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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2200264

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2200264

mardi 4 juin 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2200264
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre

Texte intégral

Vu les procédures suivantes :

I. Par une requête, enregistrée le 28 février 2022, sous le n° 2200264, M. Emmanuel Reuillard demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 novembre 2021 par laquelle le directeur central du service du commissariat des armées a décidé de ne pas renouveler son contrat d'engagement à servir dans la réserve opérationnelle arrivant à échéance le 31 décembre 2021, ensemble la décision du 10 janvier 2022 rejetant son recours gracieux ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une indemnisation à la hauteur du préjudice subi.

Il soutient que :

- la décision attaquée a été signée par une autorité incompétente ;

- elle est entachée d'un défaut de motivation ;

- elle est entachée d'un détournement de procédure dès lors qu'elle vise à le sanctionner de manière déguisée ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'elle n'est pas justifiée par l'intérêt du service ;

- elle est entachée d'un détournement de pouvoir.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 février 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

II. Par une requête et des pièces, enregistrées les 28 février, 6 et 12 avril 2022, sous le n° 2200278, M. Emmanuel Reuillard demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 24 novembre 2021 par laquelle le directeur central du service du commissariat des armées a décidé de ne pas renouveler son contrat d'engagement à servir dans la réserve opérationnelle arrivant à échéance le 31 décembre 2021, ensemble la décision du 10 janvier 2022 rejetant son recours gracieux ;

2°) de condamner l'Etat à lui verser une indemnisation à la hauteur du préjudice subi. Il invoque les mêmes moyens que ceux soulevés dans la requête enregistrée sous le n° 2200264.

Par un mémoire en défense enregistré le 21 février 2024, le ministre des armées conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le code de la défense ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté du 5 août 2015 portant délégation de pouvoirs du ministre de la défense en matière de décisions individuelles concernant le personnel de la réserve militaire ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Merlus, conseiller,

- les conclusions de M. Ramin, rapporteur public,

- les observations de M. A, le ministre des armées n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. M. Emmanuel Reuillard, commissaire en chef de deuxième classe des armées, entré en service en 1991 et radié des cadres le 28 août 2018, a signé un contrat d'engagement à servir dans la réserve opérationnelle du corps des commissaires des armées le 22 novembre 2018 pour une période de trois ans. Par une décision du 24 novembre 2021, le directeur central du service du commissariat des armées a décidé de ne pas renouveler son contrat d'engagement à servir dans la réserve opérationnelle arrivant à échéance le 31 décembre 2021. Par la présente requête, il demande l'annulation de cette décision et la condamnation de l'Etat à lui verser une indemnisation à hauteur du préjudice subi.

Sur la jonction :

2. Les requêtes n°s 2200264 et 2200278, présentées par M. A présentent à juger les mêmes questions. Il y a lieu de les joindre pour statuer par un seul jugement.

Sur l'étendue du litige :

3. Aux termes du I de l'article R. 4125-1 du code de la défense : " Tout recours contentieux formé par un militaire à l'encontre d'actes relatifs à sa situation personnelle est précédé d'un recours administratif préalable, à peine d'irrecevabilité du recours contentieux. / Ce recours administratif préalable est examiné par la commission des recours des militaires, placée auprès du ministre de la défense. / Le recours administratif formé auprès de la commission conserve le délai de recours contentieux jusqu'à l'intervention de la décision prévue à l'article R. 4125-10 (). " Et aux termes de l'article R. 4125-10 du même code : " Dans un délai de quatre mois à compter de sa saisine, la commission notifie à l'intéressé la décision du ministre compétent, ou le cas échéant, des ministres conjointement compétents. La décision prise sur son recours, qui est motivée en cas de rejet, se substitue à la décision initiale. Cette notification, effectuée par tout moyen conférant date certaine de réception, fait mention de la faculté d'exercer, dans le délai de recours contentieux, un recours contre cette décision devant la juridiction compétente à l'égard de l'acte initialement contesté devant la commission. / L'absence de décision notifiée à l'expiration du délai de quatre mois vaut décision de rejet du recours formé devant la commission. ".

4. L'institution par ces dispositions d'un recours administratif préalable obligatoire à la saisine du juge a pour effet de laisser à l'autorité compétente pour en connaître le soin d'arrêter définitivement la position de l'administration. En l'espèce, faute de réponse dans un délai de quatre mois à compter de la notification du recours formé par M. A le 28 février 2022, à l'encontre de la décision du 24 novembre 2021 par laquelle le directeur central du service du commissariat des armées a décidé de ne pas renouveler son contrat d'engagement à servir dans la réserve opérationnelle, une décision implicite de rejet de ce recours est née le 28 juin 2022. Dès lors, cette décision implicite de rejet s'est substituée à la décision du 24 novembre 2021.

5. Toutefois, s'il est saisi de conclusions tendant à l'annulation d'une décision qui ne peut donner lieu à un recours devant le juge de l'excès de pouvoir qu'après l'exercice d'un recours administratif préalable et si le requérant indique, de sa propre initiative ou le cas échéant à la demande du juge, avoir exercé ce recours et, le cas échéant après que le juge l'y ait invité, produit la preuve de l'exercice de ce recours ainsi que, s'il en a été pris une, la décision à laquelle il a donné lieu, le juge de l'excès de pouvoir doit regarder les conclusions dirigées formellement contre la décision initiale comme tendant à l'annulation de la décision, née de l'exercice du recours, qui s'y est substituée. Ainsi, M. A doit être regardé comme demandant l'annulation de la décision implicite de rejet de son recours administratif préalable obligatoire en date du 28 juin 2022.

Sur les conclusions aux fins d'annulation et d'indemnisation :

6. En premier lieu, aux termes de l'article R. 4221-3 du code de la défense : " Le contrat d'engagement est signé par le ministre de la défense (). Le ministre de la défense () peut, par arrêté, déléguer aux commandants de formation administrative ou aux autorités dont ils relèvent les pouvoirs qu'il tient du présent article. Ces délégataires peuvent déléguer leur signature à un ou plusieurs de leurs subordonnés pour les actes pris en application du présent article. ". Et aux termes de l'article 4 de l'arrêté du 5 août 2015 portant délégation de pouvoirs du ministre de la défense en matière de décisions individuelles concernant le personnel de la réserve militaire : " Conformément à l'article R. 4221-3 du code de la défense, reçoivent délégation de pouvoirs pour signer les contrats d'engagement à servir dans la réserve opérationnelle : / () / - en ce qui concerne les réservistes opérationnels appartenant au corps des commissaires des armées, les commandants de formation administrative qui administrent le personnel. ".

7. Par une décision du 20 juillet 2021, régulièrement publiée au journal officiel, le ministre des armées a donné délégation à M. Olivier Avérous, commissaire en chef de première classe, chef de la division " gestion des corps ", à l'effet de signer, au nom du ministre, les actes relatifs à la situation individuelle du personnel militaire et civil dont la gestion et l'administration relèvent du service du commissariat des armées, dont font partie les décisions de non-renouvellement des contrats d'engagement à servir dans la réserve opérationnelle du corps des commissaires des armées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'acte doit être écarté.

8. En deuxième lieu, un agent dont le contrat est arrivé à échéance n'a aucun droit au renouvellement de celui-ci. Il en résulte qu'alors même que la décision de ne pas renouveler ce contrat est fondée sur l'appréciation portée par l'autorité compétente sur l'aptitude professionnelle de l'agent et, de manière générale, sur sa manière de servir et se trouve ainsi prise en considération de la personne, elle n'est, sauf à revêtir le caractère d'une mesure disciplinaire ou d'une sanction déguisée, ce qui n'est nullement établi par les pièces du dossier, pas au nombre des mesures qui doivent être motivées en application des dispositions de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de la décision attaquée ne peut qu'être écarté.

9. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 4221-1 du code de la défense : " Le contrat d'engagement à servir dans la réserve opérationnelle est souscrit pour une durée de un à cinq ans renouvelable en vue : / () / 2° D'apporter un renfort temporaire aux forces armées et formations rattachées, en particulier pour la protection du territoire national et dans le cadre des opérations conduites en dehors du territoire national () ".

10. Si le renouvellement d'un contrat d'engagement d'un militaire n'est pas un droit, son refus doit être justifié devant le juge de l'excès de pouvoir par la satisfaction des besoins des armées ou la manière de servir de l'intéressé. L'administration ne peut légalement décider, au terme de son contrat, de ne pas le renouveler que pour un motif tiré de l'intérêt du service. Un tel motif s'apprécie au regard des besoins du service ou de considérations tenant à la personne de l'agent.

11. Il ressort des pièces du dossier que pour justifier le non-renouvellement du contrat d'engagement de M. A à servir dans la réserve opérationnelle du corps des commissaires des armées, l'administration s'est fondée sur la signature par celui-ci, aux côtés de généraux à la retraite, de militaires d'active ou en retraite et d'autres acteurs de la sécurité, d'une tribune ouverte publiée le 21 avril 2021 dans le journal Valeurs actuelles sous un article s'intitulant " Pour un retour de l'honneur de nos gouvernants : 20 généraux appellent Macron à défendre le patriotisme ". Cette tribune, adressée au Président de la République, aux membres du Gouvernement et aux parlementaires, invoque, sans mesure, les dangers du " racialisme ", de " l'indigénisme " et des " théories décoloniales " qui veulent " la guerre raciale " et méprisent " notre pays, ses traditions, sa culture, et veulent la voir se dissoudre en lui arrachant son passé et son histoire " ou de l'islamisme et des " hordes de banlieues " qui transforment des " parcelles de la nation " en " territoires soumis à des dogmes contraires à notre constitution ", ainsi que sur les forces de l'ordre utilisées comme " agents supplétifs et boucs émissaires face à des français en gilets jaunes " et ce, " alors que des individus infiltrés et encagoulés saccagent des commerces et menacent ces mêmes forces de l'ordre ". Les auteurs de cette tribune mettent spécialement en cause la responsabilité " des gouvernants ", notamment dans la montée de la violence dans la société et, en particulier, critiquent avec virulence l'usage des forces de l'ordre lors de manifestations et les instructions données par ces " gouvernants ", évoquant même un risque de guerre civile susceptible d'engendrer des milliers de morts dont ils porteraient la responsabilité. Eu égard au contenu exagérément polémique de cette tribune, qui a été à l'origine d'une sanction de quinze jours d'arrêts le 16 juin 2021 pour manquement au devoir de réserve des militaires dans l'expression des idées et des croyances, et alors qu'il ressort du bulletin de sanction de M. A que celui-ci n'a exprimé aucun remords sur les faits, le ministre des armées, qui a justifié sa décision par l'intérêt du service, n'a commis aucune erreur manifeste d'appréciation en considérant que la manière de servir de l'intéressé était incompatible avec son maintien dans la réserve opérationnelle du corps des commissaires des armées. A cet égard, la circonstance que M. A justifiait d'un avis favorable émis par le capitaine de vaisseau commandant la zone maritime sud de l'océan indien sur sa demande de renouvellement et que ses bulletins de notation dans la réserve comportaient des appréciations favorables n'ont aucune incidence sur la légalité du refus de renouvellement de son contrat d'engagement. Ce moyen doit donc être écarté.

12. En quatrième lieu, pour les mêmes raisons que celles évoquées au point précédent, les moyens tirés de ce que la décision est entachée de détournement de pouvoir et de procédure et de ce qu'elle constitue une sanction déguisée doivent être écartés, sans qu'ait d'incidence la circonstance que les pièces ayant conduit l'administration a refusé le renouvellement de son contrat d'engagement aient été jointes par erreur à la réponse de l'administration au recours gracieux formé par M. A en date du 10 janvier 2022.

13. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation présentées par M. A doivent être rejetées ainsi que, par voie de conséquence, ses conclusions aux fins d'indemnisation.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. Emmanuel Reuillard et au ministre des armées.

Délibéré après l'audience du 21 mai 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Khater, présidente,

M. Le Merlus, conseiller.

Mme Lebon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 4 juin 2024.

Le rapporteur,

T. LE MERLUS

La présidente,

A. KHATER

La greffière,

J. BELENFANT

La République mande et ordonne au ministre des armées en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N°s 2200264

jb

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