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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2404952

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2404952

vendredi 13 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2404952
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat Mme SANDJO
Avocat requérantSERFATY VENUTTI CAMACHO & CORDIER

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés les 5 et 12 septembre 2024, M. A B, représenté par Me Schlembach demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'ordonner, avant-dire droit, à la préfecture des Alpes-Maritimes de mettre à disposition son entier dossier ;

2°) d'annuler l'arrêté du 5 août 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays d'exécution de la mesure d'éloignement, et prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire d'une durée de 2 ans ;

3°) de mettre à la charge de l'État une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que :

- son recours est recevable, les conditions de la notification de l'arrêté contesté ne lui ayant pas permis d'en comprendre les incidences et de faire valoir ses droits utilement ;

- l'arrêté contesté méconnaît les dispositions des articles L. 121 et L. 122-1 du code des relations entre le public et l'administration dès lors qu'il n'a pas été mis en mesure de se faire assister par un conseil ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire :

- l'arrêté attaqué lui faisant obligation de quitter le territoire est entaché d'une erreur de droit, d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle et d'erreurs de fait ;

- il est dépourvu de base légale ;

En ce qui concerne l'interdiction de circulation sur le territoire :

- l'arrêté méconnaît les stipulations de l'article 45 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- il est entaché d'une erreur manifeste d'appréciation et est disproportionné ;

Par un mémoire en défense enregistré le 13 septembre 2023, le préfet des Alpes-Maritimes, représenté par la Selarl Serfaty-Venutti-Camacho et Cordier conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable en raison de sa tardiveté ;

- aucun des moyens soulevés par le requérant n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le traité sur le fonctionnement de l'Union européenne ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la directive 2004-38 CE du 29 avril 2004 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Sandjo, conseillère, pour statuer sur les litiges relatifs aux décisions portant mesure d'éloignement des ressortissants étrangers en application des articles L. 911-1 et L. 911-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

Les parties ont été régulièrement informées du jour de l'audience.

Après avoir entendu, au cours de l'audience publique du 13 septembre 2024 à 14 heures 30 :

- le rapport de Mme Sandjo, magistrate désignée ;

- les observations de Me Schlembach, représentant M. B, et de M. B, assisté de Mme C interprète en langue russe ;

- le préfet des Alpes-Maritimes n'étant ni présent, ni représenté.

La clôture d'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience

Considérant ce qui suit :

1. M. B, requérant se réclamant de la double nationalité ukrainienne et roumaine, déclare être entré en France en 2022. Par un arrêté du 5 août 2024, le préfet des Alpes-Maritimes lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays d'exécution de la mesure d'éloignement, et prononcé à son encontre une interdiction de circulation sur le territoire d'une durée de 2 ans. M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions tendant à ce que le tribunal ordonne à l'administration de communiquer l'entier dossier administratif :

2. Aux termes de l'article L. 614-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger peut demander au président du tribunal administratif ou au magistrat désigné à cette fin () la communication du dossier contenant les pièces sur la base desquelles la décision contestée a été prise ".

3. Le préfet des Alpes-Maritimes ayant produit, le 13 septembre 2024, préalablement à la tenue de l'audience, les pièces relatives à la situation administrative du requérant, l'affaire est en état d'être jugée et le principe du contradictoire a été respecté. Il n'apparaît donc pas nécessaire, dans les circonstances de l'espèce, d'ordonner avant dire droit la communication de l'entier dossier du requérant détenu par l'administration.

Sur la fin de non-recevoir opposé par le préfet des Alpes-Maritimes tirée de la tardiveté de la requête en annulation :

4. D'une part, aux termes de l'article. L 911-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'une disposition du présent code prévoit qu'une décision peut être contestée selon la procédure prévue au présent article, le tribunal administratif peut être saisi dans le délai d'un mois à compter de la notification de la décision. () Si, en cours d'instance, l'étranger est placé en rétention administrative, le tribunal administratif statue dans un délai de cent quarante-quatre heures à compter de la date à laquelle cette décision lui est notifiée par l'autorité administrative ". Aux termes de l'article R. 921-2 du même code : " () Lorsque le délai de recours prévu à l'article L. 911-1 n'est pas expiré à la date à laquelle l'autorité compétente notifie à l'intéressé une décision d'assignation à résidence en application de l'article L. 731-1, l'autorité administrative l'informe que ce délai est interrompu et qu'il dispose désormais, à compter de cette information, du délai de sept jours prévu à l'article L. 921-1 pour introduire son recours s'il ne l'a pas déjà fait./ Lorsque le délai de recours mentionné à l'article L. 911-1 ou à l'article L. 921-1 n'est pas expiré à la date à laquelle l'autorité compétente notifie à l'intéressé une décision de placement en rétention administrative, l'autorité administrative l'informe que ce délai est interrompu et qu'il dispose désormais, à compter de cette information, du délai de quarante-huit heures prévu à l'article L. 921-2 pour introduire son recours s'il ne l'a pas déjà fait ". Selon l'article R. 921-3 du même code : " Les délais de recours de sept jours et quarante-huit heures respectivement prévus aux articles L. 921-1 et L. 921-2 ne sont susceptibles d'aucune prorogation ". Et aux termes de l'article R. 922-9 du même code : " ()/ Si, au moment de la notification d'une décision relevant du présent titre, l'étranger est retenu ou détenu, sa requête en annulation de cette décision peut valablement être déposée, dans le délai de recours contentieux, auprès du responsable du lieu de rétention administrative ou du chef de l'établissement pénitentiaire. Dans ce cas, mention du dépôt de la requête est faite sur un registre ouvert à cet effet. Un récépissé indiquant la date et l'heure du dépôt est délivré au requérant. L'autorité qui a reçu la requête la transmet sans délai et par tous moyens au président du tribunal administratif. ".

5. Il résulte de ces dispositions que, d'une part, pour être recevables, les requêtes dirigées contre une mesure d'obligation de quitter le territoire sans délai doivent être présentées au greffe du tribunal, pour y être enregistrées, dans un délai de sept jours suivant la notification de l'arrêté comportant ces décisions. Ce délai de sept jours, qui n'est pas un délai franc et n'obéit pas aux règles définies à l'article 642 du nouveau code de procédure civile, se décompte d'heure à heure et ne saurait recevoir aucune prorogation. D'autre part, les conditions de notification d'un acte administratif sont sans incidence sur sa légalité et n'ont d'effet que sur le déclenchement du délai de recours contentieux à son encontre.

6. Pour soutenir que sa requête était néanmoins recevable, M. B fait valoir que la notification de l'arrêté contesté, effectuée le samedi 10 août 2024 à 10 heures 50, ne lui a permis d'introduire son recours dans le délai, et que l'interprète requise ne lui a indiqué que le délai de 2 mois pour effectuer son recours, omettant de lui signifier que ce délai ne concernait que le recours administratif et aucunement le délai contentieux, fixé au délai de 7 jours.

7. Il ressort des pièces du dossier, que l'arrêté litigieux a été notifié à M. B par voie administrative, le 10 août 2024 à 10 heures 50, avec l'assistance téléphonique d'une interprète en langue russe. Le formulaire de notification indiquait que l'intéressé disposait d'un délai de sept jours pour introduire un recours contentieux devant le tribunal administratif de Nice. Le même formulaire l'informait également de la possibilité de déposer son recours auprès du chef de l'établissement pénitentiaire en cas de détention. La requête de M. B tendant à l'annulation de l'arrêté litigieux n'a été enregistrée au greffe du tribunal administratif que le 5 septembre 2024 à 15 heures 23, soit après l'expiration du délai prévu par les dispositions citées au point 4 du présent jugement.

8. Toutefois, il ressort également des pièces du dossier que le requérant justifie, par une lettre adressée à l'administration pénitentiaire, avoir contacté le greffe de l'établissement pénitentiaire, afin de connaître les modalités pour déposer un recours et obtenir l'aide d'un conseil, et que celui-ci ne lui a répondu que 13 août 2024, veille du grand week-end de l'assomption du 15 août 2024, en le renvoyant vers le service pénitentiaire d'insertion et de probation (SPIP), lequel ne l'a convoqué que le 19 août 2024. Les pièces du dossier font d'ailleurs apparaître un courriel adressé par la conseillère pénitentiaire et d'insertion, et adressé au greffe de la maison d'arrêt de Grasse, le 19 août 2024, indiquant la volonté non équivoque du requérant de déposer un recours contre l'arrêté notifié le 10 août 2024. Les mêmes pièces font état de deux courriers rédigés par le requérant, avec le concours de la Cimade, demandant des rendez-vous avec le greffe afin de déposer son recours. Dans les circonstances très particulières de l'espèce, le requérant est fondé à soutenir qu'il a été empêché de déposer un recours dans le délai qui lui était opposable. Par suite, la fin de non-recevoir invoquée par le préfet des Alpes-Maritimes et tirée de la tardiveté du recours doit être écartée.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

9. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () ".

10. Pour prendre l'arrêté contesté, le préfet des Alpes-Maritimes s'est fondé notamment sur la circonstance que M. B ne peut justifier de sa date d'entrée exacte sur le territoire, qu'il ne démontre par aucun élément probant disposer de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale en France, qu'il n'est inscrit dans aucun établissement de formation pour y suivre des étude et une formation, et que son comportement personnel constitue, du point de vue de l'ordre public ou de la sécurité publique une menace grave, dès lorsqu'il a été condamné à une peine d'emprisonnement d'une durée de 6 mois pour des faits de violence sur sa concubine. La décision indique encore que le requérant ne démontre ni contribuer effectivement à l'éducation de son fils, ni la réalité des liens avec cet enfant, et que ni l'enfant, ni son épouse ne lui ont rendu visite pendant son incarcération.

11. Il ressort cependant des pièces du dossier que, en premier lieu, et nonobstant leurs difficultés de couple, M. et Mme B ont maintenu la réalité d'un lien matrimonial, Mme B ayant adressé à l'administration pénitentiaire des demandes de permis de visite de son conjoint, pour elle-même et son fils mineur, pendant la durée de son incarcération, notamment le 25 juin 2024, restées sans réponse. Le requérant et son épouse, présente à l'audience publique accompagnée de leur fils mineur, ont justifié, au cours de cette audience la réalité de leur résidence à Antibes, au sein de l'hôtel qui emploie son épouse, en contrepartie du paiement d'un loyer d'environ 500 euros mensuels, et dont les requérants ont apporté la preuve qu'il est acquitté régulièrement.

12. En deuxième lieu, et s'agissant de ses ressources, le requérant produit son contrat de mission auprès d'une entreprise temporaire dans le secteur du bâtiment en qualité de coffreur et de nombreux bulletins de salaires pour les années 2022, 2023, et 2024, dont il ressort une rémunération nette moyenne de 1 100 euros. Il produit également le contrat à durée indéterminée de son épouse, recrutée en qualité d'employée polyvalente auprès d'un établissement hôtelier depuis le 1er octobre 2023, pour une rémunération mensuelle moyenne de 1 400 euros. M. B établit ainsi que son couple dispose de ressources suffisantes pour subvenir à ses besoins et à ceux de leur fils, âgé de 6 ans et scolarisé en classe élémentaire, précédemment en maternelle, au sein du Groupe scolaire Jacques Prévert à Antibes. Le certificat de scolarité de l'enfant B produit au dossier, au titre de l'inscription pour l'année scolaire 2024-2025 vise nominativement M. B comme personne responsable et de contact.

13. Dans ces conditions, et considérant au surplus la circonstance que le mémoire en défense produit par le préfet n'est pas spécifique à la situation de M. B, mais vise une autre personne dont les circonstances de fait et de droit sont différentes, la décision du 5 août 2024 portant obligation de quitter le territoire sans délai, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de circulation sur le territoire de 2 ans à l'encontre de M. B est entachée d'erreurs de fait, d'une erreur manifeste d'appréciation et, par suite, méconnaît les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et doit être annulée, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat une somme de 900 euros au titre des frais exposés par M. B et non compris dans les dépens.

D É C I D E :

Article 1er : L'arrêté du préfet des Alpes-Maritimes du 5 août 2024 est annulé.

Article 2 : L'État versera à M. B une somme de 900 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des Outre-mer et au procureur de la République près le tribunal judiciaire de Nice.

Lu en audience publique le 13 septembre 2024.

La magistrate désignée,

signé

G. SANDJOLa greffière,

signé

H. DIAW

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef

Ou par délégation, la greffière

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