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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2403615

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2403615

vendredi 12 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2403615
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat M. BEYLS
Avocat requérantWAOUAJRA WISSEM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 3 juillet 2024 et 5 juillet 2024, M. C B, représenté par Me Waouajra, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler l'arrêté du 1er juillet 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, a abrogé le récépissé de demande de titre de séjour en sa possession, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours ;

3°) d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de lui délivrer un titre de séjour et, dans l'attente, de lui délivrer jusqu'à la délivrance effective de ce titre une autorisation provisoire de séjour à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, ou, à titre subsidiaire, de procéder au réexamen de sa demande de titre de séjour, dans le délai de deux mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 200 euros par jour de retard, et, dans l'attente, de lui délivrer un récépissé de demande de renouvellement de titre de séjour l'autorisant à travailler, dans les mêmes conditions de délai et d'astreinte ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Waouajra, laquelle renonce par avance à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, de la somme de 2 000 euros en application des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Le requérant soutient que :

- l'arrêté attaqué a été signé par une autorité incompétente ;

- il est insuffisamment motivé et il est entaché d'un défaut d'examen approfondi de sa situation personnelle et familiale dès lors que le préfet n'a pas pris en compte l'ensemble des éléments portés à sa connaissance ;

- il a été pris à l'issue d'une procédure irrégulière dès lors que le préfet a méconnu son droit à être entendu et n'a pas saisi la commission du titre de séjour ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant signée à New-York le 26 janvier 1990 ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 423-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il repose sur des faits matériellement inexacts dès lors qu'il se borne à indiquer de manière péremptoire dans son arrêté qu'il ne dispose pas d'une vie privée et familiale en France ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation quant à ses conséquences sur sa situation personnelle ainsi que d'une erreur d'appréciation quant à la menace à l'ordre public que son comportement constituerait ;

- la décision portant refus de délai de départ volontaire est entachée d'une erreur d'appréciation ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors qu'il justifie de l'intensité de ses liens sur le territoire français ;

- la décision portant assignation à résidence porte atteinte à sa vie privée et familiale dès lors qu'elle l'empêche d'exercer son droit de visite sur son enfant et qu'elle l'empêchera d'exercer sereinement l'activité professionnelle qu'il devait débuter le 15 juillet 2024.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juillet 2024, le préfet des Alpes-Maritimes, représenté par la SELARL Serfaty-Venutti-Camacho-Cordier, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n°91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné M. Beyls, premier conseiller, pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 5 juillet 2024 à 15 heures 00 :

- le rapport de M. Beyls, magistrat désigné, qui informe les parties de l'incompétence du magistrat désigné pour connaître des conclusions à fin d'annulation des décisions portant refus de délivrance d'un titre de séjour et abrogation du récépissé de demande de titre de séjour, qui relèvent de la formation collégiale,

- les observations de Me Waouajra, représentant M. B, en l'absence de celui-ci, qui reprend les faits, conclusions et moyens développés dans la requête,

- et les observations de M. A, représentant le préfet des Alpes-Maritimes.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant tunisien né le 22 novembre 1994, est entré en France le 6 avril 2006 et a notamment obtenu une carte de résident, valable du 24 juin 2011 au 23 juin 2021, puis deux cartes de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale ", le dernier titre en sa possession étant valable du 11 janvier 2023 au 10 janvier 2024. Il a sollicité le renouvellement de son titre de séjour le 10 janvier 2024 alors qu'il était incarcéré à la maison d'arrêt de Grasse. Par un arrêté du 1er juillet 2024, le préfet des Alpes-Maritimes a refusé de lui délivrer un titre de séjour, a abrogé le récépissé de demande de titre de séjour en sa possession, lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination de cette mesure d'éloignement, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours. Par la présente requête, M. B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée par la juridiction compétente ou son président () ".

3. Eu égard à l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur la requête de M. B, il y a lieu de prononcer son admission provisoire à l'aide juridictionnelle.

Sur la compétence du magistrat désigné :

4. Il résulte des dispositions des articles L. 614-1, L. 614-3 et L. 614-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et de l'article R. 776-17 du code de justice administrative, qu'en cas d'assignation à résidence du requérant, il appartient au magistrat désigné par le président du tribunal administratif de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation des décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le pays de destination, prononçant une interdiction de retour et assignant à résidence, dont il pourrait être saisi. Toutefois, il ne lui appartient pas de se prononcer sur les conclusions tendant à l'annulation de la décision relative au séjour.

5. Par suite, les conclusions de la requête aux fins d'annulation de l'arrêté du préfet des Alpes-Maritimes du 1er juillet 2024, en tant qu'il porte rejet de la demande de titre de séjour présentée par M. B et abrogation du récépissé de demande de titre de séjour en sa possession, doivent être renvoyées devant une formation collégiale du tribunal, ainsi que les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte qui s'y rattachent et les conclusions relatives aux frais de cette instance.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

6. Il ressort des pièces du dossier que M. B est arrivé en France en 2006, à l'âge de onze ans, et qu'il y réside depuis lors, de même que l'ensemble de sa famille. Hébergé à titre gratuit chez ses parents, il est le père d'un enfant français né le 12 février 2021 de son union avec une ressortissante française. Il produit à l'instance un jugement du 4 octobre 2022 par lequel le juge aux affaires familiales du tribunal judiciaire de Nice a constaté l'exercice commun de l'autorité parentale, a fixé la résidence habituelle de l'enfant au domicile maternel, a accordé un droit de visite au requérant et a mis à la charge de ce dernier le versement d'une pension alimentaire de 125 euros par mois au titre de sa contribution à l'entretien et à l'éducation de sa fille. Il ressort de l'attestation de l'ex-conjointe du requérant, en date du 2 juillet 2024, ainsi que des attestations établies par la fratrie de ce dernier, qu'il s'acquitte mensuellement de son obligation financière à l'égard de la mère de sa fille, que son incarcération du 22 novembre 2023 au 24 mai 2024 n'a pas mis fin à cette participation à l'entretien et à l'éducation de son enfant et qu'il exerce son droit de visite selon les modalités fixées par le juge aux affaires familiales. Si le requérant a fait l'objet de trois condamnations pénales en 2015, 2017 et 2023 pour des faits en lien avec le trafic de stupéfiants et si ces faits, par leur répétition, sont de nature à caractériser une menace pour l'ordre public, les éléments du dossier ne permettent pas d'établir l'intensité de l'implication du requérant dans un trafic de stupéfiants ni son actualité. Par ailleurs, il justifie avoir travaillé dans le cadre de plusieurs missions d'intérim et il se prévaut d'une promesse d'embauche datée du 24 juin 2024 en tant que plombier. Enfin, l'intéressé n'a plus d'attaches familiales en Tunisie. Par suite, eu égard à l'ancienneté du séjour du requérant en France, où il est arrivé enfant et a passé la majeure partie de sa vie, et où réside l'ensemble de sa famille, le préfet des Alpes-Maritimes, en obligeant M. B à quitter le territoire français, a porté au droit de l'intéressé au respect de sa vie privée et familiale une atteinte excédant ce qui était nécessaire à la défense de l'ordre public et a, par suite, méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

7. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 1er juillet 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes lui a fait obligation de quitter le territoire français. Doivent également être annulées, par voie de conséquence de l'illégalité de la mesure d'éloignement, les décisions du même jour par lesquelles cette même autorité a refusé d'accorder un délai de départ volontaire à M. B, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans, a fixé le pays de destination de la mesure d'éloignement et l'a assigné à résidence pour une durée de quarante-cinq jours.

Sur les conclusions aux fins d'injonction et d'astreinte :

8. L'exécution du présent jugement n'implique pas qu'un titre de séjour soit délivré à M. B. Elle implique seulement, par application des dispositions de l'article L. 911-2 du code de justice administrative et de l'article L. 614-16 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, que le préfet des Alpes-Maritimes procède au réexamen de la situation de M. B et le munisse d'une autorisation provisoire de séjour. Par suite, il y a lieu d'enjoindre au préfet des Alpes-Maritimes de procéder au réexamen de la situation de M. B dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement et de lui délivrer, dans l'attente de ce réexamen et dans le délai de cinq jours suivant la notification du présent jugement, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

D E C I D E :

Article 1 : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Les conclusions de M. B tendant à l'annulation de l'arrêté du préfet des Alpes-Maritimes du 1er juillet 2024, en tant qu'il porte rejet de la demande de titre de séjour présentée par M. B et abrogation du récépissé de demande de titre de séjour en sa possession, les conclusions accessoires aux fins d'injonction et d'astreinte qui s'y rattachent ainsi que les conclusions relatives aux frais de cette instance sont renvoyées devant une formation collégiale du tribunal administratif de Nice.

Article 3 : Les décisions du 1er juillet 2024, prises à l'encontre de M. B, portant obligation de quitter sans délai le territoire français, fixant le pays de renvoi, prononçant une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans et portant assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours sont annulées.

Article 4 : Il est enjoint au préfet des Alpes-Maritimes de réexaminer la situation de M. B dans un délai d'un mois suivant la notification du présent jugement et de le munir, dans l'attente de ce réexamen et dans le délai de cinq jours suivant la notification du présent jugement, d'une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, au préfet des Alpes-Maritimes et à Me Waouajra.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, au bureau d'aide juridictionnelle du tribunal judiciaire de Nice et au procureur de la république du tribunal judiciaire de Nice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 12 juillet 2024.

Le magistrat désigné,

signé

N. BEYLSLa greffière,

signé

A. BAHMED

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation le greffier,

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