Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 17 août 2023, Mme A... B... doit être regardée comme demandant au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 18 juillet 2023 par laquelle la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie lui a attribué une somme de 5 000 euros en réparation des préjudices résultant de l’indignité des conditions d’accueil et de vie auxquelles elle a été soumise ;
2°) d’annuler les décisions des 6 novembre 2023 et 26 février 2025, par lesquelles la même commission lui a attribué des sommes supplémentaires de 4 000 et 1 000 euros, portant l’ensemble de son indemnisation à 10 000 euros.
Elle soutient qu’a été omise dans le calcul de cette indemnisation une période de 1 362 jours passés dans le hameau de forestage de Mouans-Sartoux.
Par deux mémoires en défense, enregistrés les 8 août 2024 et 20 mars 2025, l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG) conclut au rejet de la requête.
Il soutient qu’en dernier lieu, une indemnisation de 10 000 euros a été attribuée à la requérante.
Par un courrier du 24 mars 2025, les parties ont été informées, en application de l’article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d’être fondé sur un moyen relevé d’office, tiré du non-lieu partiel sur les conclusions à fin d'annulation présentées par Mme B..., dès lors que, par une décision du 6 février 2025, la commission a réévalué l'indemnité à laquelle pouvait prétendre l'intéressée à hauteur de 10 000 euros.
Par un courrier du 20 novembre 2025, les parties ont été informées, en application de l’article R. 611-7-3 du code de justice administrative, de ce que le tribunal était susceptible de prononcer d’office une injonction sur le fondement des articles L. 911-1 et suivants du code de justice administrative, tendant à ce que l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre attribue à Mme B... une somme supplémentaire de 1 000 euros, dans un délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la loi n° 2022-229 du 23 février 2022 ;
- le décret n° 2022-394 du 18 mars 2022 ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique du 1er octobre 2025 :
- le rapport de M. Garcia, rapporteur,
- et les conclusions de M. Beyls, rapporteur public,
- les parties n’étant ni présentes ni représentées.
Considérant ce qui suit :
Mme A... B... a sollicité la réparation des préjudices résultant de l’indignité des conditions d’accueil et de vie auxquelles elle a été soumise après son rapatriement d’Algérie. Par une décision du 3 août 2023, la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie lui a attribué une somme de 5 000 euros. Par la présente requête, Mme B... l’annulation de cette décision.
Sur l’étendue du litige :
Lorsqu’une décision administrative faisant l’objet d’un recours contentieux est retirée en cours d’instance pour être remplacée par une décision ayant la même portée, le recours doit être regardé comme tendant également à l’annulation de la nouvelle décision. Lorsque que le retrait a acquis un caractère définitif, il n’y a plus lieu de statuer sur les conclusions dirigées contre la décision initiale, qui ont perdu leur objet. Le juge doit, en revanche, statuer sur les conclusions dirigées contre la nouvelle décision.
Postérieurement à l’introduction de la requête, la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie a, par des décisions des 6 novembre 2023 et 26 février 2025, attribué à Mme B... des sommes supplémentaires de 4 000 et 1 000 euros, portant l’ensemble de son indemnisation à 10 000 euros. Ainsi, la décision du 6 novembre 2023 doit être regardée comme retirant la décision initiale du 18 juillet 2023, et celle du 26 février 2025 comme retirant la décision du 6 novembre 2023. Par suite, en application du principe rappelé au point précédent, il y a lieu de regarder les conclusions à fin d’annulation de la requête dirigées contre cette décision comme étant également dirigées contre les décisions des 6 novembre 2023 et 26 février 2025.
Toutefois, dès lors que les retraits, postérieurement à l’introduction de la requête de la décision initiale, ainsi que de la décision du 6 novembre 2023, n’ont pas été contestés par Mme B..., et ont donc acquis un caractère définitif, les conclusions tendant à l’annulation de ces décisions sont privées d’objet et il n’y a plus lieu d’y statuer. En revanche, il appartient au juge de statuer sur les conclusions à fin d’annulation dirigées contre la décision du 26 février 2025.
Sur le surplus des conclusions :
Aux termes de l’article 1er de la loi du 23 février 2022 portant reconnaissance de la Nation envers les harkis et les autres personnes rapatriées d'Algérie anciennement de statut civil de droit local et réparation des préjudices subis par ceux-ci et leurs familles du fait de l'indignité de leurs conditions d'accueil et de vie dans certaines structures sur le territoire français : « La Nation exprime sa reconnaissance envers les harkis, les moghaznis et les personnels des diverses formations supplétives et assimilés de statut civil de droit local qui ont servi la France en Algérie et qu'elle a abandonnés./ Elle reconnaît sa responsabilité du fait de l'indignité des conditions d'accueil et de vie sur son territoire, à la suite des déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 relatives à l'Algérie, des personnes rapatriées d'Algérie anciennement de statut civil de droit local et des membres de leurs familles, hébergés dans des structures de toute nature où ils ont été soumis à des conditions de vie particulièrement précaires ainsi qu'à des privations et à des atteintes aux libertés individuelles qui ont été source d'exclusion, de souffrances et de traumatismes durables. » Aux termes de l’article 3 de la même loi : « Les personnes mentionnées à l’article 1er, leurs conjoints et leurs enfants qui ont séjourné, entre le 20 mars 1962 et le 31 décembre 1975, dans l'une des structures destinées à les accueillir et dont la liste est fixée par décret peuvent obtenir réparation des préjudices résultant de l'indignité de leurs conditions d'accueil et de vie dans ces structures. / La réparation prend la forme d'une somme forfaitaire tenant compte de la durée du séjour dans ces structures, versée dans des conditions et selon un barème fixés par décret. Son montant est réputé couvrir l'ensemble des préjudices de toute nature subis en raison de ce séjour. (…) ». L’article 4 de cette même loi institue une commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis, les autres personnes rapatriées d’Algérie anciennement sous statut civil de droit local et les membres de leurs familles, qui est chargée notamment de statuer sur les demandes de réparation présentées sur le fondement de l’article 3.
Aux termes de l’article 8 du décret du 18 mars 2022 relatif à la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis, les autres personnes rapatriées d'Algérie anciennement de statut civil de droit local et les membres de leurs familles : « La liste des structures mentionnée au premier alinéa de l'article 3 de la loi du 23 février 2022 susvisée figure en annexe au présent décret ». Aux termes de l’article 9 du même décret : « Le montant de la réparation mentionnée à l'article 3 de la loi du 23 février 2022 susvisée comporte les éléments suivants : 1° Une somme minimale, fixée à 2 000 euros lorsque le demandeur a séjourné dans les structures évoquées à ce même article pendant une durée inférieure à trois mois et à 3 000 euros pour une durée supérieure ; 2° Une somme proportionnelle à la durée effective du séjour, correspondant à 1 000 euros pour chaque année passée par le demandeur au sein de ces structures, toute année commencée étant intégralement prise en compte ». L’annexe du décret comprend notamment les camps d’hébergement de La Cavalerie-Larzac (Aveyron), Rivesaltes (Pyrénées-Orientales), Ongles (Alpes-de-Haute-Provence) et Mouans-Sartoux (Alpes-Maritimes).
Les dispositions de la loi du 23 février 2022 citées au point 5 instituent un mécanisme de réparation forfaitaire des préjudices résultant de l’indignité des conditions d’accueil et de vie dans les lieux où ont été hébergés en France, entre 1962 et 1975, les harkis, moghaznis et personnels des diverses formations supplétives et assimilés de statut civil de droit local qui ont servi la France en Algérie ainsi que les membres de leurs familles. Ce mécanisme de réparation forfaitaire est ouvert à toute personne ayant séjourné dans des structures dont la liste est fixée par décret, entre le 20 mars 1962, date de la publication au Journal officiel de la République française des déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 relatives à l’Algérie, dites « accords d’Evian », et le 31 décembre 1975, date à laquelle l’administration de ces structures par l’Etat a pris fin, ainsi que cela résulte des travaux parlementaires préalables à l’adoption de la loi du 23 février 2022. Le montant de la réparation forfaitaire tient compte de la durée du séjour dans ces structures.
Il ressort des éléments versés au dossier, notamment du certificat administratif du 10 janvier 2025, que Mme B..., épouse d’un rapatrié de statut civil de droit local, a séjourné du 23 juin 1962 au 25 septembre 1962 au camp de La Cavalerie-Larzac, du 25 septembre 1962 au 9 janvier 1963 au camp de Rivesaltes, du 9 janvier 1963 au 24 janvier 1964 au camp d'Ongles et du 1er janvier 1966 au 31 décembre 1970, au camp de Mouans-Sartoux, soit pendant une durée totale de 2 405 jours. La requérante pouvait ainsi valablement prétendre à l’indemnisation prévue à l’article 3 de la loi précitée. En application du 1° de l'article 9 du décret, dès lors que Mme B... a séjourné plus de trois mois dans le camp de La Cavalerie-Larzac, cette dernière pouvait prétendre à une somme de 3 000 euros. S’agissant de l’application du 2° de ce même article, dès lors que l’intéressée a séjourné dans un camp d’hébergement pendant 2 405 jours, cette dernière pouvait prétendre à l’attribution d’une somme de 7 000 euros. Par conséquent, Mme B... devait se voir attribuer, au titre du dispositif d’indemnisation prévu par l’article 3 de la loi du 23 février 2022, une somme totale de 10 000 euros. Par suite, la commission nationale indépendante de reconnaissance et de réparation des préjudices subis par les harkis et les autres personnes rapatriées d’Algérie a fait une exacte application des dispositions précitées.
Il en résulte que Mme B... n’est pas fondée à demander l’annulation de la décision du 26 février 2025 par laquelle le montant total de son indemnisation a été porté à la somme de 10 000 euros, de sorte que le surplus des conclusions de sa requête ne peut qu’être rejeté.
D E C I D E :
Article 1er : Il n’y a plus lieu de statuer sur les conclusions à fin d’annulation dirigées contre les décisions des 18 juillet et 6 novembre 2023.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A... B..., et à l'Office national des anciens combattants et victimes de guerre.
Délibéré après l'audience du 26 novembre 2025, à laquelle siégeaient :
M. Myara, président,
Mme Monnier-Besombes, première conseillère,
M. Garcia, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 janvier 2026.
Le rapporteur,
Signé
A. GARCIA
Le président,
Signé
A. MYARA
La greffière,
Signé
M. C...
La République mande et ordonne à la ministre des armées et des anciens combattants en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef,
ou par délégation la greffière