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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2300175

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2300175

mercredi 15 février 2023

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2300175
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
FormationReconduite à la frontière
Avocat requérantSCP SAIDJI ET MOREAU

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et des pièces complémentaires, enregistrées les 12 et 13 février 2023, Mme E D veuve B, représentée par Me Sandberg, avocate, demande au tribunal :

1°) de l'admettre à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision n°21907 du 9 février 2023 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a rejeté sa demande d'entrée en France au titre de l'asile et ordonné son réacheminement vers le territoire du Sri Lanka ou, le cas échéant, vers tout autre pays dans lequel elle serait légalement admissible ;

3°) d'enjoindre au ministre de l'intérieur et des outre-mer de l'autoriser à entrer en France et de lui délivrer un visa de régularisation dès la notification de la décision à intervenir, sous astreinte de 300 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, à verser à son avocat, sous réserve qu'il renonce à percevoir l'aide juridictionnelle.

Elle soutient que :

- la décision de refus d'entrée en France et la décision fixant le pays de réacheminement sont entachées d'incompétence ;

- la décision du ministre lui refusant l'entrée en France au titre de l'asile a été prise au terme d'une procédure irrégulière, dès lors que les garanties relatives à la confidentialité de l'examen de sa demande n'ont pas été respectées ;

- elle est entachée d'erreur de droit, dès lors que le ministre était en situation de compétence liée en cas d'avis favorable de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides ;

- elle est entachée d'erreur de droit, dès lors que le ministre ne s'est pas borné à examiner le caractère manifestement infondé de sa demande ;

- la décision de réacheminement vers le Sri Lanka est insuffisamment motivée au regard des risques encourus ;

- elle est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de la décision de refus d'entrée au titre de l'asile ;

- elle a été prise en méconnaissance des stipulations de l'article 3 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense enregistré le 14 février 2023, le ministre de l'intérieur et des outre-mer, représenté par Me Moreau, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention de Genève du 28 juillet 1951 relative aux réfugiés ;

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné Mme Khater, vice-présidente, en application de l'article L. 352-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, pour statuer sur les litiges visés à cet article.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

L'audience publique a eu lieu le 15 février 2023 à 9 heures et, après l'appel de l'affaire et pour le respect de l'intimité de la requérante, s'est poursuivie hors la présence du public, sur décision de la magistrate désignée, conformément aux dispositions de l'article L. 731-1 du code de justice administrative.

Ont été entendus, en présence de la greffière d'audience et d'un membre de l'escorte :

- le rapport de Mme A,

- les observations de Me Sandberg, avocate de Mme D, qui conclut aux mêmes fins que la requête par les mêmes moyens,

- les observations de Mme D, assistée de M. C, interprète en langue tamoule,

- le ministre de l'intérieur et des outre-mer n'étant ni présent ni représenté.

L'instruction de l'affaire a été close à l'issue de l'audience.

Considérant ce qui suit :

1. Mme E D veuve B, ressortissante sri lankaise née le 16 mars 1984 à Manaarli, est arrivée à La Réunion le 8 février 2023 par voie maritime en provenance du Sri Lanka et a demandé à entrer en France au titre de l'asile. Elle a été entendue par un agent de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 10 février suivant. Par décision du 10 février 2023 prise au vu de l'avis émis par l'office, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a rejeté la demande d'entrée en France au titre de l'asile de l'intéressée et ordonné son réacheminement vers le Sri Lanka ou tout pays où elle serait légalement admissible. Mme D demande au tribunal l'annulation de ces décisions.

Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

3. Aux termes de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " La décision de refuser l'entrée en France à un étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d'asile ne peut être prise que dans les cas suivants : / () 3° La demande d'asile est manifestement infondée. / Constitue une demande d'asile manifestement infondée une demande qui, au regard des déclarations faites par l'étranger et des documents le cas échéant produits, est manifestement dénuée de pertinence au regard des conditions d'octroi de l'asile ou manifestement dépourvue de toute crédibilité en ce qui concerne le risque de persécutions ou d'atteintes graves. ".

4. Devant l'agent de protection de l'OFPRA et de manière plus précise et étayée à l'audience qui s'est tenue à huis clos, Mme D déclare appartenir à la communauté tamoule, originaire de Mannar au Sri Lanka, pays qu'elle a quitté à l'âge de six ans. Elle déclare avoir alors grandi auprès de ses parents dans le camp de réfugiés de Madurai en Inde puis rejoint celui de Kangeem pour y vivre avec son époux qui y sera victime d'un accident de la circulation, qu'elle considère comme ayant été provoqué à sa sortie d'un interrogatoire policier sur ses liens avec les tigres de libération de l'Eelam Tamoul. A la suite de ce décès, survenu en 2016, elle relate avoir été régulièrement interrogée sur les activités de son défunt mari et victime d'agressions sexuelles répétées par les policiers chargés de la surveillance du camp. Elel relate avec plus de précision encore les agressions sexuelles commises par un agent du Criminal Investigation Department du camp de Kangeem, camp qu'elle finira par quitter pour rejoindre sa mère dans celui de Madurai. Ses fréquents allers-retours entre les deux camps provoqueront de nouveaux interrogatoires policiers associés à de nouvelles agressions, la contraignant à quitter l'Inde pour aller travailler au Qatar, laissant ses deux filles en Inde. De retour dans ce pays, elle vivra cachée jusqu'en 2021 pour rejoindre Diego Garcia et in fine La Réunion. Mme D explique qu'au Sri Lanka, comme elle l'a été en Inde dans les camps de réfugiés sri-lankais, elle se trouverait dans une situation de particulière vulnérabilité et ciblée comme femme isolée, appartenant à la minorité tamoule et ayant séjourné dans les pays du Golfe, ce qui justifie ses craintes de nouvelles persécutions dans son pays d'origine. Son récit et ses déclarations, en particulier à l'audience, ne paraissent pas manifestement dénués de pertinence au regard des conditions d'octroi de l'asile ou manifestement dépourvus de toute crédibilité en ce qui concerne le risque de persécutions ou d'atteintes graves. Par suite, Mme D est fondée à soutenir qu'en lui refusant l'entrée sur le territoire français au motif que sa demande d'asile serait manifestement infondée, le ministre de l'intérieur et des outre-mer a commis une erreur manifeste d'appréciation.

5. Il résulte de ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de statuer sur les autres moyens, que la décision n°21907 du 9 février 2023 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a rejeté sa demande d'entrée en France au titre de l'asile et ordonné son réacheminement vers le territoire du Sri Lanka ou, le cas échéant, vers tout autre pays dans lequel elle serait légalement admissible doit être annulée.

Sur les conclusions aux fins d'injonction :

6. Aux termes de l'article L. 352-9 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " () Si le refus d'entrée au titre de l'asile et, le cas échéant, la décision de transfert sont annulés, il est immédiatement mis fin au maintien en zone d'attente de l'étranger, qui est autorisé à entrer en France muni d'un visa de régularisation de huit jours. Dans ce délai, l'autorité administrative compétente lui délivre, à sa demande, l'attestation de demande d'asile lui permettant d'introduire sa demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides () ".

7. En vertu des dispositions qui précèdent, il y a lieu de faire droit à la demande de Mme D tendant à ce qu'il soit enjoint à l'administration de l'admettre au séjour et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile lui permettant d'introduire sa demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides.

Sur les frais liés à l'instance :

8. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, à verser à Me Sandberg, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la contribution au titre de l'aide juridictionnelle.

DECIDE :

Article 1er : L'aide juridictionnelle provisoire est accordée à Mme D.

Article 2 : La décision n°21907 du 9 février 2023 par laquelle le ministre de l'intérieur et des outre-mer a rejeté la demande d'entrée en France de Mme D au titre de l'asile et ordonné son réacheminement vers le territoire du Sri Lanka ou, le cas échéant, vers tout autre pays dans lequel elle serait légalement admissible est annulée.

Article 3 : Il est enjoint au ministre de l'intérieur et des outre-mer d'admettre décision n°21907 du 9 février 2023 au séjour et de lui délivrer l'attestation de demande d'asile lui permettant d'introduire sa demande d'asile auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA).

Article 4 : L'Etat versera à Me Sandberg la somme de 1 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique, sous réserve qu'elle renonce à percevoir la contribution au titre de l'aide juridictionnelle.

Article 5 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 6 : Le présent jugement sera notifié à Mme E D veuve B et au ministre de l'intérieur et des outre-mer.

Copie en sera transmise au préfet de La Réunion.

Prononcé en audience publique le 15 février 2023.

La magistrate désignée,

A. A

La greffière,

S. BALOUKJY

La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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