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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2200371

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2200371

mardi 22 octobre 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2200371
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre
Avocat requérantLEBRETON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 13 mars 2022, Mme A B, représentée par Me Lebreton, doit être regardée comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision de la rectrice de l'académie de La Réunion du 18 août 2021 lui attribuant un complément de service au lycée professionnel Vue Belle de Saint-Paul, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux ;

2°) d'enjoindre à la rectrice de l'académie de La Réunion de l'affecter sur un poste respectant les principes de protection des travailleurs handicapés au regard de la mise en œuvre de la carte scolaire et les dispositions règlementaires en matière pédagogiques ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- la décision attaquée méconnait les dispositions de l'article 4 du décret n°2014-940 du 20 août 2014 dès lors, d'une part, qu'elle n'a pas donné son accord pour compléter l'enseignement dans sa discipline par un service dans une autre discipline et, d'autre part, que l'enseignement de l'histoire-géographie ne correspond pas à ses compétences ;

- elle méconnait les dispositions de l'article 60 de la loi n°84-16 du 11 janvier 1984 ;

- elle méconnait le principe de protection des travailleurs handicapés au regard de la mise en œuvre de la carte scolaire édicté dans la circulaire de la rectrice de l'académie de La Réunion du 5 février 2020 relative aux mesures de carte scolaire pour la rentrée scolaire 2020 ;

- elle ne respecte pas l'avis de l'expert médical du rectorat.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 février 2023, la rectrice de l'académie de La Réunion conclut au rejet de la requête.

Elle fait valoir que :

- à titre principal, la requête est irrecevable dès lors qu'elle est dirigée contre une mesure d'ordre intérieur insusceptible de recours ;

- à titre subsidiaire, les moyens ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- le décret n° 82-453 du 28 mai 1982 ;

- le code de justice administrative ;

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Le Merlus,

- les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public,

- les observations de Me Lebreton, représentant Mme B,

- le recteur de l'académie de La Réunion n'étant ni présent ni représenté.

Considérant ce qui suit :

1. Mme A B est professeure de lycée professionnel en " espagnol - français " affectée au lycée Vue-Belle de Saint-Paul. Par un arrêté du 18 août 2021, la rectrice de l'académie de La Réunion lui a attribué un complément de service en " lettres - histoire-géographie " dans cet établissement au titre de l'année scolaire 2021-2022. Par un courrier du 19 novembre 2021, elle a formé un recours gracieux à l'encontre de cette décision. Du silence gardé par l'administration est née une décision implicite de rejet. Par la présente requête, elle demande l'annulation de la décision du 18 août 2021, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux.

Sur la fin de non-recevoir opposée en défense :

2. Les mesures prises à l'égard d'agents publics qui, compte tenu de leurs effets, ne peuvent être regardées comme leur faisant grief, constituent de simples mesures d'ordre intérieur insusceptibles de recours. Il en va ainsi des mesures qui, tout en modifiant leur affectation ou les tâches qu'ils ont à accomplir, ne portent pas atteinte aux droits et prérogatives qu'ils tiennent de leur statut ou de leur contrat ou à l'exercice de leurs droits et libertés fondamentaux, ni n'emportent de perte de responsabilités ou de rémunération. Le recours contre de telles mesures, à moins qu'elles ne traduisent une discrimination, un harcèlement moral ou une sanction, est irrecevable.

3. Aux termes de l'article 26 du décret du 28 mai 1982 relatif à l'hygiène et à la sécurité du travail ainsi qu'à la prévention médicale dans la fonction publique : " Le médecin de prévention est habilité à proposer des aménagements de poste de travail ou de conditions d'exercice des fonctions justifiés par l'âge, la résistance physique ou l'état de santé des agents. () Lorsque ces propositions ne sont pas agréées par l'administration, celle-ci doit motiver son refus et le comité d'hygiène, de sécurité et des conditions de travail doit en être tenu informé. ". Aux termes de l'article 28-1 du même décret : " En cas contestation des agents, concernant les propositions formulées par le médecin de prévention en application de l'article 26 du présent décret, le chef de service peut, le cas échéant, saisir pour avis le médecin inspecteur régional du travail et de la main-d'œuvre territorialement compétent. ". Il résulte de ces dispositions que les autorités administratives ont l'obligation de prendre les mesures nécessaires pour assurer la sécurité et protéger la santé physique et morale de leurs agents.

4. Par la décision attaquée, l'administration a attribué à Mme B un complément de service en " lettres- histoire-géographie " et en particulier des enseignements en français au titre de l'année scolaire 2021-2022. Il ressort des pièces du dossier que Mme B a, les 25 mai 2016 et 17 avril 2019, été victime de deux accidents, à la suite d'agressions et de menaces verbales de la part d'un parent d'élève et d'une élève, dont l'administration a reconnu l'imputabilité au service, qui ont donné lieu à l'attribution d'une incapacité permanente partielle de 15 %. Elle produit, d'une part, un avis du médecin de prévention du 14 avril 2021, adressé à la rectrice de l'académie de La Réunion, qui prévoit que son état de santé nécessite un maintien clair et définitif sur un poste d'enseignement en espagnol et que l'enseignement du français est contre-indiqué et, d'autre part, un rapport d'expertise médicale du 6 août 2021 réalisée par un psychiatre à la demande du médecin de prévention du rectorat concluant également à une contre-indication pour l'enseignement des lettres du fait de son état mental. Ainsi, la décision prononce l'affectation de Mme B sur un poste qui ne correspond pas aux propositions formulées par le médecin de prévention et par le psychiatre en termes d'aménagement de son poste de travail. Même s'il ne résulte pas des dispositions du décret du 28 mai 1982 citées au point 3 que l'Etat employeur serait tenu de se conformer aux préconisations du médecin de prévention, la décision attaquée doit, dans les circonstances particulières de l'espèce, être regardée comme étant susceptible de porter atteinte à la santé de la requérante et aux droits qu'elle tient de son statut. Dès lors, elle ne constitue pas une mesure d'ordre intérieur et l'intéressée est recevable à la contester par la voie du recours pour excès de pouvoir. Par suite, la fin de non-recevoir opposée en défense doit être écartée.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

5. Il ne résulte pas des dispositions du décret du 28 mai 1982 citées au point 3 que l'Etat employeur serait tenu de se conformer aux préconisations du médecin de prévention. En conséquence, Mme B ne peut utilement soutenir que la décision d'affectation attaquée serait illégale du seul fait qu'elle ne respecterait pas l'avis du médecin de prévention et de l'expert médical du rectorat. Il ressort cependant des pièces du dossier que l'intéressée souffre d'une polyarthrite rhumatoïde depuis 2016 pour des douleurs chroniques nécessitant un suivi régulier et une prise en charge lourde et de problèmes de santé d'ordre psychiatrique à la suite de ses deux accidents du travail survenus les 25 mai 2016 et 17 avril 2019, qui ont donné lieu à l'attribution d'une incapacité permanente partielle de 15 %, ainsi qu'il a été vu au point 4. En outre, le rapport d'expertise médicale du 6 août 2021 indique que l'intéressée présente un " état de stress post-traumatique " et insiste sur le fait que chaque modification dans ses habitudes peut prendre une " ampleur menant à des réactions d'angoisses pathologiques " et de " perte de contrôle émotionnel ". Face à la persistance des symptômes liés à son accident de service, le rapport exclut de proposer à Mme B de dispenser un enseignement dans une autre matière que l'espagnol qu'elle a toujours enseigné. Il précise que ce conflit professionnel " vient réactiver les phénomènes de dévalorisation et d'humiliation, accentuer sa sensitivité et son hyperesthésie relationnelle, et développer un peu plus son vécu victimaire " et que cette situation " pourrait, si elle devait se maintenir, conduire la patiente à chercher à fuir ce conflit par des passages à l'acte éventuellement graves ". Par conséquent, le rapport conclut à la contre-indication de l'enseignement en " lettres-français " du fait de l'état mental de l'intéressée, tout comme l'avis du médecin de prévention du 14 avril 2021 qui préconise un maintien clair et définitif sur un poste d'enseignement en espagnol. Si l'administration fait valoir que l'information selon laquelle elle ne pouvait exercer qu'en espagnol n'est pas parvenue au lycée dans un délai permettant la modification des répartitions de service, le premier certificat médical date du 14 avril 2021, soit quatre mois avant la rentrée scolaire, ce qui laissait suffisamment de temps au service pour s'organiser. En outre, il ressort des pièces du dossier que le rapport d'expertise médicale du 6 août 2021 a été réalisé à la demande du médecin de prévention du rectorat. Ainsi, l'administration ne pouvait pas ignorer les préconisations du médecin de prévention comme celles du rapport d'expertise médicale. Dans ces conditions, l'attribution à Mme B d'un complément de service en " lettres - histoire-géographie " et plus particulièrement en " lettres " par la rectrice de l'académie de La Réunion, au titre de l'année scolaire 2021-2022, est incompatible avec son état de santé.

6. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin d'examiner les autres moyens de la requête, que Mme B est fondée à demander l'annulation de la décision du 18 août 2021 par laquelle la rectrice de l'académie de La Réunion lui a attribué un complément de service en " lettres - histoire-géographie " au lycée Vue-Belle au titre de l'année scolaire 2021-2022, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

7. L'exécution du présent jugement n'implique aucune mesure d'exécution, alors au demeurant qu'il ressort des pièces du dossier que seuls des enseignements en " espagnol " ont ensuite été confiés à Mme B au titre de l'année scolaire 2022-2023. Par suite, les conclusions aux fins d'injonction présentées par la requérante doivent être rejetées.

Sur les conclusions relatives aux frais d'instance :

8. Il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 18 août 2021 par laquelle la rectrice de l'académie de La Réunion a attribué à Mme B un complément de service en " lettres - histoire-géographie " au lycée Vue-Belle au titre de l'année scolaire 2021-2022 est annulée, ensemble la décision implicite de rejet de son recours gracieux.

Article 2 : L'Etat versera à Mme B la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au recteur de l'académie de La Réunion.

Délibéré après l'audience du 8 octobre 2024, à laquelle siégeaient :

Mme Khater, présidente,

M. Le Merlus, conseiller,

Mme Lebon, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe du tribunal le 22 octobre 2024.

Le rapporteur,

T. LE MERLUS

La présidente,

A. KHATER

La greffière,

E. POINAMBALOM

La République mande et ordonne à la ministre de l'éducation nationale et de la jeunesse en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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