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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2001096

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2001096

lundi 6 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2001096
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantMAZZA

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 3 novembre 2020 et des mémoires enregistrés les 10 mars, 26 mars, 13 avril et 15 avril 2022, M C B, représenté par Me Mazza, avocate, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision implicite du 4 septembre 2020 par laquelle le directeur général de l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN) a refusé de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre à l'ASN de lui accorder cette protection et de la condamner à lui verser à ce titre une somme de 7 056 euros, à parfaire à l'issue des procédures en cours ;

3°) de condamner l'ASN à lui verser une somme de 16 728 euros en réparation du préjudice moral résultant du harcèlement moral subi, outre une somme de 10 000 euros en réparation du préjudice résultant des manquements à l'obligation de protection de la santé et de la sécurité ;

4°) de mettre à la charge de l'ASN une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- la décision portant refus de protection fonctionnelle est entachée d'illégalité externe en l'absence d'une motivation expresse ;

- cette décision est entachée d'illégalité interne au regard de l'article 6 quinquies et de l'article 11 de la loi du 13 juillet 1983, l'ASN n'ayant pas pris en considération la situation de harcèlement moral dont il a été victime et qui s'est manifestée, notamment, par un management pathogène de ses supérieurs hiérarchiques et un refus de titularisation injustifié ;

- l'ASN a manqué à l'obligation de protection de la santé et de la sécurité prévue par les articles L. 4121-1 et suivants du code du travail ;

- cette situation a été de nature à altérer sa santé et a généré un préjudice tant moral que financier qui doit donner lieu à réparation ;

- les frais liés aux procédures judiciaires qu'il a engagées doivent lui être remboursés au titre de la protection fonctionnelle.

Par des mémoires en défense, enregistrés les 11 mai 2021, 25 mars 2022 et 7 avril 2022, l'ASN représentée par Me Flecheux, avocat, conclut au rejet de la requête et à ce que soit mise à la charge de M. B une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-16 du 11 janvier 1984 ;

- le code du travail ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Tomi, première conseillère ;

- les conclusions de M. Ramin, rapporteur public ;

- les observations de Me Mazza, avocate de M. B.

Une note en délibéré présentée pour M. B a été enregistrée le 21 septembre 2023.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, ingénieur de l'industrie et des mines stagiaire, a été affecté à compter du 1er juin 2016 auprès des services de l'Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN) implantés à Marseille. Il s'est vu confier des fonctions d'inspecteur de la sûreté nucléaire et, accessoirement, d'assistant de prévention. A l'issue de son stage probatoire, il n'a pas été immédiatement titularisé et, ayant été autorisé à renouveler son stage, a reçu une affectation à la DIRECCTE de Bourgogne-Franche-Comté à compter du 1er juillet 2017. Sa manière de servir ayant été jugée positivement dans le cadre de son renouvellement de stage, il a été titularisé à compter du 1er juin 2018. Estimant avoir subi des faits de harcèlement moral lorsqu'il était en poste à Marseille et durant les mois ayant suivi la fin de cette affectation, M. B, désormais affecté à La Réunion, a vainement adressé à l'ARS, le 3 juillet 2020, une demande de protection fonctionnelle ayant pour finalité la prise en charge par l'administration des frais liés à la procédure pénale qu'il a engagée, cette demande de protection étant assortie d'une demande indemnitaire. Par la présente requête, il demande au tribunal d'annuler la décision implicite de refus de protection fonctionnelle et de condamner l'ARS à lui verser diverses indemnités.

2. En premier lieu, l'article L 211-2 du code des relations entre le public et l'administration dispose que " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / () 6° Refusent un avantage dont l'attribution constitue un droit pour les personnes qui remplissent les conditions légales pour l'obtenir () ". Aux termes de l'article L 232-4 du même code " Une décision implicite intervenue dans les cas où la décision explicite aurait dû être motivée n'est pas illégale du seul fait qu'elle n'est pas assortie de cette motivation. / Toutefois, à la demande de l'intéressé, formulée dans les délais du recours contentieux, les motifs de toute décision implicite de rejet devront lui être communiqués dans le mois suivant cette demande () ".

3. Si M. B se prévaut d'une demande de communication des motifs de la décision implicite de rejet qu'il aurait adressée à l'ASN le 4 septembre 2020 suite au refus implicite de protection fonctionnelle, il ne justifie pas de la réception effective de cette demande par l'administration et admet d'ailleurs, en dernier lieu, ne pas avoir adressé cette demande par lettre recommandée. Contrairement à ce que soutient l'intéressé, la circonstance que le courrier du 4 septembre 2020 ait été communiqué à l'ASN dans le cadre de l'instruction contradictoire de sa requête ne permet pas de considérer qu'une demande de communication des motifs ait été formulée en temps utile et dans les formes requises auprès de l'auteur de la décision implicite de rejet. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation doit être écarté.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 11 de la n° 83-634 du 13 juillet 1983, applicable en l'espèce : " I - A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause () / IV - La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement () dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté () ". Aux termes de l'article 6 quinquies de la même loi : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les agissements répétés de harcèlement moral qui ont pour objet ou pour effet une dégradation des conditions de travail susceptible de porter atteinte à ses droits et à sa dignité, d'altérer sa santé physique ou mentale ou de compromettre son avenir professionnel. / Aucune mesure concernant notamment le recrutement, la titularisation, la rémunération, la formation, l'évaluation, la notation, la discipline, la promotion, l'affectation et la mutation ne peut être prise à l'égard d'un fonctionnaire en prenant en considération : / 1° Le fait qu'il ait subi ou refusé de subir les agissements de harcèlement moral visés au premier alinéa ; / 2° Le fait qu'il ait exercé un recours auprès d'un supérieur hiérarchique ou engagé une action en justice visant à faire cesser ces agissements ; / 3° Ou bien le fait qu'il ait témoigné de tels agissements ou qu'il les ait relatés () ".

5. Il appartient à un agent public qui soutient avoir été victime d'agissements constitutifs de harcèlement moral de soumettre au juge des éléments de fait susceptibles de faire présumer l'existence d'un tel harcèlement. Il incombe à l'administration de produire, en sens contraire, une argumentation de nature à démontrer que les agissements en cause sont justifiés par des considérations étrangères à tout harcèlement. La conviction du juge, à qui il revient d'apprécier si les agissements de harcèlement sont ou non établis, se détermine au vu de ces échanges contradictoires, qu'il peut compléter, en cas de doute, en ordonnant toute mesure d'instruction utile.

6. M. B soutient avoir subi, entre juin 2016 et juin 2017, un harcèlement moral imputable à ses supérieurs hiérarchiques, M. D., chef de division et M. A, chef de pôle et qui serait similaire à celui subi par d'autres agents, ayant d'ailleurs été alerté dès son arrivée sur les risques psycho-sociaux encourus en ce lieu du fait d'un management " pathogène ". Il fait état plus précisément de la propension de ces responsables à lui adresser des reproches injustifiés sur l'accomplissement de ses tâches, notamment dans le cadre de ses comptes-rendus d'entretien professionnel, ou à entraver ses initiatives, particulièrement à l'occasion de ses fonctions liées à la prévention en matière de santé et de sécurité au travail. Il évoque également une " entreprise d'éviction " menée à son encontre par ses supérieurs hiérarchiques, dont l'animosité persistante a conduit à une décision de non-titularisation qu'il considère comme abusive. Il déplore enfin l'attitude négative de la hiérarchie au moment où se posait la question de sa réaffectation pour le prolongement du stage, les possibilités d'affectation en région PACA ayant été négligées, ainsi que certains agissements des services gestionnaires qui se sont traduits par des pertes d'avantages financiers à l'occasion de sa prise de fonctions en région Bourgogne-Franche-Comté.

7. Cependant, il résulte de l'instruction, et notamment des éléments circonstanciés produits par l'administration pour décrire concrètement la manière dont l'intéressé accomplissait les missions qui lui étaient dévolues dans le domaine de la sureté nucléaire, ainsi que la nature des relations de travail entretenues quotidiennement par cet agent en situation probatoire, que ni M. D., ni M. A n'ont manifesté des attitudes vexatoires vis-à-vis de M. B, leurs critiques étant exprimées de façon mesurée et restant en adéquation avec les anomalies ou imperfections constatées dans le travail effectué par celui-ci, qu'ils se sont efforcés de se montrer constructifs à l'occasion des comptes-rendus d'entretien professionnel, qu'il n'y a pas eu de leur part un rejet systématique des signalements effectués par l'intéressé dans le domaine de la prévention et que ce dernier a globalement témoigné d'une certaine difficulté à se conformer aux usages qui lui étaient enseignés par ses supérieurs hiérarchiques sur la manière d'établir les rapports de contrôle, les carences à ce niveau n'ayant été que partiellement atténuées lorsque l'intéressé a pu, en fin de période de stage, bénéficier du soutien d'un collègue ayant un rôle de tuteur. S'agissant du bilan effectué par les supérieurs hiérarchiques sur l'aptitude à la titularisation en fin de stage, il est établi que M. B, averti de la proposition de non-titularisation, a bénéficié de l'ensemble des garanties applicables à la procédure en cause, mais que la commission administrative paritaire a acquiescé à cette proposition, ce qui a conduit l'autorité compétente à refuser la titularisation immédiate, tout en laissant une seconde chance à l'intéressé, lequel a d'ailleurs su faire le nécessaire pour que l'administration soit convaincue de son aptitude à la titularisation à l'issue du stage prolongé. En l'état des informations portées à la connaissance du tribunal, le refus de titularisation opposé à M. B en juin 2017 ne saurait être regardé comme entaché d'erreur manifeste d'appréciation. Enfin, il n'apparaît pas que l'administration ait agi de manière malveillante en estimant, au regard de l'intérêt du service, que M. B devait être affecté en région Bourgogne-Franche-Comté plutôt qu'en région PACA pour la reconduction de son stage, quelles que soient les circonstances à caractère personnel ou familial dont il se prévalait, et il y a lieu de constater que l'intéressé, alors même qu'il a dû effectuer de multiples démarches pour remédier aux pertes d'avantages financiers auxquelles il s'est trouvé anormalement confronté, a en fin de compte vu sa situation régularisée, sans que puisse être constatée une quelconque mauvaise volonté de la part des services gestionnaires. Dans ces conditions, et nonobstant le fait que M. B ait, au cours des dix années d'exercice d'activité professionnelle antérieures à la nomination en tant qu'ingénieur stagiaire, toujours donné satisfaction de même qu'après sa réaffectation en Bourgogne-Franche-Comté, il n'est pas établi qu'il aurait fait l'objet, lors de sa première année de stage et au cours des premiers mois de sa seconde année de stage, d'agissements motivés par des considérations étrangères à l'exercice normal du pouvoir hiérarchique et qui seraient propres à caractériser un harcèlement moral.

8. Il résulte de ce qui précède que M. B n'est pas fondé à soutenir que la décision implicite du 3 septembre 2020 lui refusant le bénéfice de la protection fonctionnelle au titre du harcèlement moral qu'il estime avoir subi serait entachée d'illégalité. Ses conclusions à fin d'annulation et à fin d'injonction sont donc vouées au rejet. Le requérant n'est pas non plus fondé à solliciter la condamnation de l'ASN à lui rembourser les dépenses qu'il a exposées pour la procédure pénale engagée sur la base de ce prétendu harcèlement moral, ni à invoquer un droit à indemnisation, à hauteur de 16 728 euros, au titre du préjudice subi à l'occasion de ce harcèlement moral allégué.

9. S'agissant des conclusions par lesquelles M. B se prévaut en outre, à hauteur de 10 000 euros, d'un droit à réparation au titre d'un " préjudice distinct lié à la violation du manquement à l'obligation de protection de la santé et de la sécurité au titre des articles L. 4121-1 et suivants du code du travail ", elles ne peuvent qu'être rejetées dès lors que les allégations de l'intéressé selon lesquelles l'ASN aurait fait preuve de " laxisme ", notamment sur la question de la dosimétrie passive en zone surveillée, ne s'appuient que sur des considérations générales, non corroborées par des éléments concrets, et que le requérant ne démontre pas, en tout état de cause, qu'il aurait été personnellement lésé par les prétendues carences de l'établissement public auprès duquel il exerçait ses fonctions.

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'ASN, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que M. B demande au titre des frais exposés par lui et non compris dans les dépens. Dans les circonstances de l'espèce il n'y a pas lieu de mettre à la charge de M. B la somme que demande l'ASN au titre de ces mêmes dispositions.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. B est rejetée.

Article 2 : les conclusions de l'ASN présentées au titre de l'article L 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à M. C B et à l'Autorité de sûreté nucléaire (ASN).

Copie en sera adressée au préfet de La Réunion.

Délibéré après l'audience du 21 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Aebischer, président,

- M, Monlaü, premier conseiller,

- Mme Tomi, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 novembre 2023.

La rapporteure,Le président,

N. TOMI M.A. AEBISCHER

Le greffier,

D.CAZANOVE

N°s 2001096

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