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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-1901338

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-1901338

vendredi 15 juillet 2022

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-1901338
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC+
Formation2ème chambre
Avocat requérantARMOUDOM

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, des mémoires en réplique et un mémoire récapitulatif, enregistrés les 25 septembre 2019, 22 juillet 2020, 5 octobre 2020, 20 octobre 2021, 24 janvier 2022 et 1er juin 2022, M. B A, représenté par Me Avril, avocat, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) d'annuler la délibération du conseil municipal de Saint-Denis du 26 avril 2019 portant " attribution d'une subvention d'équipement à l'association culturelle et éducative comorienne de La Réunion (ACECR) " au titre de la réalisation du Centre comorien de culture et de connaissances (CCCC) ;

2°) d'annuler les mandats de paiement des 12 septembre 2016, 9 mai 2018, 7 novembre 2018 et 10 septembre 2019 ;

3°) d'enjoindre à la commune de Saint-Denis d'émettre un titre de recettes en vue du remboursement de l'intégralité des subventions versées à l'ACECR ;

4°) de mettre à la charge de la commune de Saint-Denis une somme de 2 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la demande de subvention n'est pas conforme aux exigences de transparence de la vie publique prévues par les dispositions du décret n° 2016-1971 du 28 décembre 2016 ;

- les informations communiquées aux élus pour justifier l'attribution de la subvention complémentaire de 200 000 euros étaient insuffisantes ; elles tendaient à dissimuler la destination réelle de l'édifice subventionné et l'identité réelle des bénéficiaires de la subvention ;

- la délibération litigieuse viole la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l'Etat ;

- s'agissant des mandats de paiement, la commune ne justifie pas du règlement du solde des subventions accordées ni de l'existence des pièces justificatives requises en vertu de l'annexe du décret n° 2016-33 du 29 janvier 2016 ;

Par des mémoires en défense enregistrés les 14 mai 2020, 20 mai 2022 et 8 juin 2022, la commune de Saint-Denis, représentée par Me Armoudom, avocat, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge du requérant une somme de 5 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Un mémoire présenté par M. A a été enregistré le 14 juin 2022.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code général des collectivités territoriales ;

- la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l'Etat ;

- la loi n° 2000-321 du 12 avril 2000 ;

- le décret n° 2016-1971 du 28 décembre 2016 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Seroc, conseiller,

- les conclusions de Mme Legrand, rapporteure publique,

- et les observations de Me Amourdom, avocat de la commune de Saint-Denis.

Par un mémoire enregistré le 22 juin 2022, l'ACECR représentée par son président exprime sa volonté d'intervenir dans la présente instance.

Considérant ce qui suit :

1. Par une délibération du 13 décembre 2014, le conseil municipal de Saint-Denis a décidé l'attribution d'une subvention d'équipement, fixée à 200 000 euros, au profit de l'association culturelle et éducative comorienne de La Réunion (ACECR) pour la réalisation de l'espace culturel du Centre comorien de culture et de connaissances (CCCC) dans le quartier du Bas de la Rivière, a approuvé la convention d'objectifs et de moyens afférente à cette subvention, a autorisé le maire à signer ladite convention et a autorisé le versement de la subvention. Par une délibération du 19 mars 2016, le conseil municipal a modifié les conditions de versement de la subvention prévue par la délibération du 13 décembre 2014. Le recours pour excès de pouvoir formé par M. A, contribuable local, contre la délibération du 16 mars 2016 a été rejeté par un jugement du 26 octobre 2017, confirmé par un arrêt de la cour administrative d'appel de Paris du 14 février 2020, lequel a souligné le caractère définitif de la délibération initiale du 13 décembre 2014 et indiqué que la délibération attaquée " se bornait à modifier les modalités de versement de la subvention sans en modifier ni l'objet, ni le montant ". Par une délibération du 26 avril 2019, qui fait suite à une délibération du 23 février 2018 octroyant un premier complément de subvention à hauteur de 250 000 euros, le conseil municipal a décidé de verser une nouvelle subvention complémentaire, fixée à 200 000 euros, pour la réalisation du CCCC. Suite au rejet implicite de son recours gracieux du 18 juin 2019, M. A demande au tribunal, par la présente requête enregistrée le 25 septembre 2019, d'annuler la délibération du 26 avril 2019. Par des conclusions additionnelles enregistrées le 1er juin 2022, il demande en outre l'annulation des mandats de paiement établis dans le cadre de l'exécution des délibérations susmentionnées.

Sur les conclusions dirigées contre la délibération du 26 avril 2019 :

2. Le requérant soutient que les informations communiquées aux élus pour justifier la décision d'attribution d'une subvention complémentaire de 200 000 euros au titre de la réalisation du CCCC étaient insuffisantes, dès lors que le maire de Saint-Denis n'a donné aucune précision sur les surcoûts de l'opération, ni sur les autres sources de financement, notamment en ce qui concerne les sommes prises en charge par le bénéficiaire de la subvention, et qu'il a dissimulé la destination réelle de l'édifice subventionné, de même que l'identité réelle des bénéficiaires de la subvention.

3. S'il ressort des pièces du dossier que les rapports de présentation des délibérations des 13 décembre 2014 et 19 mars 2016 indiquaient de manière explicite que le futur CCCC accueillerait deux espaces distincts, l'un ayant une vocation cultuelle, l'autre une finalité culturelle, que la subvention de 200 000 euros allouée par la ville de Saint-Denis au titre de ce projet représentant un coût total estimé de 1 200 000 euros et que la contribution de la ville porterait sur le seul espace culturel du nouvel équipement, le rapport de présentation de la délibération attaquée en date du 26 avril 2019 ne comporte aucune indication à l'égard de la double finalité, cultuelle et culturelle, de l'opération au titre de laquelle une deuxième subvention complémentaire était sollicitée, suite au complément déjà alloué le 22 février 2018. Ainsi, le rapport de présentation se borne à rappeler succinctement les délibérations ayant alloué, en 2014 puis en 2018, les subventions de 200 000 euros et 250 000 euros, ainsi que l'intérêt que présente " la réalisation du centre culturel ", laquelle " est destinée à promouvoir la culture comorienne en collaboration avec les institutions ", sans faire mention de l'existence d'un important espace cultuel abrité dans le même bâtiment en construction. Le rapport évoque ensuite de la manière suivante les circonstances conduisant à proposer l'octroi d'une nouvelle subvention complémentaire : " Initialement prévue au plan de financement, la participation des autres institutions et les sollicitations au sein de la communauté et des autres donateurs n'a pas permis d'atteindre l'équilibre des comptes escompté. Les postes importants de travaux sont cependant achevés, les phases gros-œuvre, charpente et couverture ainsi que les menuiseries ont été conduites jusqu'à leur réalisation. Pour une utilisation opérationnelle, il reste à terminer les travaux du second œuvre, dont les revêtements, les cloisons, les réseaux câblés et d'assainissement. Pour cette phase et compte tenu des nouvelles orientations de l'Association qui a, depuis, contractualisé un nouveau marché avec un autre architecte, ce qui lui a permis d'ajuster les coûts des travaux et d'envisager une réception du bâtiment pour cette fin d'année, l'ACECR sollicite la ville pour une aide complémentaire de 250 000 euros ". Est enfin exposé un très succinct plan de financement actualisé, faisant apparaître sur une seule ligne des montants de 1 600 000 euros pour le " coût du projet ", 650 000 euros pour la " subvention Ville " et 950 000 euros pour les " autres financements ". Ainsi, il n'apparaît pas que les élus aient été réellement informés de la nature exacte des travaux restant à financer, ni surtout de la destination précise de la subvention, les indications précitées ne permettant pas de savoir si les travaux de second œuvre visés par la demande de subvention portaient sur le seul espace culturel, ou bien sur l'ensemble du bâtiment, incluant par conséquent l'espace cultuel pour lequel l'octroi d'une subvention est a priori exclu en vertu de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l'Etat.

4. En outre, il ressort des pièces du dossier, d'une part, que l' " association culturelle et éducative comorienne de La Réunion " ou ACECR, association désignée par la délibération litigieuse comme bénéficiaire de la subvention, a connu une substantielle évolution en 2003, ayant alors pris la dénomination d'" association islamique culturelle et éducative de l'Océan Indien " (AICEOI) et, d'autre part, que la subvention a, de fait, été attribuée non pas à l'ACECR mais à une association dénommée " association culturelle et éducative des comoriens de La Réunion " créée le 18 décembre 2003. Dans ces conditions, le requérant est également fondé à soutenir que le rapport de présentation de la délibération du 26 avril 2019 présente de sérieuses lacunes en ce qui concerne l'identité de la personne morale bénéficiaire de la subvention. Par suite, en l'absence d'une justification apportée par la commune à l'égard de l'existence éventuelle d'informations complémentaires dont auraient bénéficié les élus indépendamment du rapport de présentation, il y a lieu de constater, sur ce point également, que les élus municipaux n'ont pas reçu une information suffisante à l'occasion de la séance du 26 avril 2019 lors de laquelle a été décidé l'octroi de la subvention litigieuse. Ainsi, les dispositions des articles L. 2121-12 et L. 2121-13 du code général des collectivités territoriales ont été méconnues, cette irrégularité ayant nécessairement eu une influence sur le sens de la délibération.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens de la requête, que M. A est fondé à demander l'annulation de la délibération du conseil municipal de Saint-Denis du 26 avril 2019 octroyant une subvention complémentaire de 200 000 euros pour la réalisation du Centre comorien de culture et de connaissance.

Sur les conclusions dirigées contre les mandats de paiement :

6. Si le requérant soutient que la commune ne justifie pas du règlement du solde des subventions accordées en 2016 et 2019 ni de l'existence, à l'appui des mandats de paiement édictés par le maire les 12 septembre 2016, 9 mai 2018, 7 novembre 2018 et 10 septembre 2019, des pièces justificatives dont la présentation est exigée par l'annexe du décret n° 2016-33 du 29 janvier 2016, il n'établit pas, par ses seules allégations, que les règlements en cause n'auraient pas été effectués, ni que les mandats auraient été édictés et exécutés sans avoir été accompagnés des pièces justificatives requises. Par suite, les moyens ainsi soulevés ne peuvent qu'être écartés.

7. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur la fin de non-recevoir opposée sur ce point par la commune, que les conclusions dirigées contre les mandats de paiement des 12 septembre 2016, 9 mai 2018, 7 novembre 2018 et 10 septembre 2019 doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

8. Lorsque, après avoir pris une décision attribuant une subvention à une association, l'administration constate que sa décision est entachée d'une irrégularité de forme ou de procédure, elle dispose de la faculté de régulariser le versement de cette subvention. Compte-tenu de cette faculté, l'annulation, par une décision juridictionnelle, d'une décision par laquelle l'administration a attribué une subvention à une association, pour un motif d'irrégularité de forme ou de procédure, n'implique pas nécessairement que celle-ci soit immédiatement restituée à l'administration par l'association. L'administration peut ainsi, pour des motifs de sécurité juridique, régulariser le versement de la subvention annulée. La juridiction, saisie de conclusions tendant à ce qu'il soit enjoint à l'administration de recouvrer la subvention attribuée sur le fondement d'une décision annulée pour un motif d'irrégularité de forme ou de procédure, doit alors subordonner la restitution de la somme réclamée à l'absence d'adoption par l'administration, dans le délai déterminé par sa décision, d'une nouvelle décision attribuant la subvention.

9. L'annulation, pour les motifs énoncés aux points 3 et 4, de la délibération du conseil municipal de Saint-Denis du 26 avril 2019 n'implique pas nécessairement, compte tenu de la possibilité pour le conseil municipal de reprendre dans des conditions régulières une décision attributive de subvention, que la somme versée par la commune en application de cette délibération soit immédiatement restituée. Il y a seulement lieu, en l'espèce, d'enjoindre à la commune de réclamer à l'association bénéficiaire la somme qui a été versée en application de ladite délibération si, dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, le conseil municipal n'a pas délibéré à nouveau, dans des conditions régulières, sur l'attribution de la subvention.

Sur les frais liés au litige :

10. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la commune de Saint-Denis une somme de 1 500 euros à verser à M. A au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative. En revanche, ces mêmes dispositions font obstacle à ce qu'une somme soit mise à la charge du requérant qui n'est pas, dans la présente instance, la partie perdante.

D E C I D E :

Article 1er : La délibération du conseil municipal de Saint-Denis du 26 avril 2019 octroyant une subvention complémentaire de 200 000 euros pour la réalisation du Centre comorien de culture et de connaissance (CCCC) est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la commune de Saint-Denis de réclamer à l'association bénéficiaire le remboursement de la somme de 200 000 euros versée en application de la délibération du 26 avril 2019 si, dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, le conseil municipal n'a pas délibéré à nouveau, dans des conditions régulières, sur l'attribution de la subvention.

Article 3 : La commune de Saint-Denis versera à M. A la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Les conclusions présentées par la commune de Saint-Denis au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à M. B A, à la commune de Saint-Denis, à l'association islamique culturelle et éducative de l'Océan Indien (AICEOI) et à l'association culturelle et éducative comorienne de La Réunion (ACECR).

Copie en sera transmise au préfet de La Réunion, au directeur régional des finances publiques de La Réunion et au président de la chambre régionale des comptes de La Réunion.

Délibéré après l'audience du 16 juin 2022, à laquelle siégeaient :

- M. Aebischer, président,

- M. Felsenheld, premier conseiller,

- M. Seroc, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juillet 2022.

Le rapporteur,

S. SEROC

Le président,

M.-A. AEBISCHERLa greffière,

S. BALOUKJY

La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

P/La greffière en chef,

La greffière,

S. BALOUKJY

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