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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2400043

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2400043

mardi 13 février 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2400043
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationMagistrat Mme BELGUECHE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 4 janvier 2024, M. C A, représenté par Me Trifi, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 janvier 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes, l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans ;

2°) d'enjoindre, à titre principal, au préfet des Alpes-Maritimes, d'une part, de mettre à jour le fichier " SIS " (système d'information Schengen) en procédant à l'effacement du signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen et d'autre part, de lui délivrer une carte de séjour portant la mention " vie privée et familiale " sous astreinte de 50 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir

3°) d'enjoindre, à titre subsidiaire, au préfet des Alpes-Maritimes de réexaminer sa situation dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard et de lui délivrer, pour la durée du réexamen, une autorisation provisoire de séjour assortie d'une autorisation de travail ;

4°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 200 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative ;

M. A soutient que :

La décision portant obligation de quitter le territoire :

- n'est pas motivée ;

- est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation par le préfet ;

- porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale en méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- méconnaît les articles L. 423-23 et L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- méconnaît l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- méconnaît la circulaire n° NOR INTK1229185C du 28 novembre 2012 ;

La décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :

- est entachée d'erreur d'appréciation ;

La décision prononçant une interdiction de retour de trois ans :

- est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire ;

- est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La procédure a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le règlement (UE) 2018/1806 du Conseil du 14 novembre 2018 fixant la liste des pays tiers dont les ressortissants sont soumis à l'obligation de visa pour franchir les frontières extérieures des États membres et la liste de ceux dont les ressortissants sont exemptés de cette obligation ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant, signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de justice administrative.

La présidente du Tribunal a désigné Mme Belguèche, première conseillère, pour statuer sur les requêtes relevant de la procédure prévue à l'article L. 614-5 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 19 janvier 2024 à 9h00 :

- le rapport de Mme Belguèche, magistrate désignée ;

- et les observations de Me Trifi, représentant M. A qui conclut aux mêmes fins par les mêmes moyens ;

- le préfet des Alpes-Maritimes n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant albanais né le 25 mai 1985, a fait l'objet d'un arrêté du 3 janvier 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter le territoire français sans délai de départ volontaire, a fixé le pays de renvoi et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de trois ans. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

2. En premier lieu, d'une part, la décision en litige vise les textes applicables et notamment l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ainsi que les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et la convention internationale relative aux droits de l'enfant. D'autre part, il ressort des mentions de cette décision que le préfet des Alpes-Maritimes, après avoir constaté l'entrée irrégulière de M. A sur le territoire français ainsi que son maintien en situation irrégulière et l'absence de demande de titre de séjour, a examiné l'ensemble de sa situation personnelle et familiale et a vérifié, au vu des éléments dont il avait connaissance, qu'aucune circonstance ne faisait obstacle à une mesure d'éloignement. Alors que le préfet n'est pas tenu de mentionner tous les éléments relatifs à la situation de l'étranger auquel il fait obligation de quitter le territoire français, cet arrêté comporte ainsi l'ensemble des considérations de fait et de droit qui en constituent le fondement. Cette motivation, qui n'est pas stéréotypée, révèle également que le préfet a procédé à un examen particulier de la situation de M. A. Si ce dernier fait valoir que le préfet a mentionné, à tort, son entrée irrégulière sur le territoire français faute de démontrer être en possession d'un visa, alors qu'étant détenteur d'un passeport albanais en cours de validité il est exempté de cette obligation, il ressort toutefois de l'annexe II au règlement (UE) 2018/1806 du 14 novembre 2018 que cette exemption s'applique uniquement aux titulaires de passeports biométriques or, en l'espèce, le requérant ne soutient ni même n'allègue être titulaire d'un tel document, de sorte que son entrée régulière sur le territoire n'est pas établie. Il suit de là que les moyens tirés de l'insuffisance de motivation de cette décision et du défaut d'examen particulier de la situation de l'intéressé doivent être écartés.

3. En deuxième lieu, le requérant ne peut utilement invoquer la méconnaissance de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile à l'encontre de l'arrêté support de la décision portant obligation de quitter le territoire français, laquelle ne rejette pas une demande de titre présentée sur ce fondement mais se borne à prononcer une obligation de quitter le territoire français sans délai.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : "" 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

5. M. A soutient qu'il est présent en France depuis de très nombreuses années et qu'il a transféré durablement sur le territoire le centre de sa vie privée et familiale avec son épouse et ses trois enfants. Il ressort cependant des avis d'imposition produits au titre des revenus des années 2017 à 2022, que le requérant n'a déclaré qu'une somme de 7 200 euros au titre de la seule année 2019 et que les avis d'impôt sur les revenus au titre des années 2017, 2018 et 2020 à 2022 ne mentionnent aucun revenu. Si M. A produit un certificat d'inscription au répertoire des entreprises et des établissements, établi le 30 juin 2023 au titre d'une activité spécialisée de design, il n'a déclaré à l'URSSAF aucun chiffre d'affaires au titre du 2ème trimestre 2023 et ne produit aucune pièce permettant d'apprécier ses conditions d'existence sur le territoire français ainsi que son intégration professionnelle depuis 2016, date à laquelle il indique être entré en France. S'il ressort des pièces du dossier que les trois enfants du requérants nés respectivement, le 11 janvier 2012, le 10 juillet 2014 et le 16 mai 2018, sont scolarisés à Nice depuis la rentrée scolaire 2017 pour les deux premiers et depuis la rentrée scolaire 2021 pour la dernière, toutefois l'épouse de M. A est également en situation irrégulière et ce dernier n'établit pas qu'il serait dépourvu d'attaches familiales dans son pays d'origine où il a vécu jusqu'à l'âge de 31 ans, ni que ses enfants ne pourraient poursuivre leur scolarité en Albanie. En outre, la circonstance que son beau-frère et sa belle-sœur ainsi que leurs conjoints et enfants résideraient en France ne fait pas obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en Albanie. Ainsi, compte tenu de l'ensemble des circonstances de l'espèce, et notamment des conditions de séjour du requérant en France, et eu égard aux effets d'une mesure d'éloignement, la décision contestée ne porte pas au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels elle a été prise. Dans ces conditions, le préfet des Alpes-Maritimes n'a pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

6. En quatrième lieu, lorsque la loi prescrit l'attribution de plein droit d'un titre de séjour à un étranger, cette circonstance fait obstacle à ce qu'il puisse légalement être l'objet d'une mesure d'obligation de quitter le territoire français. Tel n'est pas le cas de la mise en œuvre de l'article L. 435-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile reprenant, à compter du 1er mai 2021, les dispositions de l'ancien article L. 313-14 du même code, lequel ne prescrit pas la délivrance d'un titre de plein droit mais laisse à l'administration un large pouvoir pour apprécier si l'admission au séjour d'un étranger répond à des considérations humanitaires ou si elle se justifie au regard des motifs exceptionnels dont l'intéressé se prévaut. M. A ne saurait donc utilement se prévaloir de ces dispositions pour invoquer un droit au séjour faisant obstacle à son éloignement.

7. En cinquième lieu, et en tout état de cause M. A ne saurait utilement se prévaloir des orientations générales de la circulaire NOR/INTK1229185C du 28 novembre 2012 dont les dispositions sont dépourvues de tout caractère impératif et qui ne contient que de simples orientations générales destinées à éclairer les préfets dans l'exercice du pouvoir discrétionnaire d'appréciation dont ils disposent.

8. En sixième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

9. En l'espèce, la décision portant obligation de quitter le territoire n'a ni pour objet, ni pour effet, de séparer M. A de ses enfants, ni ces derniers de leur mère et il n'est pas établi que les enfants de l'intéressé, scolarisés en France, ne pourraient pas poursuivre leur scolarité en Albanie.

En ce qui concerne la décision portant refus d'octroi d'un délai de départ volontaire :

10. Aux termes de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () / 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article 612-3 de ce code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () / 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement ; () / 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il () ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".

11. Le refus de délai de départ volontaire opposé à M. A est fondé sur les 1°, 5° et 8° de l'article L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. A supposer même que les motifs de refus fondés sur les 1° et 5° de cet article ne soient pas fondés, il résulte de l'instruction que le préfet des Alpes-Maritimes aurait pris la même décision s'il ne s'était fondé que sur le motif, non contesté par M. A, tiré de ce qu'il s'est soustrait à une précédente mesure d'éloignement prise le 5 mars 2022. Par suite le moyen tiré de l'erreur d'appréciation dont serait entachée la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire ne peut qu'être écarté.

En ce qui concerne la décision prononçant une interdiction de retour de trois ans :

12. En premier lieu, il résulte de ce qui précède que la décision de refus d'octroi d'un délai de départ volontaire n'étant pas illégale, M. A n'est pas fondé à exciper de l'illégalité de cette décision pour demander l'annulation de la décision prononçant une interdiction de retour de trois ans.

13. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. ().

14. Si M. A fait état de la présence en France de son épouse, d'ailleurs en situation irrégulière et de la scolarisation de ses enfants, il n'établit pas avoir des liens particuliers avec la France où il indique résider depuis 2016 avec toute sa famille. En se bornant à faire valoir l'atteinte extrêmement grave résultant de l'interdiction de retour de trois ans dont il fait l'objet au motif que son épouse est sur le point d'être régularisée, circonstance qui ne ressort au demeurant pas des pièces du dossier, M. A, qui a fait l'objet d'une précédente obligation de quitter le territoire français à laquelle il s'est soustrait, n'établit ni l'existence d'une circonstance humanitaire s'opposant à l'interdiction de retour dont il fait l'objet, ni que le préfet aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en fixant à trois ans la durée de l'interdiction de retour prise à son encontre.

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

15. M. A ne soulève aucun moyen à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi, de sorte que les conclusions aux fins d'annulation de cette décision doivent être rejetées.

16. Il résulte de tout ce qui précède que la requête de M. A doit être rejetée, y compris dans ses conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte ainsi que celles relatives aux frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. C A et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Décision rendue publique par mise à disposition au greffe le 13 février 2024.

La magistrate désignée,

signé

S. BELGUECHELa greffière,

signé

M. B

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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