samedi 15 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de La Réunion |
| Section | Tribunal Administratif de La Réunion |
| N° Dossier | TA101-2101319 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et des mémoires, enregistrés les 12 et 28 octobre 2021, 19 avril et 19 juin 2023, Mme B A demande au tribunal d'annuler l'arrêté du 21 septembre 2021 par lequel le préfet de La Réunion l'a mise en demeure de faire procéder au traitement de l'insalubrité de son logement dans un délai d'un mois et l'a interdit à l'habitation.
Elle soutient que :
- l'arrêté est entaché d'un défaut de motivation ;
- il méconnaît le principe du contradictoire, dès lors que l'agence régionale de santé (ARS) de La Réunion ne l'a pas informée au préalable de la visite de son logement ;
- le courrier l'informant de l'enquête et des premiers constats est entaché d'un vice de forme dès lors qu'il est non daté ;
- le préfet devait réaliser une étude technico-économique en méconnaissance de l'alinéa 7 de l'article L. 511-11 du code de la construction et de l'habitation ;
- elle a engagé à ses frais des travaux pour réhabiliter son logement conformément aux observations émises par l'ARS ;
- il porte atteinte à son droit de propriété.
Par des mémoires en défense, enregistrés les 4 juillet 2022 et 30 mai 2023, le préfet de La Réunion, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que :
- les conclusions à fin de suspension sont irrecevables ;
- les moyens invoqués par la requérante ne sont pas fondés.
Par une ordonnance du 28 juin 2023 la clôture de l'instruction a été prononcée le même jour.
Un mémoire a été enregistré le 12 avril 2024, présenté pour Mme A, après la clôture de l'instruction.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de la construction et de l'habitation ;
- le code de la santé publique ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Felsenheld, premier conseiller ;
- les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public ;
- et les observations de Mme A.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 21 septembre 2021, le préfet de La Réunion a mis en demeure Mme B A, propriétaire d'une maison d'habitation située au n° 66 de la rue des Jacques à Saint-Joseph (parcelle cadastrée BW 746), de faire procéder au traitement de l'insalubrité de son logement et a interdit celui-ci à l'habitation. Par la présente requête, Mme A demande au tribunal d'annuler cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article L. 1331-22 du code de la santé publique " Tout local, installation, bien immeuble ou groupe de locaux, d'installations ou de biens immeubles, vacant ou non, qui constitue, soit par lui-même, soit par les conditions dans lesquelles il est occupé, exploité ou utilisé, un danger ou risque pour la santé ou la sécurité physique des personnes est insalubre. / () ". Aux termes de l'article L. 1331-24 du même code : " Les situations d'insalubrité indiquées aux articles L. 1331-22 et L. 1331-23 font l'objet des mesures de police définies au titre Ier du livre V du code de la construction et de l'habitation. " Aux termes de l'article L. 511-2 du code de la construction et de l'habitation : " La police mentionnée à l'article L. 511-1 a pour objet de protéger la sécurité et la santé des personnes en remédiant aux situations suivantes : () / 4° L'insalubrité, telle qu'elle est définie aux articles L. 1331-22 et L. 1331-23 du code de la santé publique. ".
En ce qui concerne la légalité externe :
3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ".
4. En l'espèce, l'arrêté du 21 septembre 2021, vise les dispositions applicables du titre Ier du livre V du code de la construction et de l'habitation et les articles L. 1331-22 à L. 1331-24 du code de la santé publique, régissant les procédures de traitement de l'insalubrité des immeubles. En outre, l'arrêté attaqué précise qu'il est pris au regard du rapport de la directrice de l'agence régionale de santé (ARS) de La Réunion établi à la suite de la visite du logement réalisée le 18 janvier 2021 et mentionne précisément les désordres constatés et les risques qui pèsent sur la santé des occupants. Ainsi, l'arrêté énonce les considérations de droit et de fait sur lesquelles il se fonde. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
5. En second lieu, aux termes de l'article L. 511-7 du code de la construction et de l'habitation : " L'autorité compétente peut faire procéder à toutes visites qui lui paraissent utiles afin d'évaluer les risques mentionnés à l'article L. 511-2. Lorsque les lieux sont à usage total ou partiel d'habitation, les visites ne peuvent être effectuées qu'entre 6 heures et 21 heures. L'autorisation du juge des libertés et de la détention du tribunal judiciaire dans le ressort duquel sont situés ces lieux est nécessaire lorsque l'occupant s'oppose à la visite ou que la personne ayant qualité pour autoriser l'accès aux lieux ne peut pas être atteinte. ". Aux termes de l'article L. 511-8 du même code : " La situation d'insalubrité mentionnée au 4° de l'article L. 511-2 est constatée par un rapport du directeur général de l'agence régionale de santé (), remis au représentant de l'Etat dans le département préalablement à l'adoption de l'arrêté de traitement d'insalubrité. () ". Aux termes de l'article L. 511-10 du code de la construction et de l'habitation : " L'arrêté de mise en sécurité ou de traitement de l'insalubrité est pris à l'issue d'une procédure contradictoire avec la personne qui sera tenue d'exécuter les mesures : le propriétaire ou le titulaire de droits réels immobiliers sur l'immeuble (). ". Enfin, aux termes de l'article R. 511-3 dudit code : " Dans le cadre de la procédure contradictoire mentionnée à l'article L. 511-10, l'autorité compétente mentionnée à l'article L. 511-4 informe les personnes désignées en application de l'article L. 511-10 des motifs qui la conduisent à envisager de mettre en œuvre la police de la sécurité et de la salubrité des immeubles, locaux et installations et des mesures qu'elle compte prendre. Le rapport mentionné à l'article L. 511-8 et, le cas échéant, les autres éléments sur lesquels l'autorité compétente se fonde sont mis à disposition des personnes susmentionnées qui sont invitées à présenter leurs observations dans un délai qui ne peut être inférieur à un mois, ou à quinze jours dans les cas mentionnés à l'article L. 1331-23 du code de la santé publique. () ".
6. Il résulte de l'instruction que par un courrier notifié le 22 février 2021, Mme A a été informée qu'une visite du logement dont elle est la propriétaire avait été réalisée le 18 janvier 2021. Par un courrier du 21 avril 2021, notifié le 28 avril 2021, la directrice générale de l'ARS de La Réunion a engagé la procédure contradictoire préalable à la prise d'un arrêté de traitement de l'insalubrité. Ce courrier informe Mme A des désordres constatés lors de la visite du 18 janvier 2021 et des mesures envisagées pour faire cesser la situation d'insalubrité. Ce courrier mentionne que le rapport établi à l'issue de la visite du 18 janvier 2021 lui est joint et invite l'intéressée à présenter ses observations dans un délai d'un mois. Par deux courriers du 3 et 7 mai 2021 Mme A a présenté ses observations. Par suite, et dès lors qu'aucune disposition applicable ne prévoit la présence obligatoire du propriétaire lors de la visite prévue à l'article L. 511-7 et qu'en l'espèce, la locataire de Mme A ne s'est pas opposée à la visite de telle sorte qu'aucune autorisation du juge des libertés et de la détention n'était requise, la requérante n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté a été pris à la suite d'une procédure irrégulière au regard des dispositions précitées.
7. En dernier lieu, la circonstance que le courrier de la directrice de l'ARS reçu par Mme A le 22 février 2021 ne comporte pas de date est sans influence sur la légalité de l'arrêté attaqué.
En ce qui concerne la légalité interne :
8. Le recours dont dispose le propriétaire d'un logement contre la décision par laquelle l'autorité préfectorale déclare ce logement insalubre et prescrit les mesures nécessitées par les circonstances est un recours de plein contentieux. Il appartient au juge administratif de se prononcer d'après l'ensemble des circonstances de droit et de fait existant à la date à laquelle il statue.
9. En premier lieu, aux termes de l'article L. 511-11 du code de la construction et de l'habitation : " L'autorité compétente prescrit, par l'adoption d'un arrêté de mise en sécurité ou de traitement de l'insalubrité, la réalisation, dans le délai qu'elle fixe, de celles des mesures suivantes nécessitées par les circonstances : / 1° La réparation ou toute autre mesure propre à remédier à la situation y compris, le cas échéant, pour préserver la solidité ou la salubrité des bâtiments contigus ; / 2° La démolition de tout ou partie de l'immeuble ou de l'installation ; / 3° La cessation de la mise à disposition du local ou de l'installation à des fins d'habitation ; / 4° L'interdiction d'habiter, d'utiliser, ou d'accéder aux lieux, à titre temporaire ou définitif. / () / L'arrêté ne peut prescrire la démolition ou l'interdiction définitive d'habiter que s'il n'existe aucun moyen technique de remédier à l'insalubrité ou à l'insécurité ou lorsque les travaux nécessaires à cette résorption seraient plus coûteux que la reconstruction. () ".
10. Il résulte de l'instruction et notamment du rapport de la visite réalisée par l'agence régionale de santé de La Réunion le 18 janvier 2021, que le logement dont est propriétaire Mme A présente des risques importants pour la santé et la sécurité des occupants, en raison : " d'écoulements d'eaux usées à même le sol / de la dégradation des matériaux de construction / de défauts d'étanchéité du bâti (toiture, parois verticales) / d'une humidité excessive dans plusieurs pièces du logement / de défaut de ventilation des pièces de service / de la dégradation des équipements des pièces de service et des revêtements intérieures de la plupart des pièces ". Le rapport fait également état de la présence d'animaux nuisibles et d'insectes, ainsi que d'une installation électrique insuffisamment sécurisée. Au regard de ces éléments, le préfet a, par l'arrêté attaqué, mis en demeure Mme A de prendre toutes mesures nécessaires pour empêcher l'accès et l'usage de l'immeuble, de démolir la partie en bois sous tôle de l'immeuble, d'évacuer les déchets dans les filières adaptées et de nettoyer son terrain dans un délai d'un mois. Ce même arrêté précise que logement est interdit à l'habitation et à toute utilisation. A l'instance Mme A fait valoir qu'elle a réalisé des travaux et se prévaut d'une expertise attestant de la conformité de l'installation électrique intérieure de son logement. Toutefois, il résulte de l'instruction que les services de l'ARS de La Réunion ont réalisé une nouvelle visite sur place le 25 août 2022. A l'occasion de cette visite les services ont constaté que Mme A n'avait ni démoli ni même fait procéder au renforcement de la partie du bâtiment réalisé en bois, en dépit de travaux de ravalement et de peinture, que le bâtiment était encore exposé à un risque d'incendie en raison de sa structure en bois, que Mme A n'avait pas remédié au dysfonctionnement des dispositifs d'évacuation des eaux usées et eaux pluviales, favorisant une stagnation d'eau aux abords du bâtiment et une humidité excessive dans le logement, que l'installation électrique était encore insuffisamment sécurisée, que le logement présentait un défaut d'isolation phonique et thermique, que la disjonction des parois verticales des murs avec la toiture occasionnait des entrées d'air parasites, que le plafond de la salle de bain présente une hauteur inférieure à 2,2 mètres, que les sanitaires et la pièce d'eau n'ont pas de système de ventilation et que le carrelage lisse de la salle de bain et de la cuisine ainsi que le béton brut et irrégulier de la cour font peser sur les occupants un risque de chute. Par suite, il résulte de ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à soutenir, qu'à la date du présent jugement, elle a pris l'ensemble des mesures nécessaires pour remédier aux désordres et que logement dont elle est propriétaire n'est plus insalubre.
11. En deuxième lieu, Mme A fait valoir que le préfet de La Réunion ne pouvait pas la mettre en demeure de démolir la partie de son habitation construite en bois sous tôle sans procéder à la réalisation d'une étude technico-économique permettant d'établir qu'il n'existe aucun moyen technique de remédier à l'insalubrité ou à l'insécurité ou que les travaux nécessaires à la résorption de l'insalubrité seraient plus coûteux que la reconstruction. Toutefois, les dispositions précitées de l'article L. 511-11 du code de la construction et de l'habitation ne prévoient pas d'obligation formelle pour l'autorité administrative de réaliser une " étude technico-économique ". En l'espèce, une partie de la maison de Mme A est construite en bois sous tôle. Or il résulte des constats opérés par les services de l'ARS de La Réunion lors de la visite du 18 janvier 2021 que la structure porteuse en bois en question est dégradée par des insectes xylophages et par l'humidité, et qu'en outre la tôle qui recouvre le bois est oxydée. Par suite, compte tenu de la nature de ces désordres, qui rendent en outre la structure de la maison vulnérable aux incendies et aux risques cycloniques, il n'existe aucun moyen technique de remédier à l'insalubrité et à l'insécurité de cette partie du bâtiment.
12. En dernier lieu, Mme A soutient que l'arrêté litigieux méconnaît son droit de propriété. Toutefois, les restrictions au droit de propriété découlant des dispositions des articles L. 1331-22 et suivants du code de la santé publique et de celles du code de l'habitation et de la construction précitées, sont justifiées par l'intérêt général s'attachant à la protection de la santé et de la sécurité des occupants de locaux impropres à l'habitation. Par suite, elle n'est pas fondée à soutenir que l'arrêté litigieux porte une atteinte excessive à son droit de propriété.
13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation formulées par Mme A doivent être rejetées, sans qu'il soit besoin d'examiner la fin de non-recevoir opposée en défense.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme A est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B A et au préfet de La Réunion.
Délibéré après l'audience du 15 avril 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Bauzerand, président,
- M. Felsenheld, premier conseiller,
- Mme Beddeleem, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juin 2024.
Le rapporteur,Le président,
R. FELSENHELDCh. BAUZERAND
Le greffier,
D. CAZANOVE
La République mande et ordonne au préfet de la Réunion ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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