mardi 25 avril 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de Nice |
| Section | Tribunal Administratif de Nice |
| N° Dossier | TA06-2301954 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Magistrat M. CHERIEF |
| Avocat requérant | KARZAZI |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 avril 2023, M. E A, représenté par Me Karzazi, doit être regardé comme demandant au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;
2°) d'ordonner au préfet du Var la communication de son entier dossier, et en particulier de son procès-verbal d'audition ;
2°) d'annuler l'arrêté du 20 avril 2023 du préfet du Var en tant qu'il a fixé la Tunisie comme pays à destination duquel il sera reconduit en exécution d'une interdiction du territoire français prononcée à son encontre par l'autorité judiciaire ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros à verser à Me Karzazi en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, lequel renonce par avance à percevoir la part contributive de l'Etat.
Il soutient que :
- la décision attaquée est entachée d'un défaut d'examen sérieux de sa situation ;
- la notification de son droit de formuler des observations est intervenue sans assistance d'un interprète et il n'a pas été, par conséquent, mis en mesure de formuler ses observations de façon effective préalablement à l'édiction de la décision attaquée ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés.
Par un mémoire en défense, enregistré le 25 avril 2023, le préfet du Var conclut au rejet de la requête.
Il soutient que les moyens ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
La présidente du tribunal a désigné M. Cherief, conseiller, en application des dispositions de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique du 25 avril à 14 heures 30 :
- le rapport de M. Cherief, magistrat désigné ;
- les observations de Me Karzazi, représentant M. A, qui conclut aux mêmes fins que la requête et a soulevé de nouveaux moyens tirés de ce qu'il demande au préfet du Var de lui communiquer les pièces qu'il avait communiqué à l'administration notamment relatives à sa situation en Italie et que l'administration était informée de cette dernière ;
- les observations de M. A par l'intermédiaire de Mme D, interprète en langue arabe.
La clôture d'instruction a été prononcée à 15h31.
Considérant ce qui suit :
1. M. A, ressortissant tunisien, né le 16 novembre 2002, demande au tribunal d'annuler la décision du 20 avril 2023 par laquelle le préfet du Var a fixé la Tunisie comme pays à destination duquel il sera reconduit en exécution d'une interdiction judiciaire du territoire.
Sur l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur la communication du dossier administratif du requérant :
4. Aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise. ". L'affaire est en état d'être jugée, le principe du contradictoire a été respecté et il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner la communication de l'entier dossier de M. A détenu par l'administration, notamment des pièces relatives à la situation du requérant en Italie.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
5. Aux termes de l'article L. 131-30 du code pénal : " Lorsqu'elle est prévue par la loi, la peine d'interdiction du territoire français peut être prononcée, à titre définitif ou pour une durée de dix ans au plus, à l'encontre de tout étranger coupable d'un crime ou d'un délit. L'interdiction du territoire entraine de plein droit la reconduite du condamné à la frontière, le cas échéant, à l'expiration de sa peine d'emprisonnement ou de réclusion ". Aux termes de l'article L. 641-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La peine d'interdiction du territoire français susceptible d'être prononcée contre un étranger coupable d'un crime ou d'un délit est régie par les dispositions des articles 131-30, 131-30-1 et 131-30-2 du code pénal ".
6. Aux termes de l'article L. 121-1 du code des relations entre le public et l'administration : " Exception faite des cas où il est statué sur une demande, les décisions individuelles qui doivent être motivées en application de l'article L. 211-2, ainsi que les décisions qui, bien que non mentionnées à cet article, sont prises en considération de la personne, sont soumises au respect d'une procédure contradictoire préalable. ". Aux termes de l'article L. 121-2 du même code : " Les dispositions de l'article L. 121-1 ne sont pas applicables : / 1° En cas d'urgence ou de circonstances exceptionnelles ; / 2° Lorsque leur mise en œuvre serait de nature à compromettre l'ordre public ou la conduite des relations internationales ; / 3° Aux décisions pour lesquelles des dispositions législatives ont instauré une procédure contradictoire particulière ; / () ". Selon l'article L. 122-1 de ce code : " Les décisions mentionnées à l'article L. 211-1 n'interviennent qu'après que la personne intéressée a été mise à même de présenter des observations écrites et, le cas échéant, sur sa demande, des observations orales. Cette personne peut se faire assister par un conseil ou représenter par un mandataire de son choix. () ".
7. En premier lieu, il ne ressort ni des termes de la décision attaquée, ni des autres pièces du dossier, que le préfet du Var n'aurait pas procédé à un examen complet et sérieux de la situation de M. A. Par suite, ce moyen doit être écarté comme manquant en fait.
8. En deuxième lieu, la décision fixant le pays de renvoi d'un étranger frappé d'une interdiction judiciaire du territoire français ayant le caractère d'une mesure de police, elle est soumise notamment aux dispositions précitées des articles L. 121-1 et suivants du code des relations entre le public et l'administration, qui impliquent que l'intéressé ait été averti de la mesure que l'administration envisage de prendre, des motifs sur lesquels elle se fonde et qu'il bénéficie d'un délai suffisant pour présenter ses observations. Cependant, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'entrainer l'annulation de la décision faisant grief que si la procédure administrative en cause aurait pu, en fonction des circonstances de droit et de fait spécifiques de l'espèce, aboutir à un résultant différent du fait des observations et éléments que l'étranger a été privé de faire valoir.
9. Il ressort des pièces du dossier que la décision attaquée vise la notice de renseignements administratifs établie le 12 avril 2023 par le directeur interdépartemental adjoint, chef du service de la police aux frontières de Toulon et produite par l'administration dans le cadre de la présente instance. A cet égard, il ressort des termes mêmes de ce document que le requérant a été auditionné par le truchement de Mme B C interprète en langue en arabe, qu'il a été avisé qu'il pouvait faire l'objet d'une mesure d'éloignement du territoire français et qu'il a pu présenter, à cette occasion, ses observations, l'intéressé ayant déclaré qu'il souhaitait " retourner en Italie " où il avait sa vie et son travail. Dès lors, le moyen tiré de ce que la notification de son droit de formuler des observations est intervenue sans assistance d'un interprète et qu'il n'a pas été, par conséquent, mis en mesure de formuler ses observations de façon effective préalablement à l'édiction de la décision attaquée doit être écarté.
10. En troisième lieu, si M. A fait valoir que la décision attaquée est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation, dès lors qu'il est en situation régulière en Italie où il travaillait jusqu'à son incarcération en France, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision attaquée mentionne que l'intéressé serait reconduit exclusivement à destination du pays dont il a la nationalité dès lors qu'elle comporte la mention qu'il sera reconduit à destination du pays dont il a la nationalité ou de tout autre pays dans lequel il établit être légalement admissible. A l'appui de sa requête, le requérant produit un " permesso di soggiorno " délivré le 17 novembre 2020 par les autorités italiennes et valable jusqu'au 8 juillet 2023 et établit ainsi être légalement admissible en Italie. Dès lors, M. A n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Par suite, ce moyen doit être écarté.
11. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut désigner comme pays de renvoi : 1° Le pays dont l'étranger a la nationalité, sauf si l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ou la Cour nationale du droit d'asile lui a reconnu la qualité de réfugié ou lui a accordé le bénéfice de la protection subsidiaire ou s'il n'a pas encore été statué sur sa demande d'asile ; / 2° Un autre pays pour lequel un document de voyage en cours de validité a été délivré en application d'un accord ou arrangement de réadmission européen ou bilatéral ; / 3° Ou, avec l'accord de l'étranger, tout autre pays dans lequel il est légalement admissible.
/ Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines ou traitements inhumains ou dégradants. ".
12. Si M. A fait valoir qu'il ne peut être éloigné en Tunisie en raison des problèmes qu'il y a rencontré et qu'il risque d'être tué en cas de retour, il ne produit, à l'appui de sa requête aucun élément de nature à établir la réalité et l'actualité de ces menaces. Par ailleurs, et contrairement à ce qu'il fait valoir, M. A a été mis à même de présenter ses observations lors de l'entretien conduit le 12 avril 2023 par le directeur interdépartemental adjoint, chef du service de la police aux frontières de Toulon et n'a, à cette occasion, fait état d'aucun risque ni d'aucune menace le visant personnellement dans son pays d'origine. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.
13. En cinquième lieu, et à supposer que le moyen soit soulevé, en l'absence de dépôt d'une demande d'asile par M. A, le requérant ne saurait utilement se prévaloir des stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951, lesquelles impliquent que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur une telle demande. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision attaquée méconnaît les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 doit être écarté.
14. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation présentées par M. A doivent être écartées.
Sur les frais d'instance :
15. M. A a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. Dès lors, son conseil est fondé à se prévaloir des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Ces dispositions font toutefois obstacle à ce qu'une quelconque somme soit mise à la charge de l'Etat qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante. Par suite, les conclusions présentées en ce sens par M. A doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : M. A est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. E A et au préfet du Var.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice.
Lu en audience publique le 25 avril 2023.
Le magistrat désigné,
signé
H CHERIEF
La greffière,
signé
H. DIAW La République mande et ordonne au préfet du Var en ce qui le concerne ou à tous les commissaires de justice à ce que requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Pour le greffier en chef,
Ou par délégation la greffière.
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