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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2402966

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2402966

mardi 3 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2402966
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationMagistrat M. BEYLS
Avocat requérantALMAIRAC

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 3 juin 2024, Mme A B, représentée par Me Almairac, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 22 mai 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination ;

3°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer une attestation de demande d'asile, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 1 200 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 à verser à son conseil, qui renonce par avance à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle.

La requérante soutient que :

- l'arrêté attaqué est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle dès lors que le préfet s'est contenté d'user de formules stéréotypées ;

- il est entaché d'erreur de droit car il est fondé sur des articles du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment les articles L. 412-5, L. 612-2 et L. 612-6, qui ne correspondent pas à sa situation ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dès lors qu'elle a déposé une demande de réexamen de sa demande d'asile auprès de l'OFPRA en raison des éléments nouveaux intervenus après la décision de rejet prise par la CNDA ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation au regard des conséquences de cette décision sur sa situation personnelle.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes, qui n'a pas produit de mémoire en défense.

Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 19 juillet 2024.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Beyls, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 8 juillet 2024 à 14 heures 30 :

- le rapport de M. Beyls, magistrat désigné,

- et les observations de Me Oloumi, substituant Me Almairac, représentant Mme B, absente, qui maintient les conclusions et moyens énoncés dans la requête.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B, ressortissante mexicaine née le 8 juin 1993, est entrée en France en 2022 pour y solliciter l'octroi d'une protection internationale. Sa demande d'asile a été rejetée par une décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) du 29 novembre 2022, confirmée par une décision de la cour nationale du droit d'asile (CNDA) du 7 juillet 2023. Sa première demande de réexamen a été rejetée par une décision d'irrecevabilité de l'OFPRA du 24 novembre 2023, confirmée par une décision de la CNDA du 8 mars 2024. Le 22 mai 2024, la requérante a présenté une demande de réexamen de sa demande d'asile auprès de la préfecture des Alpes-Maritimes Par un arrêté du même jour, le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer une attestation de demande d'asile, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de destination. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Par une décision du 19 juillet 2024 du bureau d'aide juridictionnelle de Nice, Mme B a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par conséquent, les conclusions tendant à son admission provisoire au bénéfice de cette aide sont devenues sans objet. Il n'y a pas lieu d'y statuer.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

3. En premier lieu, l'arrêté attaqué vise notamment les dispositions applicables du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et mentionne que la demande de réexamen de la demande d'asile de Mme B, formulée le 21 novembre 2023, a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité de l'OFPRA. La circonstance que le préfet aurait omis de donner certains éléments personnels concernant la situation de la requérante ne saurait, par elle-même, caractériser une motivation insuffisante de la décision attaquée. Par suite, le préfet, qui n'est pas tenu d'énoncer l'ensemble des éléments relatifs à la situation de l'étranger dont il pourrait avoir connaissance, a suffisamment motivé cette décision en droit comme en fait. Par conséquent, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de l'arrêté attaqué manque en fait.

4. En deuxième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que le préfet se serait abstenu de se livrer à un examen particulier de la situation de la requérante.

5. En troisième lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que les articles L. 412-5, L. 612-2 et L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile constitueraient les considérations de droit sur lesquelles le préfet des Alpes-Maritimes s'est fondé pour prendre l'arrêté contesté. Par suite, la circonstance que le préfet les ait, même à tort, visés dans cet arrêté est, en tout état de cause, sans influence sur la légalité de celui-ci.

6. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 611-1 du code précité : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants : () 3° L'étranger s'est vu refuser la délivrance d'un titre de séjour, le renouvellement du titre de séjour, du document provisoire délivré à l'occasion d'une demande de titre de séjour ou de l'autorisation provisoire de séjour qui lui avait été délivré ou s'est vu retirer un de ces documents ; / 4° La reconnaissance de la qualité de réfugié ou le bénéfice de la protection subsidiaire a été définitivement refusé à l'étranger ou il ne bénéficie plus du droit de se maintenir sur le territoire français en application des articles L. 542-1 et L. 542-2, à moins qu'il ne soit titulaire de l'un des documents mentionnés au 3° () ". Aux termes de l'article L. 541-1 du même code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français. ". Aux termes de l'article L. 542-2 : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () 2° Lorsque le demandeur : () c) présente une nouvelle demande de réexamen après le rejet définitif d'une première demande de réexamen () ". Enfin, aux termes de l'article L. 531-41 du même code : " Constitue une demande de réexamen une demande d'asile présentée après qu'une décision définitive a été prise sur une demande antérieure. () ". Pour l'application de ces dispositions, une demande de réexamen est regardée comme une demande d'asile.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que la demande d'asile de la requérante a fait l'objet d'une décision de rejet de l'OFPRA le 29 novembre 2022, confirmée par la CNDA le 7 juillet 2023. Sa demande de réexamen a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité de l'OFPRA le 24 novembre 2023, confirmée par la CNDA le 8 mars 2024. Dès lors, la nouvelle demande de réexamen que l'intéressée a déposée en préfecture le 22 mai 2024, avant que ne soit pris à son encontre l'arrêté litigieux, ne lui donnait pas le droit de se maintenir sur le territoire français, dès lors que l'intéressée se trouvait alors dans le cas visé au c) du 2° de l'article L. 542-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par conséquent, la requérante n'est pas fondée à soutenir qu'elle bénéficiait d'un droit de se maintenir sur le territoire français qui aurait fait légalement obstacle à l'édiction d'une mesure d'éloignement à son encontre.

8. En cinquième lieu, il ressort des pièces du dossier que Mme B est entrée en France le 8 mai 2022, à l'âge de vingt-neuf ans. Elle fait valoir qu'elle souhaite rester à la disposition des enquêteurs à la suite de son agression dont elle a été victime le 28 janvier 2024 et qu'elle souhaite pouvoir continuer à exercer sa profession sur le territoire français. Toutefois, à la date de l'arrêté en litige, le séjour en France de la requérante, lié à l'examen de sa demande d'asile, demeure récent, alors qu'elle a vécu la majeure partie de sa vie dans son pays d'origine, où elle n'est pas dépourvue d'attaches dès lors qu'y résident les membres de sa famille. Alors que Mme B ne peut utilement invoquer les risques auxquels elle serait exposée dans son pays d'origine à l'encontre de l'obligation de quitter le territoire français, ces éléments ne permettent pas, eu égard à la faible durée et aux conditions du séjour en France de l'intéressée, de faire regarder la mesure d'éloignement comme portant à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des buts poursuivis. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ne peut qu'être écarté. Pour les mêmes motifs, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas non plus entachée d'erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur la situation de la requérante.

9. En sixième et dernier lieu, aux termes du dernier alinéa de l'article L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Un étranger ne peut être éloigné à destination d'un pays s'il établit que sa vie ou sa liberté y sont menacées ou qu'il y est exposé à des traitements contraires aux stipulations de l'article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales du 4 novembre 1950. ". Aux termes de l'article 3 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Nul ne peut être soumis à la torture ni à des peines et traitements inhumains et dégradants. ". Ces textes font obstacle à ce que puisse être légalement désigné comme pays de renvoi d'un étranger faisant l'objet d'une mesure d'éloignement un Etat pour lequel il existe des motifs sérieux et avérés de croire que l'intéressé s'y trouverait exposé à un risque réel pour sa personne soit du fait des autorités de cet Etat, soit même du fait de personnes ou groupes de personnes ne relevant pas des autorités publiques, dès lors que, dans ce dernier cas, les autorités de l'Etat de renvoi ne sont pas en mesure de parer à un tel risque par une protection appropriée.

10. En l'espèce, la requérante soutient qu'elle craint d'être exposée à des persécutions ou à des atteintes graves en cas de retour dans son pays d'origine, le Mexique, du fait d'un président de société influent lui ayant fait subir de graves sévices, sans pouvoir bénéficier de la protection effective des autorités. Elle fait valoir devant la CNDA que, journaliste de profession, elle a participé, le 28 février 2020, à un évènement professionnel, au cours duquel elle a été droguée à son insu. Elle s'est réveillée le lendemain au domicile d'une personne rencontrée la veille et s'est rendue compte qu'elle avait subi de graves sévices. Avant de partir, elle a signifié à son agresseur sa volonté de porter plainte. Cette personne l'a ensuite régulièrement menacée par téléphone. N'ayant pas déposé plainte, les intimidations ont cessé. Le 24 février 2021, elle a décidé de déposer une plainte, et des investigations ont été lancées. Les menaces téléphoniques à son égard ont alors repris. En mai 2021, son grand-père a été kidnappé et a fait l'objet d'une extorsion de fonds. Un jour, sa petite sœur a été victime d'un vol à main armé. Craignant pour sa sécurité, elle a quitté le Mexique par la voie aérienne et est entrée en France le 8 mai 2022.

11. Si la CDNA a confirmé le rejet de sa demande d'asile le 24 novembre 2023 puis le rejet de sa demande de réexamen le 8 mars 2024, l'intéressée apporte cependant, dans la présente instance, des éléments nouveaux permettant de corroborer ses allégations sur la réalité des menaces dont elle fait l'objet de la part de son agresseur. Elle a en effet porté plainte pour des faits de vol et de viol survenus le 28 janvier 2024 à Saint-Laurent-du-Var qui sont, d'après elle, en rapport avec sa demande d'asile dans la mesure où la femme qui l'a agressée connaissait son prénom et l'a menacée. Par ailleurs, elle expose que son ancien employeur, qui occupe désormais de hautes fonctions au Mexique, a continué à la menacer pour qu'elle retire la plainte qu'elle avait déposée au Mexique, que celle-ci a été classée sans suite le 17 avril 2024 et que, face à la carence des autorités mexicaines, elle a dénoncé publiquement son agresseur sur le réseau social X (anciennement Twitter) en joignant à sa publication une photo de ce dernier. Ces éléments conduisent, en l'état de l'instruction, à regarder la requérante comme établissant être exposée à des atteintes graves en cas de retour dans son pays d'origine en raison de ses craintes à l'égard de son agresseur et de sa situation de particulière vulnérabilité due aux violences sexuelles qu'elle a subies, sans être en mesure de bénéficier de la protection effective des autorités mexicaines. Ainsi, dans les circonstances particulières de l'espèce, la décision fixant le pays de renvoi doit être regardée comme ayant été prise en méconnaissance des stipulations et dispositions mentionnées au point 10, en tant qu'elle fait mention du pays dont elle possède la nationalité.

12. Il résulte de tout ce qui précède que seule la décision fixant le pays dont Mme B a la nationalité comme le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office, contenue dans l'article 3 de l'arrêté du préfet des Alpes-Maritimes du 22 mai 2024, doit être annulée. En revanche, les conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction et d'astreinte :

13. Le présent jugement rejette les conclusions dirigées contre la décision portant obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours. Par ailleurs, l'annulation partielle de la décision fixant le pays de destination de la mesure d'éloignement prise à l'encontre de Mme B n'implique par elle-même aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions de la requête à fin d'injonction et d'astreinte doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

14. L'État n'étant pas, pour l'essentiel, la partie perdante dans la présente instance, les conclusions présentées par la requérante sur le fondement des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de Mme B tendant au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La décision fixant le pays dont Mme B a la nationalité comme le pays à destination duquel elle pourra être reconduite d'office, contenue dans l'article 3 de l'arrêté du préfet des Alpes-Maritimes du 22 mai 2024, est annulée.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B, à Me Almairac et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Grasse.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 septembre 2024.

Le magistrat désigné,

signé

N. BEYLSLa greffière,

signé

A. BAHMED

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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