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AccueilJurisprudence administrativeN° TA06-2405030

Tribunal Administratif de Nice — Décision N° TA06-2405030

jeudi 10 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de Nice
SectionTribunal Administratif de Nice
N° DossierTA06-2405030
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationMagistrat Mme Soler

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de Nice a examiné la requête de M. B, ressortissant tunisien, contestant l'arrêté préfectoral du 9 septembre 2024 prononçant une interdiction de retour sur le territoire français de deux ans. Le tribunal a rejeté le moyen tiré du défaut de motivation, estimant que l'arrêté visait les textes applicables (articles L. 612-7 et L. 613-2 du CESEDA) et exposait les éléments de fait relatifs à la situation personnelle du requérant. La solution retenue est le rejet de la demande d'annulation, confirmant ainsi la légalité de la décision préfectorale.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 11 et 19 septembre 2024, M. A B, représenté par Me Dridi, demande au tribunal :

1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire ;

2°) d'annuler l'arrêté du 9 septembre 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 800 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision attaquée est entachée d'un défaut de motivation ;

- il a été privé du droit d'être entendu ;

- elle est entachée d'un vice de procédure en méconnaissance des dispositions de l'article R. 613-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la décision attaquée méconnaît les stipulations des articles 5 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

La requête a été communiquée au préfet des Alpes-Maritimes qui n'a pas produit de mémoire en défense mais qui a produit des pièces le 11 septembre 2024.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

La présidente du tribunal a désigné Mme Soler, première conseillère, en application des dispositions de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile pour statuer sur les litiges visés audit article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 19 septembre 2024 à 14h30 :

- le rapport de Mme Soler ;

- et les observations de Me Dridi, représentant M. B.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ressortissant tunisien né en 2002, a fait l'objet d'un arrêté du 9 septembre 2024 par lequel le préfet des Alpes-Maritimes a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par sa requête, M. B demande au tribunal l'annulation de cet arrêté.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. Le requérant demande le bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire. En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, M. B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

4. Aux termes de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque l'étranger s'est maintenu irrégulièrement sur le territoire au-delà du délai de départ volontaire, l'autorité administrative édicte une interdiction de retour. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. / Les effets de cette interdiction cessent à l'expiration d'une durée, fixée par l'autorité administrative, qui ne peut excéder cinq ans à compter de l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 613-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions relatives au refus et à la fin du délai de départ volontaire prévues aux articles L. 612-2 et L. 612-5 et les décisions d'interdiction de retour et de prolongation d'interdiction de retour prévues aux articles L. 612-6, L. 612-7, L. 612-8 et L. 612-11 sont distinctes de la décision portant obligation de quitter le territoire français. Elles sont motivées ".

6. En l'espèce, la décision attaquée vise les dispositions légales sur lesquelles elle se fonde, notamment les articles L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, et comporte les éléments de fait relatifs à la situation personnelle de M. B et notamment que celui-ci a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français le 3 août 2023 qui lui a été notifiée le 8 août 2023, qu'il s'est maintenu sur le territoire national de manière irrégulière sans pouvoir démontrer avoir exécuté cette décision d'éloignement, qu'il ne justifie d'aucune circonstance humanitaire au sens des dispositions de l'article L. 612-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qu'il ne justifie pas de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, qu'il est célibataire et sans enfant et est dépourvu d'attaches familiales sur le territoire alors que sa famille réside en Tunisie, qu'il est défavorablement connu des services de police pour des faits d'usage illicite de stupéfiants à quatre reprises, port sans motif légitime d'armes, munitions ou éléments essentiels de catégorie D, circulation avec un véhicule terrestre à moteur sans assurance, offre ou cession non autorisée de stupéfiants, détention non autorisée de stupéfiants, vol en réunion, port sans motif légitime d'arme blanche ou incapacitante de catégorie D, vol par effraction dans un local d'habitation ou un lieu d'entrepôt, recel de bien provenant d'un vol, violation de domicile et vol en réunion et que l'interdiction de retour sur le territoire français qui est prononcée à son encontre n'est pas de nature à comporter pour sa situation personnelle ou familiale des conséquences d'une exceptionnelle gravité. Si le requérant soutient que la décision est insuffisamment motivée dès lors qu'elle ne fait pas mention qu'il est entré en France en 2019 alors qu'il était mineur et qu'il a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance, il résulte ce qui vient d'être dit ci-dessus que la décision mentionne qu'il ne justifie pas de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de sorte que cet élément a bien été mentionné par le préfet, quand bien même il serait erroné. Dans ces conditions, il ne ressort pas des pièces du dossier que la décision attaquée serait entachée d'un défaut de motivation. Il suit de là que ce moyen doit être écarté.

7. En deuxième lieu, aux termes de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Toute personne a le droit de voir ses affaires traitées impartialement, équitablement et dans un délai raisonnable par les institutions, organes et organismes de l'Union. / 2. Ce droit comporte notamment : / a) le droit de toute personne d'être entendue avant qu'une mesure individuelle qui l'affecterait défavorablement ne soit prise à son encontre () ". Il résulte de la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne que cet article ne s'adresse pas aux Etats membres mais uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union et que sa méconnaissance par une autorité d'un Etat membre ne peut, dès lors, être utilement invoquée. Il en va différemment, en revanche, de la méconnaissance du droit d'être entendu en tant qu'il fait partie intégrante du respect des droits de la défense, lequel constitue un principe général du droit de l'Union européenne. Ce droit, qui se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts, ne saurait toutefois être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente serait tenue, dans tous les cas, d'entendre de façon spécifique l'intéressé, lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter, de manière utile et effective, son point de vue sur la décision en cause. En outre, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu influer sur le contenu de la décision.

8. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, et notamment du procès-verbal d'audition du 9 septembre 2024 à 9h24, au cours de laquelle il était assisté par un avocat, qu'avant l'édiction de la mesure d'éloignement contestée à 13h00, M. B a été entendu par les services de police sur l'irrégularité de son séjour sur le territoire français, sur les précédentes mesures d'éloignement dont il avait fait l'objet et sur leur exécution. Par suite, il n'est pas fondé à soutenir qu'il aurait été privé de son droit à être entendu ni qu'il n'aurait pas bénéficié d'un temps raisonnable pour faire connaître, de manière utile et effective, ses observations préalablement à l'adoption de la mesure d'éloignement. Il suit de là que ce moyen doit être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article R. 613-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger auquel est notifiée une interdiction de retour sur le territoire français est informé du caractère exécutoire de cette décision et de ce que la durée pendant laquelle il lui est interdit de revenir sur le territoire commence à courir à la date à laquelle il satisfait à son obligation de quitter le territoire français. / Il est également informé des conditions d'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français mentionnées à l'article R. 711-1, ainsi que des conditions dans lesquelles il peut justifier de sa sortie du territoire français conformément aux dispositions de l'article R. 711-2 ".

10. Les dispositions précitées définissent les informations qui doivent être communiquées à un étranger faisant l'objet d'une interdiction de retour sur le territoire français, postérieurement au prononcé de cette interdiction. Dès lors, ces dispositions, qui sont propres aux conditions d'exécution de l'interdiction, sont sans incidence sur sa légalité, et ne peuvent être utilement invoquées au soutien de conclusions tendant à son annulation. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté comme inopérant.

11. En quatrième lieu, aux termes de l'article 5 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit à la liberté et à la sûreté. Nul ne peut être privé de sa liberté, sauf dans les cas suivants et selon les voies légales : / () / f) s'il s'agit de l'arrestation ou de la détention régulière d'une personne pour l'empêcher de pénétrer irrégulièrement dans le territoire, ou contre laquelle une procédure d'expulsion ou d'extradition est en cours. / () ".

12. Si le requérant soutient que la décision attaquée lui a été notifiée dans le cadre d'une mesure coercitive dont il n'est pas possible de contrôler si elle a été réalisée dans des conditions légales et notamment le nombre d'auditions dont il a fait l'objet, ce moyen est sans incidence sur la légalité de la décision attaquée dès lors que d'une part, les conditions de notification d'une décision sont distinctes de son existence et que d'autre part, il résulte de ce qui a été dit au point 8 que M. B n'a pas été privé de son droit à être entendu. Par suite, ce moyen doit également être écarté.

13. En cinquième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale (). / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Et aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / () ".

14. En l'espèce, M. B soutient qu'il a fixé en France le centre de sa vie privée et familiale dès lors qu'il y est entré alors qu'il était encore mineur, qu'il travaille et qu'il vit en concubinage avec une ressortissante française avec laquelle il envisage de se marier. Toutefois, s'il ressort en effet des pièces du dossier que l'intéressé a été pris en charge par l'aide sociale à l'enfance le 19 décembre 2018, alors qu'il était encore mineur, il ressort du procès-verbal d'audition du 9 septembre 2024 au cours de laquelle il était assisté par un avocat, que M. B a déclaré être célibataire et vivre seul bien qu'il ait mentionné devoir se marier au mois d'octobre. S'il ressort au contraire des pièces produites par le requérant qu'il serait hébergé, à une autre adresse que celle qu'il a déclaré lors de son audition, par le père de sa fiancée depuis le 8 novembre 2023 et qu'il a travaillé dans le cadre de son apprentissage du 16 septembre 2019 au 30 avril 2020 puis dans le cadre d'une mission d'intérim du 1er au 30 avril 2023, du 1er novembre au 31 décembre 2023, du 1er au 29 février 2024 et enfin du 1er au 30 juin 2024, ces seules circonstances, au regard des nombreux faits pour lesquels il a été interpellé, rappelés au point 6, et condamné pour certains, et alors que l'intéressé a déclaré avoir vécu aux Pays-Bas pendant plusieurs mois au cours des années 2023 et 2024, ne sont pas de nature à établir que la décision lui faisant interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans porterait une atteinte disproportionnée à sa vie privée et familiale au regard des buts en vue desquels elle a été prise ou serait entachée d'une erreur manifeste d'appréciation. Il suit de là que ces moyens doivent être écartés.

15. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. B doivent être rejetées et par voie de conséquence celles présentées au titre des frais liés au litige.

D E C I D E :

Article 1er : M. B est admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet des Alpes-Maritimes.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et au bureau de l'aide juridictionnelle près du tribunal judiciaire de Nice.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 10 octobre 2024.

La magistrate désignée,

signé

N. SOLERLa greffière,

signé

M-C. MASSE

La République mande et ordonne au préfet des Alpes-Maritimes en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Pour le greffier en chef,

Ou par délégation la greffière,

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