative, qu'elle est irrecevable ou qu'elle est mal fondée, le juge des référés peut la rejeter par une ordonnance motivée sans qu'il y ait lieu d'appliquer les deux premiers alinéas de l'article L. 522-1 ".
S'agissant de l'urgence :
5. L'urgence justifie que soit prononcée la suspension d'un acte administratif lorsque l'exécution de celui-ci porte atteinte, de manière suffisamment grave et immédiate, à un intérêt public, à la situation du requérant ou aux intérêts qu'il entend défendre. Il appartient au juge des référés, saisi d'une demande de suspension d'une décision refusant la délivrance d'un titre de séjour, d'apprécier si la condition d'urgence est remplie compte tenu de l'incidence immédiate du refus de titre de séjour sur la situation concrète de l'intéressé. Cette condition d'urgence est en principe satisfaite dans le cas d'un refus de renouvellement ou d'un retrait du titre de séjour. Dans les autres cas, il appartient au requérant de justifier de circonstances particulières caractérisant la nécessité pour lui de bénéficier à très bref délai d'une mesure provisoire dans l'attente d'une décision juridictionnelle statuant sur la légalité de la décision litigieuse.
6. Il résulte de l'instruction que M. A est entré en France en mars 2016 et a été confié à l'aide sociale à l'enfance jusqu'à sa majorité. Il a bénéficié de titres de séjour portant la mention " étudiant ", du 27 août 2018 au 26 août 2020. Il a déposé le 10 novembre 2020 une demande de renouvellement de son titre de séjour assorti d'une autorisation de travail ainsi que le changement de son statut " étudiant " à " salarié ". Par la décision attaquée, le préfet a rejeté cette demande de titre de séjour au motif que le requérant est dans l'impossibilité de transmettre les documents indispensables à l'instruction des dossiers.
7. Il résulte de l'instruction que M. A réside régulièrement en France depuis sa prise en charge en 2016 par l'aide sociale à l'enfance, qu'il a bénéficié de titres de séjour et qu'il a régulièrement travaillé après avoir bénéficié d'autorisations de travail. Le requérant est, dès lors, fondé à soutenir que la décision préjudicie de manière grave et immédiate à sa situation. Par suite, la condition d'urgence prévue par les dispositions précitées de l'article L. 521-1 du code de justice administrative, qui s'apprécie objectivement et globalement, doit être regardée comme satisfaite.
S'agissant du doute sérieux sur la légalité de la décision contestée :
8. En l'état de l'instruction, les moyens tirés de l'erreur de droit d'une part, et de l'atteinte aux stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales d'autre part, sont de nature à faire naître un doute sérieux sur la légalité de la décision en litige.
Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :
9. Eu égard au motif qui la fonde, la présente ordonnance implique qu'il soit procédé au réexamen de la situation administrative de M. A, et que lui soit délivré, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler, valable jusqu'à l'intervention d'une nouvelle décision à la suite de ce réexamen ou jusqu'à ce qu'il ait été statué par le tribunal sur la requête au fond. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes d'y procéder dans un délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jour de retard passé ce délai.
Sur les frais liés au litige :
10. M. A a été admis à l'aide juridictionnelle provisoire. Son conseil peut, dès lors, se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, sous réserve que Me Oloumi, avocat du requérant, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle, de mettre à la charge de l'État le versement à Me Oloumi de la somme de 1 000 euros.
ORDONNE :
Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : L'exécution de la décision du 7 décembre 2022 par laquelle le préfet des Alpes-Maritimes a rejeté la demande de titre de séjour présentée par M. A est suspendue.
Article 3 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de réexaminer la demande de M. A, et de le munir d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans le délai de quinze jours à compter de la notification de la présente ordonnance, sous astreinte de 50 euros par jour de retard passé ce délai.
Article 4 : L'État versera à Me Oloumi une somme de 1 000 (mille) euros en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 11 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'État au titre de l'aide juridictionnelle.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera délivrée au préfet des Alpes-Maritimes.
Fait à Nice, le 10 mars 2023.
Le juge des référés,
signé
F. Pascal
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne et à tous commissaires à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution de la présente ordonnance.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
ou par délégation le greffier,
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