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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2301735

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2301735

jeudi 13 avril 2023

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2301735
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat M.HOLZER
Avocat requérantMATHIEU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 et 13 avril 2023, M. A F, retenu au centre de rétention de Nice, demande au tribunal :

1°) de l'admettre provisoirement au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'ordonner au préfet des Alpes-Maritimes de communiquer à son avocat son entier dossier ;

3°) d'annuler l'arrêté du 9 avril 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement ;

4°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de mettre à jour le système d'information Schengen en faisant procéder à l'effacement du signalement aux fins de non-admission ;

5°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros au profit de son avocat au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative, sous réserve de sa renonciation expresse à l'aide juridictionnelle.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente faute pour le préfet des Alpes-Maritimes de justifier d'une délégation de signature régulière au profit de sa signataire ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en raison de l'absence de saisine du médecin de l'office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) ;

- elle méconnaît les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 et celles de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle méconnaît le principe de non-refoulement prévu par l'article 33 de la convention de Genève ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle doit être annulée par voie de conséquence de l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français ;

- à défaut, des circonstances humanitaires justifient qu'il ne soit pas pris à son égard d'interdiction de retour sur le territoire français ;

- elle porte une atteinte disproportionnée à sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 13 avril 2023, le préfet des Alpes-Maritimes, représenté par la SELARL Serfaty - Venutti - Camacho - Cordier, conclut au rejet de la requête.

Il soutient que les moyens présentés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Holzer, conseiller, en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 13 avril 2023 à 14 heures 30 :

- le rapport de M. Holzer, magistrat désigné,

- les observations de Me Mathieu, avocate commise d'office, représentant M. F, qui reprend les conclusions de la requête par les mêmes moyens,

- et les réponses de M. F, assisté de Mme E, interprète en langue géorgienne, qui a répondu aux questions du magistrat désigné.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par sa requête, M. F, ressortissant géorgien né en 1989, demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 9 avril 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement.

Sur la demande d'admission à l'aide juridictionnelle provisoire :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. F au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur la communication par le préfet des Alpes-Maritimes de l'entier dossier de M. F :

3. Aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise ".

4. En l'espèce, l'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier de M. F, détenu par l'administration.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne l'arrêté pris dans son ensemble :

5. La décision attaquée a été signée par Mme B D, adjointe au chef du bureau de l'éloignement et du contentieux du séjour. Par un arrêté n° 2023-101 du 7 février 2023, publié le même jour au recueil des actes administratifs spécial n° 32-2023 de la préfecture des Alpes-Maritimes, Mme D a reçu délégation de signature à l'effet de signer, au nom du préfet des Alpes-Maritimes, les décisions portant obligation de quitter le territoire français, portant refus de délai de départ volontaire, fixant le pays de renvoi ainsi que les interdictions de retour sur le territoire français. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire de l'arrêté attaqué doit être écarté comme manquant en fait.

En ce qui concerne le moyen commun aux décisions portant obligation de quitter le territoire français et fixant le pays de destination :

6. L'arrêté attaqué vise les textes dont il fait application et expose les circonstances de fait propres à la situation personnelle du requérant, ainsi que les éléments sur lesquels le préfet s'est fondé pour prendre sa décision. En particulier, il mentionne le fait que l'intéressé est entré en France sans démontrer être en possession du visa exigé à l'article L. 311-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il déclare être parti en Suisse avant de revenir en France en février 2023. L'arrêté attaqué relève également que les liens personnels et familiaux du requérant en France ne sont pas anciens, intenses et stables et qu'il conserve toutes ses attaches personnelles et familiales dans son pays d'origine. Dans ces conditions et alors même que ces motifs ne reprendraient pas l'ensemble des éléments caractérisant sa situation, M. F n'est pas fondé à soutenir que les décisions attaquées seraient entachées d'un défaut de motivation. Par suite, ce moyen doit être écarté.

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

7. En premier lieu, il ne ressort ni des pièces du dossier ni des termes de l'arrêté litigieux que le préfet des Alpes-Maritimes aurait omis de procéder à un examen sérieux de la situation personnelle de M. F.

8. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Ne peuvent faire l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français : / () 9° L'étranger résidant habituellement en France si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé du pays de renvoi, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié ". Aux termes de l'article R. 611-1 de ce même code : " Pour constater l'état de santé de l'étranger mentionné au 9° de l'article L. 611-3, l'autorité administrative tient compte d'un avis émis par un collège de médecins à compétence nationale de l'Office français de l'immigration et de l'intégration. / Toutefois, lorsque l'étranger est assigné à résidence aux fins d'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français ou placé ou maintenu en rétention administrative en application du titre IV du livre VII, l'avis est émis par un médecin de l'office et transmis sans délai au préfet territorialement compétent ". Aux termes de l'article R. 611-2 du même code : " L'avis mentionné à l'article R. 611-1 est émis dans les conditions fixées par arrêté du ministre chargé de l'immigration et du ministre chargé de la santé au vu : 1° D'un certificat médical établi par le médecin qui suit habituellement l'étranger ou un médecin praticien hospitalier ; 2° Des informations disponibles sur les possibilités de bénéficier effectivement d'un traitement approprié dans le pays d'origine de l'intéressé. / Toutefois, lorsque l'étranger est placé ou maintenu en rétention administrative, le certificat prévu au 1° est établi par un médecin intervenant dans le lieu de rétention conformément à l'article R. 744-14 ".

9. En l'espèce, si M. F soutient qu'il souffre d'une hépatite C et qu'il suit un traitement médical à base de méthadone, il n'a produit aucun justificatif s'agissant de ces pathologies au moment où le préfet des Alpes-Maritimes a pris à son encontre la décision attaquée. Si, dans le cadre de la procédure, le requérant a produit un certificat du médecin de l'unité médicale du centre de rétention de Nice indiquant qu'il souffre d'une hépatite C et qu'il suit un traitement de substitution aux opiacés par méthadone, ce seul document n'est pas suffisant pour établir que la nature et la gravité des troubles dont il souffre soient d'une importance telle qu'il soit nécessaire de recueillir l'avis du médecin de l'office français de l'immigration et de l'intégration. En tout état de cause, M. F n'atteste ni même n'allègue résider habituellement en France au sens des dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Enfin, la circonstance que le juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire de Nice ait invité le préfet des Alpes-Maritimes, dans son ordonnance du 12 avril 2023, à présenter M. F devant un médecin de l'office français de l'immigration et de l'intégration pour qu'il puisse évaluer si son état de santé est compatible avec une mesure de rétention administrative est sans incidence sur la légalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Par suite, le moyen tiré de ce que le préfet des Alpes-Maritimes aurait méconnu les dispositions du 9° de l'article L. 611-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et aurait entaché sa décision d'un vice de procédure tiré du défaut de saisine du médecin de l'office français de l'immigration et de l'intégration doit être écarté.

10. En troisième lieu, le requérant ne peut utilement, à l'appui de ses conclusions à fin d'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, se prévaloir des dispositions de l'article R. 425-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, lesquelles régissent la procédure de délivrance d'un titre de séjour. Par suite, ce moyen doit également être écarté.

11. En quatrième lieu, si le requérant soutient que le préfet des Alpes-Maritimes a entaché la décision attaquée d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences sur sa vie personnelle, il n'apporte aucun élément à l'appui d'une telle allégation. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de destination :

12. En premier lieu, aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradant ". Cet article fait obstacle à ce que puisse être légalement désigné comme pays de destination d'un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement un Etat pour lequel il existe des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé s'y trouverait exposé à un risque réel pour sa personne soit du fait des autorités de cet Etat, soit même du fait de personnes ou de groupes de personnes ne relevant pas des autorités publiques, dès lors que, dans ce dernier cas, les autorités de l'Etat de destination ne sont pas en mesure de parer à un tel risque par une protection privée.

13. En l'espèce, si M. F soutient qu'il serait en danger dans son pays d'origine compte tenu du fait que le traitement lié principalement à la prise de méthadone qu'il suit en France n'est pas disponible en Géorgie, les éléments produits aux débats par le requérant ne permettent pas, d'une part, de tenir pour établie l'indisponibilité en Géorgie du traitement médicamenteux suivi en France ou de molécules équivalentes et, d'autre part, de considérer ces risques comme étant établis alors, qu'en tout état de cause, le requérant a soutenu à l'audience ne plus suivre de traitement médical par méthadone. Ce moyen doit alors être écarté.

14. En second lieu, le requérant ne justifiant pas de sa qualité de demandeur d'asile en France ni, d'ailleurs, dans un autre Etat de l'espace Schengen, il ne peut utilement se prévaloir du principe de non-refoulement des réfugiés énoncé par les stipulations de l'article 33 de la convention de Genève.

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

15. En premier lieu, si le requérant soutient que cette décision devrait être annulée par voie de conséquence de l'annulation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, il résulte de ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de cette décision. Ce moyen ne peut, par suite, qu'être écarté.

16. En second lieu, aux termes des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qui ont reprise les anciennes dispositions de l'article L. 511-1 de ce même code : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder trois ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français () ".

17. En application des dispositions précitées, lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ volontaire, il doit assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des critères énumérés à l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, relatifs à la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement, et la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français.

18. En l'espèce, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 13, le requérant ne peut soutenir que le traitement à base de méthadone qu'il suit en raison de ses pathologies constitue un motif humanitaire justifiant que le préfet ne prononce pas à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. Dans ces conditions, c'est à bon droit que le préfet n'a pas dérogé à l'obligation qui était la sienne de prononcer une interdiction de retour à son encontre dès lors qu'il faisait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français sans délai de départ volontaire. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance des dispositions de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de ce que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français a des conséquences disproportionnées sur sa vie personnelle doivent être écartés.

19. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de l'arrêté du 9 avril 2023 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a obligé M. F à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, doivent être rejetées. Il en va de même, par voie de conséquence, des conclusions à fin d'injonction et de celles tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : M. F est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A F, au préfet des Alpes-Maritimes et à Me Mathieu.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice.

Lu en audience publique le 13 avril 2023.

Le magistrat désigné,

Signé

M. C

Le greffier

Signé

A. STASSI

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le greffier en chef,

ou par délégation le greffier,

N°2301735

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