Texte intégral
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 17 novembre 2023, la société à responsabilité limitée HOME, représentée par Me Miguel Luigi, demande au tribunal :
1°) d’annuler la décision du 25 septembre 2023 par laquelle le directeur régional de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités Provence-Alpes-Côte d’Azur a prononcé une amende de 5 000 euros à son encontre pour violation des dispositions des articles L. 3171-2 et D. 3171-8 du code du travail ;
2°) de mettre à la charge de l’État la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l’article L. 761-1 du code de justice administrative.
La société requérante soutient que :
la décision attaquée est intervenue à la suite d’une procédure contradictoire irrégulière ;
elle est entachée d’une erreur de fait ;
elle méconnaît les dispositions des articles L. 3171-2 et D. 3171-8 du code du travail ;
l’absence de conflit avec les salariés s’oppose de fait à la sanction litigieuse.
Par un mémoire en défense enregistré le 27 mars 2024, le directeur régional de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités Provence-Alpes-Côte d’Azur conclut au rejet de la requête, dès lors que les moyens soulevés par la société requérante ne sont pas fondés.
Par ordonnance du 28 mars 2024, la clôture d'instruction a été fixée au 30 septembre 2024 à 12h00.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code du travail ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l’audience.
Ont été entendus au cours de l’audience publique du 13 novembre 2025 :
- le rapport de M. Silvestre-Toussaint-Fortesa, président ;
- les conclusions de M. Holzer, rapporteur public,
- et les observations de Me Miguel Luigi, représentant la SARL Home.
Considérant ce qui suit :
1. La société à responsabilité limitée (ci-après, « SARL ») « HOME » exploite un établissement de nuit, situé à Nice sous l’enseigne « MASTER HOME ». L’établissement a fait l’objet d’un contrôle conjoint mené par la police municipale et l’inspection du travail le 28 septembre 2022, au cours duquel ont été constatés des manquements aux règles relatives à la tenue de décompte de la durée du travail de cinq salariés en méconnaissance des dispositions des articles L. 3171-2 et D. 3171-8 du code du travail. Par un courrier du 30 septembre 2022, le directeur de la direction régionale de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités (ci-après, « DREETS ») de Provence-Alpes-Côte d’Azur a informé la société HOME qu’un rapport allait être établi dans le cadre d’une procédure de sanction administrative. Par un courrier du 7 octobre 2022, la société HOME a présenté des observations écrites. Par un courrier du 30 mars 2023, la directrice adjointe du travail de la DREETS a informé qu’il était envisagé de prononcer une sanction administrative à l’égard de l’établissement et l’a invité à présenter des observations. Par un courrier du 7 avril 2023, la société HOME a présenté des observations écrites. Enfin, par une décision du 25 septembre 2023, notifiée le 26 septembre 2023, le directeur de la DREETS de Provence-Alpes-Côte d’Azur a prononcé une amende de 5 000 euros à son encontre, pour violation des dispositions des articles L. 3171-2 et D. 3171-8 du code du travail. La société HOME demande au Tribunal d’annuler cette décision.
Sur les conclusions aux fins d’annulation :
2. En premier lieu, aux termes de l’article L. 8115-5 du code du travail : « Avant toute décision, l'autorité administrative informe par écrit la personne mise en cause de la sanction envisagée en portant à sa connaissance le manquement retenu à son encontre et en l'invitant à présenter, dans un délai fixé par décret en Conseil d'Etat, ses observations. / A l'issue de ce délai, l'autorité administrative peut, par décision motivée, prononcer l'amende et émettre le titre de perception correspondant (…) ».
3. La société requérante soutient que le principe du contradictoire prévu par l’article L. 8115-5 précité du code du travail aurait été méconnu. Elle soutient que la lettre de l’inspection du travail du 30 septembre 2022 ne détaillait pas les griefs retenus à son encontre, ni les circonstances du contrôle, et que l’inspecteur du travail n’a pas analysé les documents transmis dans le cadre de la procédure contradictoire préalable à la décision de sanction en litige. Or, le courrier d’information préalable à la mise en œuvre de la sanction administrative a informé la société qu’une amende administrative d’un montant de 4 000 euros maximum par salarié était susceptible d’être mise à sa charge à la suite du constat du non-respect de l’obligation de l’enregistrement de la durée du travail. De plus, il ressort des pièces du dossier, notamment des termes de la décision contestée, que dans le cadre de la procédure contradictoire prévue par l’article L. 8115-5 du code du travail, un courrier d’information a également été adressé le 30 mars 2023 à la société HOME l’invitant à faire valoir ses observations dans un délai d’un mois. Ce courrier précise qu’aucun document de décompte de la durée quotidienne du travail n’a pu être présenté ce qui constitue un manquement à l’obligation de tenue de documents relatifs à la durée du travail des salariés, mentionne que les faits concernent cinq salariés et comporte une liste de ces salariés. De même, il informe à nouveau la société requérante du montant de l’amende maximale encourue. De telles informations étaient suffisantes pour permettre à la société HOME de présenter des observations utiles à sa défense, ce qu’elle a au demeurant fait dans ses courriers du 7 octobre 2022 et 7 avril 2023. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance du principe du contradictoire manque en fait et doit dès lors être écarté.
4. En deuxième lieu, la seule circonstance que la décision en litige fait état à tort du fait que M. A... est directeur salarié de l’établissement et que M. B... est préparateur est en elle-même sans incidence sur les constats d’irrégularités effectués lors du contrôle conjoint mené par la police municipale et l’inspection du travail le 28 septembre 2022, lesquels fondent la décision litigieuse, dès lors que cela relève d’une simple erreur matérielle. Par suite, ce moyen doit en tout état de cause être écarté.
5. En troisième lieu, aux termes de l’article L. 3171-2 du code du travail : « Lorsque tous les salariés occupés dans un service ou un atelier ne travaillent pas selon le même horaire collectif, l'employeur établit les documents nécessaires au décompte de la durée de travail, des repos compensateurs acquis et de leur prise effective, pour chacun des salariés concernés ». Aux termes de l’article D. 3171-8 du même code : « Lorsque les salariés d'un atelier, d'un service ou d'une équipe, au sens de l'article D. 3171-7, ne travaillent pas selon le même horaire collectif de travail affiché, la durée du travail de chaque salarié concerné est décomptée selon les modalités suivantes: / 1° Quotidiennement, par enregistrement, selon tous moyens, des heures de début et de fin de chaque période de travail ou par le relevé du nombre d'heures de travail accomplies ; / 2° Chaque semaine, par récapitulation selon tous moyens du nombre d'heures de travail accomplies par chaque salarié ». Aux termes de l’article L. 3171-3 de ce code : « L'employeur tient à la disposition de l'agent de contrôle de l'inspection du travail mentionné à l'article L. 8112-1 les documents permettant de comptabiliser le temps de travail accompli par chaque salarié. / La nature des documents et la durée pendant laquelle ils sont tenus à disposition sont déterminées par voie réglementaire ». Enfin, aux termes de l’article D. 3171-16 du même code : « L'employeur tient à la disposition de l'inspection du travail : / 1° Pendant une durée d'un an, y compris dans le cas d'horaires individualisés, ou pendant une durée équivalente à la période de référence en cas d'aménagement du temps de travail sur une période supérieure à l'année, les documents existant dans l'entreprise ou l'établissement permettant de comptabiliser les heures de travail accomplies par chaque salarié ; / (…) ».
6. Il résulte des dispositions citées au point précédent que lorsque les salariés d’un atelier, d’un service ou d’une équipe ne travaillent pas selon le même horaire collectif de travail affiché, il incombe à l’employeur de prévoir les modalités par lesquelles un décompte des heures accomplies par chaque salarié est établi quotidiennement et chaque semaine, selon un système qui doit être objectif, fiable et accessible.
7. En l’espèce, et d’une part, il ressort des termes de la décision attaquée que pour infliger à la société requérante la sanction administrative litigieuse, le directeur de la DREETS de Provence-Alpes-Côte d’Azur s’est fondé sur un défaut d’enregistrement, en temps réel, de la durée quotidienne et hebdomadaire du travail des salariés dans l’établissement en raison du caractère prévisionnel des plannings présentés. Lors du contrôle conjoint mené le 28 septembre 2022 par la police municipale et l’inspection du travail, les agents de contrôle ont constaté que les salariés n’étaient pas occupés selon un horaire collectif, ce qui n’est d’ailleurs pas contesté par la société requérante. A cette occasion, les salariés ont indiqué qu’il n’existait pas de document de décompte de leur durée de travail.
8. D’autre part, la société requérante soutient qu’elle ne peut pas faire l’objet de la sanction administrative en litige, dès lors qu’elle a bien un système de décompte du temps de travail pour ses salariés et apprentis, à savoir un planning hebdomadaire prévisionnel de prise et de fin de poste de ses salariés qui leur est remis sept jours avant leur prise de poste et qui est émargé en amont de la réalisation des heures, planning corrigé hebdomadairement en fonction de la situation réelle et paraphé par les salariés après la réalisation de leurs heures. Si la société requérante produit au soutien de ses allégations des attestations de ses salariés ainsi que des feuilles d’émargement hebdomadaires réalisées sur la base d’un planning prévisionnel, il est constant que ces derniers n’y reportent pas quotidiennement leurs heures effectives de début et de fin de période de travail, ni le relevé du nombre d’heures de travail accomplies. Dès lors, ces documents, qui ne comportent au demeurant aucune date de signature ni aucune rectification des heures effectuées, ne répondent pas à l’obligation de procéder à un décompte faisant état de la durée de travail effective des salariés selon un système objectif, fiable et accessible. Au surplus, si la société requérante soutient que les heures réalisées et déclarées comprenant un émargement hebdomadaire sont compilées dans un document uniquement mensuel et propre à chaque salarié, ce qui constituerait l’une des deux modalités offertes à la requérante pour le décompte de la durée du travail de ses salariés, les décomptes quotidiens et hebdomadaires mentionnés par les dispositions précitées de l’article D. 3171-8 du code du travail constituent deux dispositifs distincts qui ne peuvent se substituer l’un à l’autre. Par suite, le moyen tiré de l’erreur de droit doit être écarté comme non fondé.
9. En quatrième lieu, si la société requérante soutient que l’absence de conflit avec les salariés témoigne d’une bonne gestion de la durée du travail, et qu’il ne pouvait ainsi pas être retenu à son encontre une infraction concernant la gestion et le contrôle de la durée du travail, une telle circonstance est en tout état de cause sans incidence sur la légalité de la décision attaquée. Par suite, ce moyen ne peut qu’être écarté.
10. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions susmentionnées doivent être rejetées. Par voie de conséquence, doivent également être rejetées les conclusions formées par la société requérante au titre des frais liés au litige.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de la société à responsabilité limitée HOME est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société à responsabilité limitée HOME et au ministre du travail et des solidarités.
Copie sera adressée au directeur régional de l’économie, de l’emploi, du travail et des solidarités Provence-Alpes-Côte d’Azur.
Délibéré après l’audience du 13 novembre 2025 à laquelle siégeaient :
M. Silvestre-Toussaint-Fortesa, président ;
Mme Cueilleron, conseillère ;
M. Bulit, conseiller ;
Assistés de Mme Martin, greffière.
Rendu public par mise à disposition au greffe, le 11 décembre 2025.
Le président-rapporteur,
L’assesseure la plus ancienne,
Signé
signé
F. Silvestre-Toussaint-Fortesa
S. Cueilleron
La greffière,
signé
C. Martin
La République mande et ordonne au ministre du travail et des solidarités en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l’exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
Le greffier en chef,
Ou, par délégation, la greffière