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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2200213

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2200213

jeudi 9 mars 2023

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2200213
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre
Avocat requérantLAFAY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire enregistrés le 17 février 2022 et le 30 juin 2022, Mme C D épouse B, représentée par Me Rakotonirina, avocat, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 17 décembre 2021 par laquelle la présidente du conseil régional de La Réunion lui a refusé le bénéfice de la protection fonctionnelle ;

2°) d'enjoindre à la région Réunion de lui accorder le bénéfice de la protection fonctionnelle, sous astreinte de 100 euros par jours de retard à compter du jugement à intervenir ;

3°) de mettre à la charge de la région Réunion une somme de 2 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- sa requête est recevable, dès lors que la décision du 17 décembre 2021, rendue sur la demande de réexamen qu'elle a formulée au vu d'éléments nouveaux, n'est pas une décision confirmative ;

- elle a été victime sur son lieu de travail d'une agression sexuelle, dont M. F est l'auteur ; si sa plainte à l'encontre de l'intéressé a été classée sans suite, elle a poursuivi la procédure par une plainte avec constitution de partie civile, motivée par des éléments nouveaux, en particulier le caractère non probant du témoignage de Mme A ;

- l'agression dont elle a été victime lui a causé un choc post-traumatique en raison duquel elle est depuis lors placée en arrêt de travail et fait l'objet d'un suivi psychologique.

Par un mémoire en défense enregistré le 20 mai 2022, la région Réunion, représentée par Me Lafay, avocat, conclut au rejet de la requête de Mme B et à ce qu'une somme de 2 000 euros soit mise à la charge de Mme B, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la requête est irrecevable, la décision du 17 décembre 2021 confirmant celle du 28 juin 2021, qui n'a pas été contestée dans le délai de recours ;

- Mme B n'apporte pas la preuve des faits allégués d'agression sexuelle, tandis que M. F a lui-même porté plainte pour dénonciation calomnieuse ;

- la requérante ne peut utilement se prévaloir des éléments postérieurs à la décision contestée.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la loi n° 83-634 du 13 juillet 1983 ;

- la loi n° 84-53 du 26 janvier 1984 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ramin, premier conseiller,

- les conclusions de Mme Legrand, rapporteure publique,

- et les observations de Mme E, représentant la région Réunion.

Une note en délibéré présentée par la région Réunion a été enregistrée le 12 décembre 2022.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B, adjoint technique territorial, est affectée à la cuisine satellite du lycée Mahatama Gandhi à Saint-André. A la suite d'une altercation survenue le 29 janvier 2021 sur son lieu de travail, elle a déposé plainte à l'encontre de M. F et sollicité à ce titre le bénéfice de la protection fonctionnelle, qui lui a été refusé par la présidente du conseil régional le 28 juin 2021. Sa demande de réexamen a été rejetée par décision du 17 décembre 2021. Mme B demande au tribunal d'annuler cette seconde décision.

Sur la recevabilité de la requête :

2. Par un premier courrier du 9 mars 2021, Mme B a sollicité le bénéfice de la protection fonctionnelle, dans le cadre de la plainte déposée à l'encontre de M. F pour agression sexuelle. Par une décision du 28 juin 2021, comportant la mention des voies et délais de recours, la présidente du conseil régional de La Réunion a rejeté sa demande, au motif qu'elle n'apportait pas la preuve des faits allégués, sa plainte ayant été classée sans suite et M. F ayant par ailleurs porté plainte pour dénonciation calomnieuse. En l'absence de contestation, cette décision est devenue définitive. Toutefois, le 1er décembre 2021, Mme B a informé la région Réunion d'un dépôt de plainte avec constitution de partie civile et présenté une demande de réexamen, au vu d'éléments nouveaux tendant à remettre en cause le caractère probant du témoignage de la cheffe de la cuisine satellite. La décision du 17 décembre 2021, prise sur cette nouvelle demande, ne peut ainsi être regardée comme revêtant un caractère purement confirmatif de la décision du 28 juin 2021. Par suite, la fin de non-recevoir opposée par la région Réunion doit être écartée.

Sur le droit à la protection fonctionnelle :

3. Aux termes du premier alinéa de l'article 6 ter de la loi du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires, dans sa rédaction applicable au litige : " Aucun fonctionnaire ne doit subir les faits : / a) Soit de harcèlement sexuel, constitué par des propos ou comportements à connotation sexuelle répétés qui soit portent atteinte à sa dignité en raison de leur caractère dégradant ou humiliant, soit créent à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante ; / b) Soit assimilés au harcèlement sexuel, consistant en toute forme de pression grave, même non répétée, exercée dans le but réel ou apparent d'obtenir un acte de nature sexuelle, que celui-ci soit recherché au profit de l'auteur des faits ou au profit d'un tiers ".

4. Il résulte de ces dispositions, que sont constitutifs de harcèlement sexuel des propos ou des comportements à connotation sexuelle, répétés ou même, lorsqu'ils atteignent un certain degré de gravité, non répétés, tenus dans le cadre ou à l'occasion du service, non désirés par celui ou celle qui en est le destinataire et ayant pour objet ou pour effet soit de porter atteinte à sa dignité, soit, notamment lorsqu'ils sont le fait d'un supérieur hiérarchique ou d'une personne qu'elle pense susceptible d'avoir une influence sur ses conditions de travail ou le déroulement de sa carrière, de créer à l'encontre de la victime, une situation intimidante, hostile ou offensante.

5. Aux termes de l'article 11 de la même loi : " I.- A raison de ses fonctions et indépendamment des règles fixées par le code pénal et par les lois spéciales, le fonctionnaire ou, le cas échéant, l'ancien fonctionnaire bénéficie, dans les conditions prévues au présent article, d'une protection organisée par la collectivité publique qui l'emploie à la date des faits en cause ou des faits ayant été imputés de façon diffamatoire. / () IV.- La collectivité publique est tenue de protéger le fonctionnaire contre les atteintes volontaires à l'intégrité de la personne, les violences, les agissements constitutifs de harcèlement, les menaces, les injures, les diffamations ou les outrages dont il pourrait être victime sans qu'une faute personnelle puisse lui être imputée. Elle est tenue de réparer, le cas échéant, le préjudice qui en est résulté. / () ".

6. Ces dispositions établissent à la charge de la collectivité publique et au profit des agents publics, lorsqu'ils ont été victimes d'attaques à raison de leurs fonctions, sans qu'une faute personnelle puisse leur être imputée, une obligation de protection à laquelle il ne peut être dérogé, sous le contrôle du juge, que pour des motifs d'intérêt général. Cette obligation de protection a pour objet, non seulement de faire cesser les attaques auxquelles le fonctionnaire ou l'agent public est exposé, mais aussi de lui assurer une réparation adéquate des torts qu'il a subis. La mise en œuvre de cette obligation peut notamment conduire l'administration à assister son agent dans l'exercice des poursuites judiciaires qu'il entreprendrait pour se défendre.

7. En l'espèce, une altercation est survenue le 29 janvier 2021 entre M. F et Mme B au sein des locaux de la cuisine satellite du lycée Mahatma Gandhi, pendant les heures de service, au motif d'un contact physique tendancieux alors qu'ils se trouvaient affectés sur des postes différents à la " plonge ". A l'issue d'une confrontation devant le chef du service général, Mme B a, le jour même, signalé des faits d'agression sexuelle à sa hiérarchie. Le 30 janvier 2021, elle a déposé plainte et a été placée en arrêt de travail, lequel a été renouvelé jusqu'au 6 mars 2021 en raison des conséquences psychologiques de cet incident. Tandis que dans le cadre de l'enquête administrative, le témoignage de Mme A, cheffe de la cuisine satellite, a contredit la thèse de Mme B, sa plainte a été classée sans suite le 11 mai 2021. M. F a lui-même déposé plainte pour dénonciation calomnieuse. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, le jour de l'incident, M. F, chargé de débarrasser les plateaux sales, a été amené à croiser Mme B, affectée au poste des " vaisselles propres ", dans le local de la " plonge " caractérisé par son étroitesse. Selon la requérante, ce collègue s'est appuyé sur elle à deux reprises de tout son corps, alors qu'elle se trouvait de dos, d'une manière portant atteinte à sa dignité. Si Mme A a affirmé avoir vu M. F entrer dans le local en portant des plateaux, celle-ci, qui travaillait dans une autre pièce, n'a pas été témoin direct de la scène, ni de la chronologie des faits, et son impartialité ne peut être tenue pour acquise, au vu de ses déclarations postérieures qui ont été à l'origine de la suspension de fonctions de l'époux de la requérante avant que des témoignages contradictoires ne conduisent l'administration à lever cette mesure injustifiée. Or à supposer même que le contact physique tendancieux, dont M. F s'est excusé lors de la réunion de confrontation, ne soit intervenu qu'une seule fois, à un moment où Mme B reculait, ce geste à connotation sexuelle, qui n'était pas désiré par la requérante et a porté atteinte à sa dignité, revêt un degré de gravité suffisant pour lui conférer le caractère d'un plausible harcèlement sexuel.

8. Il résulte de ce qui précède que Mme B, qui a déposé plainte avec constitution de partie civile à l'encontre de M. F le 22 novembre 2021, est fondée à soutenir que la décision du 17 décembre 2021 refusant de lui accorder la protection fonctionnelle est entachée d'illégalité et doit, par suite, être annulée.

9. En conséquence, il y a lieu d'enjoindre à la région Réunion, qui ne fait valoir aucun motif d'intérêt général s'y opposant, d'accorder à Mme B le bénéfice de la protection fonctionnelle, au titre de la procédure judiciaire engagée pour des faits d'agression sexuelle. Il n'y a pas lieu, en revanche, d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

10. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de Mme B, qui n'est pas la partie perdante dans la présente instance, la somme que la région Réunion demande au titre des frais exposés et non compris dans les dépens. Il y a lieu, en revanche, de faire application de ces dispositions et de mettre à la charge de la région Réunion une somme de 1 200 euros au titre des frais exposés par Mme B et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 17 décembre 2021 de la présidente du conseil régional de La Réunion est annulée.

Article 2 : Il est enjoint à la région Réunion d'accorder à Mme B le bénéfice de la protection fonctionnelle, au titre de la procédure judiciaire engagée pour des faits d'agression sexuelle.

Article 3 : La région Réunion versera une somme de 1 200 euros à Mme B, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme B est rejeté.

Article 5 : Les conclusions de la région Réunion présentées sur le fondement de l'article L. 761-1 du code de justice administrative sont rejetées.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme C D épouse B et à la région Réunion.

Délibéré après l'audience du 1er décembre 2022, à laquelle siégeaient :

M. Cornevaux, président,

M. Ramin, premier conseiller,

M. Seroc, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 9 mars 2023.

Le rapporteur,

V. RAMIN

Le président,

G. CORNEVAUX

La greffière,

J. BELENFANT

La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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