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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2401885

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2401885

jeudi 11 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2401885
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat Mme Moutry
Avocat requérantSERFATY VENUTTI CAMACHO & CORDIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 9 avril 2024, M. A C demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 8 avril 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de sa reconduite et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de mettre à jour le fichier système d'information Schengen en procédant à l'effacement de son signalement aux fins de non-admission ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 000 euros à verser à son conseil sous réserve d'une renonciation expresse de celui-ci à l'aide juridictionnelle en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est entachée d'erreur de droit au regard, notamment, des articles 31-2 de la convention de Genève et 17 alinéa 2 du règlement UE n° 603/2013, dès lors que sa situation relève de la procédure Dublin et qu'aucune obligation de quitter le territoire français ne pouvait être prise à son encontre ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français :

- elle est illégale en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français ;

- elle est entachée d'erreur d'appréciation dès lors qu'il justifie de circonstances humanitaires.

Par un mémoire en défense enregistré le 11 avril 2024, le préfet des Alpes-Maritimes, représenté par la SELARL Serfaty Venutti Camacho Cordier, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés ;

- le règlement (UE) n° 603/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Moutry, première conseillère, en application de l'article L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Moutry, magistrate désignée ;

- les observations de Me Mahoune, représentant M. C, assisté de Mme B, interprète en langue géorgienne, qui conclut aux mêmes fins et par les mêmes moyens que la requête.

Le préfet des Alpes-Maritimes n'était ni présent, ni représenté.

L'instruction a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Par arrêté du 8 avril 2024, le préfet des Alpes-Maritimes a obligé M. C, ressortissant géorgien né le 11 janvier 1987, à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de sa reconduite et a prononcé, à son encontre, une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. M. C demande l'annulation de cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes du I de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français un étranger lorsqu'il se trouve dans l'un des cas suivants : / 1° L'étranger, ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité () ". Aux termes de l'article L. 572-1 du même code : " Sous réserve du second alinéa de l'article L. 571-1, l'étranger dont l'examen de la demande d'asile relève de la responsabilité d'un autre Etat peut faire l'objet d'un transfert vers l'Etat responsable de cet examen () ".

3. Les stipulations de l'article 31-2 de la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative au statut des réfugiés et les dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile impliquent nécessairement que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit autorisé à demeurer provisoirement sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Dès lors, lorsqu'en application des dispositions du règlement (UE) n° 604/2013 du Parlement européen et du Conseil du 26 juin 2013, l'examen de la demande d'asile d'un étranger, sur laquelle il n'a pas encore été définitivement statué, ne relève pas de la compétence des autorités françaises mais de celle d'un autre Etat membre, la situation du demandeur d'asile n'entre pas dans le champ d'application des dispositions de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni de celles de l'article L. 621-1 et suivants du même code mais, exclusivement, dans celui des dispositions de l'article L. 572-1 du même code organisant la procédure de transfert vers l'Etat responsable de l'examen de la demande de protection internationale prévue par l'article 26 du règlement du 26 juin 2013. En vertu de ces dispositions, la mesure d'éloignement en vue de remettre l'intéressé aux autorités étrangères compétentes pour l'examen de sa demande d'asile ne peut être qu'une décision de transfert prise en application de l'article L. 572-1.

4. Il ressort des pièces du dossier que le requérant s'est rendu en préfecture aux fins de déposer une demande d'asile le 10 octobre 2023 et qu'à cette occasion la consultation du fichier Eurodac a révélé qu'il était déjà identifié comme demandeur d'asile en Allemagne. Il lui a alors été remis une attestation de demande d'asile " procédure Dublin ". Si le préfet soutient, dans son mémoire en défense, que le délai de reprise en charge est expiré et que M. C n'a déposé, depuis, aucune demande d'asile en France, il ne l'établit pas. En particulier, les pièces communiquées, et notamment la fiche " demande d'asile ne procédure Dublin " ne permettent pas de démontrer que les autorités allemandes auraient été saisies d'une demande de reprise en charge, ni que celles-ci auraient accepté ou opposé un refus à la demande, ni même qu'une décision de transfert aurait déjà été notifiée au requérant et n'aurait pas pu être exécutée en raison de la fuite de ce dernier. Par suite, et alors que M. C s'est présenté en préfecture le 10 octobre 2023 aux fins de demander l'asile, la seule mesure d'éloignement que le préfet des Alpes-Maritimes pouvait prendre à l'encontre du requérant était une décision de transfert fondée sur les dispositions de l'article L. 572-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Ainsi, l'arrêté du 8 avril 2024 portant obligation de quitter le territoire français est entaché d'une erreur de droit et doit être annulé. Par voie de conséquence, encourent également l'annulation la décision refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire, la décision fixant le pays de destination de la reconduite ainsi que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux années.

5. Il résulte de ce qui précède que M. C est bien fondé à solliciter l'annulation de l'arrêté du préfet des Alpes-Maritimes du 8 avril 2024 en toutes ses dispositions sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 911-1 du code de justice administrative : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public ou un organisme de droit privé chargé de la gestion d'un service public prenne une mesure d'exécution dans un sens déterminé, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit par la même décision, cette mesure assortie, le cas échéant, d'un délai d'exécution () ". Aux termes de l'article L. 911-2 du même code : " Lorsque sa décision implique nécessairement qu'une personne morale de droit public prenne à nouveau une décision après une nouvelle instruction, la juridiction, saisie de conclusions en ce sens, prescrit, par la même décision juridictionnelle, que cette nouvelle décision doit intervenir dans un délai déterminé () ". Aux termes de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Si la décision portant obligation de quitter le territoire français est annulée, il est immédiatement mis fin aux mesures de surveillance (), et l'étranger est muni d'une autorisation provisoire de séjour jusqu'à ce que l'autorité administrative ait à nouveau statué sur son cas ".

7. L'exécution du présent jugement, qui prononce l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français, implique nécessairement que le préfet des Alpes-Maritimes procède à un nouvel examen de la situation de M. C. Il y a ainsi lieu d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de procéder à ce nouvel examen dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour dans un délai de dix jours à compter de la notification du présent jugement.

8. Par ailleurs, le présent jugement qui prononce l'annulation de l'obligation de quitter le territoire français et de l'interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans prises à l'encontre de M. C, implique nécessairement qu'il soit procédé à l'effacement du signalement opéré à l'encontre du requérant. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de prendre toute mesure utile afin qu'il soit procédé à l'effacement du signalement de M. C dans le système d'information Schengen dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement.

Sur les frais de l'instance :

9. Aux termes de l'article L. 761-1 du code de justice administrative : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens ou, à défaut, la partie perdante, à payer à l'autre partie la somme qu'il déterminer, au titre des frais exposés et non compris dans les dépens () ". Aux termes de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 : " Dans toutes les instances, le juge condamne la partie tenue aux dépens, ou qui perd son procès, et non bénéficiaire de l'aide juridictionnelle, à payer à l'avocat pouvant être rétribué, totalement ou partiellement, au titre de l'aide juridictionnelle, une somme qu'il détermine et qui ne saurait être inférieure à la part contributive de l'Etat majorée de 50%, au titre des honoraires et frais non compris dans les dépens que le bénéficiaire de l'aide aurait exposés s'il n'avait pas eu cette aide () ".

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme de 800 euros à verser à Me Mahoune, conseil de M. C, en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

D E C I D E

Article 1er : L'arrêté du préfet des Alpes-Maritimes du 8 avril 2024 est annulé.

Article 2 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de réexaminer la situation de M. A C dans le délai de deux à mois à compter de la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente et dans un délai de 10 jours, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de prendre toute mesure utile afin qu'il soit procédé à l'effacement du signalement de M. A C dans le système d'information Schengen dans un délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement.

Article 4 : L'Etat versera une somme de 800 (huit cents) euros à Me Mahoune en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Me Mahoune et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nice.

Lu en audience publique le 11 avril 2024.

La magistrate désignée,

signé

M. MOUTRY

La greffière,

signé

H. DIAWLa République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation, la Greffière,

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