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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2100338

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2100338

mercredi 11 octobre 2023

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2100338
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre bis
Avocat requérantANTOINE

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 18 mars 2021, la société à responsabilité limitée (SARL) DHJ Fruits et Légumes, représentée par Me Antoine, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 5 janvier 2021 par laquelle le directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a mis à sa charge la somme de 25 809 euros au titre de la contribution spéciale et de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement ;

2°) à titre subsidiaire, de réduire le montant de la contribution mise à sa charge à la somme de 3 620 euros ;

3°) de mettre à la charge de cet Office la somme de 1 500 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision litigieuse est entachée d'une erreur de droit, dès lors qu'elle concerne une personne qui était autorisée à séjourner et à travailler sur le territoire français ;

- elle est entachée d'une erreur de fait, dès lors qu'elle concerne une personne qui n'a jamais travaillé pour la société requérante ;

- à titre subsidiaire, le montant de la contribution mise à sa charge doit être fixé à 3 620 euros, dès lors que le montant de la contribution ne peut dépasser 15 000 euros, qu'elle n'a commis aucun cumul d'infractions et que le montant de la contribution forfaitaire est disproportionné au vu de l'éloignement entre l'île Maurice et La Réunion.

Par un mémoire en défense, enregistré le 4 juin 2021, l'Office français de l'immigration et de l'intégration conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code du travail ;

- l'arrêté du 5 décembre 2006 relatif au montant de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement des étrangers à partir de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de La Réunion dans leur pays d'origine ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Beddeleem, conseillère,

- les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public.

Considérant ce qui suit :

1. Par une décision du 5 janvier 2021, l'Office français de l'immigration et de l'intégration (OFII) a soumis la société à responsabilité limitée (SARL) DHJ Fruits et Légumes à la contribution spéciale prévue par l'article L. 8253-1 du code du travail et à la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement prévue par l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour l'emploi irrégulier de M. A, ressortissant mauricien. Par la présente requête, la SARL DHJ Fruits et Légumes doit être considérée comme demandant au tribunal la décharge des sommes mises à sa charge par cette décision.

Sur les conclusions à fin de décharge :

2. Aux termes de l'article L. 8251-1 du code du travail : " Nul ne peut, directement ou indirectement, embaucher, conserver à son service ou employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France. () ". Aux termes de l'article L. 8253-1 du même code : " Sans préjudice des poursuites judiciaires pouvant être intentées à son encontre, l'employeur qui a employé un travailleur étranger en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1 acquitte, pour chaque travailleur étranger non autorisé à travailler, une contribution spéciale. Le montant de cette contribution spéciale est déterminé dans des conditions fixées par décret en Conseil d'Etat. Il est, au plus, égal à 5 000 fois le taux horaire du minimum garanti prévu à l'article L. 3231-12. Ce montant peut être minoré en cas de non-cumul d'infractions (). Il est alors, au plus, égal à 2 000 fois ce même taux. () / L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et fixer le montant de cette contribution pour le compte de l'Etat selon des modalités définies par convention. () ".

3. Aux termes de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa version en vigueur à la date de la décision litigieuse : " Sans préjudice des poursuites judiciaires qui pourront être engagées à son encontre et de la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail, l'employeur qui aura occupé un travailleur étranger en situation de séjour irrégulier acquittera une contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine. / Le montant total des sanctions pécuniaires prévues, pour l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler, au premier alinéa du présent article et à l'article L. 8253-1 du code du travail ne peut excéder le montant des sanctions pénales prévues par les articles L. 8256-2, L. 8256-7 et L. 8256-8 du code du travail ou, si l'employeur entre dans le champ d'application de ces articles, le montant des sanctions pénales prévues par le chapitre II du présent titre. / L'Office français de l'immigration et de l'intégration est chargé de constater et de fixer le montant de cette contribution. () / Sont applicables à la contribution forfaitaire prévue au premier alinéa les dispositions prévues aux articles L. 8253-1 à L. 8253-5 du code du travail en matière de recouvrement et de privilège applicables à la contribution spéciale ".

4. En premier lieu, si la SARL DHJ Fruits et Légumes soutient que M. A est marié à une femme française, qu'il a un enfant français et qu'il bénéficie d'un titre de séjour " vie privée et familiale " qui l'autorise à séjourner en France et à y travailler, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressé bénéficie d'un tel titre. Par suite, le moyen tiré de ce que M. A était en situation régulière doit être écarté.

5. En deuxième lieu, d'une part, il appartient au juge administratif, saisi d'un recours contre une décision mettant à la charge d'un employeur la contribution spéciale prévue à l'article L. 8253-1 du code du travail et la contribution forfaitaire prévue à l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour avoir méconnu les dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail, de vérifier la matérialité des faits reprochés à l'employeur et leur qualification juridique au regard de ces dispositions. Il lui appartient également de décider, après avoir exercé son plein contrôle sur les faits invoqués et la qualification retenue par l'administration, soit de maintenir la sanction prononcée, soit d'en décharger l'employeur. Les infractions aux dispositions précitées sont constituées du seul fait de l'emploi d'un travailleur étranger démuni d'un titre l'autorisant à exercer une activité salariée sur le territoire français pour la contribution spéciale, l'élément intentionnel étant sans influence sur le bien-fondé de ladite contribution mise à la charge de l'employeur qui a contrevenu à ces dispositions.

6. D'autre part, la qualification de contrat de travail ne dépend ni de la volonté exprimée par les parties, ni de la dénomination qu'elles ont entendu donner à la convention qui les lie mais des seules conditions de fait dans lesquelles le travailleur exerce son activité. A cet égard, la qualité de salarié suppose nécessairement l'existence d'un lien juridique de subordination du travailleur à la personne qui l'emploie, le contrat de travail ayant pour objet et pour effet de placer le travailleur sous la direction, la surveillance et l'autorité de son cocontractant, lequel dispose de la faculté de donner des ordres et des directives, de contrôler l'exécution dudit contrat et de sanctionner les manquements de son subordonné. Dès lors, pour l'application des dispositions précitées de l'article L. 8251-1 du code du travail, il appartient à l'autorité administrative de relever, sous le contrôle du juge, les indices objectifs de subordination permettant d'établir la nature salariale des liens contractuels existant entre un employeur et le travailleur qu'il emploie.

7. Il résulte de l'instruction que M. A a déclaré, au cours d'une audition effectuée par les services de la police aux frontières, avoir travaillé illégalement pour le compte " d'un certain Daven ", un ressortissant franco mauricien qui tient un étal de fruits et légumes sur le marché du Chaudron à Saint-Denis. Il ressort ainsi du procès-verbal d'audition qu'il a indiqué avoir travaillé pour lui pendant trois à quatre mois en 2018, les mercredis, vendredis, samedis et dimanches de 4h30 à 12h00, à Saint-André, à Saint-Denis et à Sainte-Marie, pour une rémunération de 40 à 50 euros par jour. Interrogé à ce propos par les services de police, M. B, gérant de la SARL DHJ Fruits et Légumes, a reconnu qu'il se faisait appeler Deven et que M. A l'avait aidé à décharger son camion sur le marché de Saint-André par trois fois, en échange de nourriture et de café. Si M. B fait valoir qu'il n'a jamais donné d'argent à M. A, cette circonstance ne fait pas obstacle à la qualification de contrat de travail, dès lors que des avantages en nature, notamment de la nourriture, peuvent constituer la contrepartie d'un travail. Par ailleurs, s'il insiste sur le fait que M. A ne l'aurait aidé que trois fois, l'infraction aux dispositions de l'article L. 8251-1 du code du travail est constituée quelle que soit la durée d'emploi de l'étranger. Dans ces conditions, le directeur général de l'OFII a pu, sans commettre d'erreur sur la matérialité des faits, retenir que la société requérante avait employé à son service un ressortissant étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France.

8. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin de décharge de l'obligation de payer la somme de 25 809 euros doivent être rejetées.

Sur les conclusions à fin de réduction des contributions :

9. Aux termes du deuxième alinéa de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans sa version applicable : " () Le montant total des sanctions pécuniaires prévues, pour l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler, au premier alinéa du présent article et à l'article L. 8253-1 du code du travail ne peut excéder le montant des sanctions pénales prévues par les articles L. 8256-2, L. 8256-7 et L. 8256-8 du code du travail ou, si l'employeur entre dans le champ d'application de ces articles, le montant des sanctions pénales prévues par le chapitre II du présent titre. () ". Aux termes de l'article L. 8256-2 du code du travail : " Le fait pour toute personne, directement ou par personne interposée, d'embaucher, de conserver à son service ou d'employer pour quelque durée que ce soit un étranger non muni du titre l'autorisant à exercer une activité salariée en France, en méconnaissance des dispositions du premier alinéa de l'article L. 8251-1, est puni d'un emprisonnement de cinq ans et d'une amende de 15 000 euros () ". Aux termes de l'article L. 8256-7 du même code : " Les personnes morales reconnues pénalement responsables, dans les conditions prévues par l'article 121-2 du code pénal, des infractions prévues au présent chapitre, à l'exception de l'article L. 8256-1, encourent : / 1° L'amende, dans les conditions prévues à l'article 131-38 du code pénal ; / 2° Les peines mentionnées aux 1° à 5°, 8°, 9° et 12° de l'article 131-39 du même code. / () ". Enfin, aux termes du premier aliéna de l'article 131-38 du code pénal : " Le taux maximum de l'amende applicable aux personnes morales est égal au quintuple de celui prévu pour les personnes physiques par la loi qui réprime l'infraction. () ".

10. Si la société DHJ Fruits et Légumes demande que le montant de la contribution spéciale mise à sa charge soit plafonné à la somme de 15 000 euros, il résulte des dispositions précitées que ce montant maximum ne s'applique qu'aux personnes physiques et non, comme c'est le cas en l'espèce, aux personnes morales, pour lesquelles le montant maximum des sanctions pécuniaires prévues au premier alinéa de l'article L. 626-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et à l'article L. 8253-1 du code du travail, pour l'emploi d'un étranger non autorisé à travailler, est fixé au quintuple de celui fixé pour les personnes physiques.

11. Par ailleurs, si la requérante soutient que le montant de la contribution spéciale doit être minoré, en application de l'article L. 8253-1 du code du travail, dès lors qu'elle n'a commis aucun cumul d'infraction, il résulte de l'instruction que le procès-verbal d'infraction dressé à l'encontre de l'intéressée mentionne trois infractions : " emploi d'étranger sans titre de travail ", " travail dissimulé par dissimulation de salarié " et " aide au séjour irrégulier ". Par suite, la SARL DHJ Fruits et légumes n'est pas fondée à soutenir qu'elle aurait dû bénéficier d'une minoration de la contribution spéciale mise à sa charge en application de l'article L. 8253-1 du code du travail.

12. Enfin, il résulte de l'arrêté du 5 décembre 2006 relatif au montant de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement des étrangers à partir de la Guadeloupe, de la Guyane, de la Martinique et de La Réunion dans leur pays d'origine que le montant de la contribution forfaitaire représentative des frais de réacheminement de l'étranger dans son pays d'origine est fixé à 7 709 euros lorsque l'étranger n'est pas réacheminé vers les Comores ou Madagascar. En l'espèce, il est constant que M. A est d'origine mauricienne et qu'il sera réacheminé vers l'île Maurice. La circonstance que M. A n'aurait pas été réacheminé vers l'île Maurice est sans incidence sur le montant de la contribution forfaitaire, dès lors que la mise à la charge de l'employeur de la contribution représentative des frais de réacheminement n'est pas subordonnée à la preuve du réacheminement. Par suite, c'est à bon droit que le directeur général de l'OFII a appliqué une contribution forfaitaire de 7 709 euros.

13. Il résulte de ce qui précède que les conclusions à fin de réduction du montant de la contribution mise à sa charge doivent être rejetées.

Sur les frais liés à l'instance :

14. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que la somme demandée par la SARL DHJ Fruits et Légumes au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens soit mise à la charge de l'OFII, qui n'a pas la qualité de partie perdante dans la présente instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la SARL DHJ Fruits et Légumes est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la SARL DHJ Fruits et Légumes et au directeur général de l'Office français de l'immigration et de l'intégration.

Délibéré après l'audience du 18 septembre 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Bauzerand, président,

- M. Felsenheld, premier conseiller,

- Mme Beddeleem, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 octobre 2023.

La rapporteure,

J. BEDDELEEM

Le président,

Ch. BAUZERAND

Le greffier,

D. CAZANOVE

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

P/La greffière en chef,

Le greffier,

D. CAZANOVE

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