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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2300497

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2300497

jeudi 3 avril 2025

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2300497
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation2ème chambre

Résumé IA

Le Tribunal Administratif de La Réunion a été saisi par la société Dean et Simmons France d’un recours en excès de pouvoir contre deux notes aux opérateurs des 7 et 28 février 2023 de la direction régionale des douanes, fixant le prix minimum de vente au détail des tabacs manufacturés à La Réunion. Le tribunal a d’abord jugé ces notes recevables car impératives et de nature à affecter la situation des opérateurs. Sur le fond, il a annulé ces notes au motif que la direction régionale des douanes était incompétente pour fixer un tel prix minimum, en l’absence de texte l’y habilitant, cette compétence relevant du législateur ou du pouvoir réglementaire national. La décision s’appuie notamment sur les règles de compétence issues du code des douanes et du code général des impôts.

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 7 avril 2023 et 31 juillet 2023, la société Dean et Simmons France, représentée par Me Antoine, demande au tribunal :

1°) d'annuler les deux notes aux opérateurs des 7 et 28 février 2023 émises par la direction régionale des douanes et des droits indirects de La Réunion relatives au régime fiscal des tabacs manufacturés dans le département de La Réunion ;

2°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 6 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les deux notes contestées constituent des actes décisoires faisant grief et sont susceptibles de faire l'objet d'un recours pour excès de pourvoir ;

- en l'absence de texte, la direction régionale des douanes et des droits indirects de La Réunion n'était pas compétente pour fixer le prix minimum de vente au détail des produits du tabac ;

- ces notes sont dépourvues de base légale ;

- elles font référence à un taux susceptible d'entraîner une rupture d'égalité devant l'impôt.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 juin 2023, le ministre chargé des comptes publics conclut au rejet de la requête de la société Dean et Simmons France.

Il fait valoir que :

- la requête est irrecevable dès lors que les deux notes contestées ne font que rappeler la réglementation applicable aux opérateurs et ne modifient pas l'ordonnancement juridique ;

- la société requérante est dépourvue d'intérêt à agir ;

- les moyens soulevés par la société Dean et Simmons France ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier ;

Vu :

- l'ordonnance n° 2021-1843 du 22 décembre 2021 ;

- le code des douanes ;

- le code des impositions sur les biens et services ;

- le code général des collectivités territoriales ;

- le code général des impôts et le livre des procédures fiscales ;

- le code de la santé publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Marchessaux, rapporteure,

- les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public,

- les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. La société Dean et Simmons France qui exerce l'activité principale de commerce de gros et de détail de produits du tabac, notamment, en important ces produits à La Réunion demande au tribunal d'annuler deux notes aux opérateurs des 7 et 28 février 2023 émises par la direction régionale des douanes et des droits indirects de La Réunion relatives au régime fiscal des tabacs manufacturés dans le département de La Réunion. Compte tenu de ses écritures, elle doit être regardée comme demandant l'annulation de ces deux notes en ce qu'elles fixent le prix minimum de vente au détail des produits du tabac.

Sur les fins de non-recevoir opposées par le ministre des comptes publics :

2. Les documents de portée générale émanant d'autorités publiques, matérialisés ou non, tels que les circulaires, instructions, recommandations, notes, présentations ou interprétations du droit positif peuvent être déférés au juge de l'excès de pouvoir lorsqu'ils sont susceptibles d'avoir des effets notables sur les droits ou la situation d'autres personnes que les agents chargés, le cas échéant, de les mettre en œuvre. Ont notamment de tels effets ceux de ces documents qui ont un caractère impératif ou présentent le caractère de lignes directrices.

3. Il appartient au juge d'examiner les vices susceptibles d'affecter la légalité du document en tenant compte de la nature et des caractéristiques de celui-ci ainsi que du pouvoir d'appréciation dont dispose l'autorité dont il émane. Le recours formé à son encontre doit être accueilli notamment s'il fixe une règle nouvelle entachée d'incompétence, si l'interprétation du droit positif qu'il comporte en méconnaît le sens et la portée ou s'il est pris en vue de la mise en œuvre d'une règle contraire à une norme juridique supérieure.

4. Les deux notes aux opérateurs des 7 et 28 février 2023 attaquées émises par la direction régionale des douanes et des droits indirects de La Réunion fixent le prix minimum de vente au détail des produits du tabac à La Réunion, en particulier, celui des cigarettes à 507,88 euros les 1 000 unités, soit 10,16 euros le paquet de 20 cigarettes et celui des tabacs fine coupe destinés à rouler les cigarettes à 478,22 euros les 1 000 grammes, soit 14,35 euros l'étui de 30 g. Il ressort ainsi des termes mêmes de ces notes qu'elles revêtent un caractère impératif et sont susceptibles d'avoir des effets notables sur la situation des opérateurs de ce secteur, dont fait partie la société Dean et Simmons France qui exerce l'activité principale de commerce de gros et de détail de produits du tabac, notamment, en important ces produits à La Réunion, ainsi qu'en attestent les bordereaux de douanes produits au dossier. Par suite, les deux notes contestées lui font grief et peuvent faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir. Il s'ensuit que la société requérante a nécessairement intérêt à agir contre ces deux notes.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

5. D'une part, aux termes de l'article 268 du code des douanes dans sa version abrogée par l'article 7 de l'ordonnance n° 2021-1843 du 22 décembre 2021 portant partie législative du code des impositions sur les biens et services et transposant diverses normes du droit de l'Union européenne : " () / Les conseils généraux des départements d'outre-mer peuvent fixer, par délibération, un minimum de perception spécifique fixé pour 1000 unités, tel que mentionné aux articles 575 et 575 A du code général des impôts, pour le droit de consommation sur les cigarettes dans leur circonscription administrative. Ce minimum de perception ne peut être supérieur au droit de consommation résultant de l'application du taux fixé par le conseil général au prix moyen pondéré de vente au détail des cigarettes en France continentale. / Les conseils généraux des départements d'outre-mer peuvent également établir un minimum de perception fixé pour 1 000 grammes pour les tabacs fine coupe destinés à rouler les cigarettes. Ce minimum de perception ne peut excéder les deux tiers du minimum de perception fixé par le conseil général pour 1 000 unités de cigarettes. () / Les conseils généraux des départements d'outre-mer peuvent fixer, par délibération, un prix de détail des cigarettes exprimé aux 1 000 unités et un prix de détail des tabacs fine coupe destinés à rouler des cigarettes exprimé aux 1 000 grammes, en deçà duquel ces différents produits du tabac ne peuvent être vendus dans leur circonscription administrative. Pour chacun de ces produits, ce prix est supérieur à 66 % et au plus égal à 110 % de la moyenne pondérée des prix homologués mentionnée au 1.".

6. D'autre part, aux termes de l'article L. 3211-1 du code général des collectivités territoriales : " Le conseil départemental règle par ses délibérations les affaires du département dans les domaines de compétences que la loi lui attribue. () ". Selon l'article L. 3512-4 du code de la santé publique, alors en vigueur : " La propagande ou la publicité, directe ou indirecte, en faveur du tabac, des produits du tabac, des ingrédients définis à l'article L. 3512-2, ainsi que toute distribution gratuite ou vente d'un produit du tabac à un prix inférieur à celui qui a été homologué conformément à l'article 572 du code général des impôts sont interdites. () ". L'article L. 3512-28 du code précité prévoit, dans sa rédaction applicable à la date des notes en litige que : " Dans les collectivités régies par l'article 73 de la Constitution et à Saint-Martin et à Saint-Barthélemy, le prix en deçà duquel il est interdit de vendre un produit du tabac mentionné à l'article L. 3512-4 est le prix résultant du 3° de l'article L. 314-22 du code des impositions sur les biens et services. ". L'article L. 314-22 du code des impositions sur les biens et services dispose, dans sa version en vigueur à la date des notes attaquées, que : " Pour l'application du présent chapitre, le prix de vente, exprimé en euro par unité de taxation, s'entend du montant suivant : / 1° Si l'accise est exigible en métropole, le prix homologué mentionné à l'article 572 du code général des impôts ; / () / 3° Si l'accise est exigible sur le territoire de l'une des collectivités régies par l'article 73 de la Constitution, un montant déterminé par le département et compris entre 66 % et 110 % du prix suivant : / a) Lorsqu'un produit identique est mis à la consommation en métropole, celui mentionné au 1° ; / b) A défaut, la moyenne des prix homologués des produits de la catégorie fiscale dont il relève, déterminée dans les conditions prévues à l'article 575 du code général des impôts ". Selon l'article L. 314-26 du même code : " Pour l'accise exigible sur le territoire des collectivités régies par l'article 73 de la Constitution et pour chaque catégorie fiscale : / 1° Le taux est déterminé par département dans la limite du rapport, calculé pour le produit théorique de référence de la catégorie fiscale, entre, d'une part, la somme du montant de l'accise, de la taxe sur la valeur ajoutée et du droit de licence mentionné à l'article 568 du code général des impôts qui sont exigibles en métropole et, d'autre part, le prix homologué. Le produit théorique de référence d'une catégorie fiscale est un produit de cette catégorie dont le prix homologué est égal à la moyenne des prix homologués de cette catégorie, déterminée dans les conditions prévues à l'article 575 du code général des impôts ; () / 3° Un minimum de perception peut être déterminé par le département dans les cas et limites suivants : / a) Pour les produits relevant de la catégorie fiscale des cigarettes, le produit du taux mentionné au 1° par la moyenne des prix homologués des produits de la catégorie fiscale des cigarettes déterminée dans les conditions prévues à l'article 575 du code général des impôts ; / b) Pour les produits relevant de la catégorie fiscale des tabacs fine coupe destinés à rouler les cigarettes, les deux tiers du montant mentionné au a ".

7. Aux termes de l'article 572 du code général des impôts : " Le prix de détail de chaque produit exprimé aux 1 000 unités ou aux 1 000 grammes, est unique pour l'ensemble du territoire et librement déterminé par les fabricants et les fournisseurs agréés. () Pour chaque produit et chaque conditionnement, le prix de détail est applicable après avoir été homologué par arrêté conjoint des ministres chargés de la santé et du budget, dans des conditions définies par décret en Conseil d'Etat. Il ne peut toutefois être homologué s'il est inférieur à la somme du prix de revient et de l'ensemble des taxes. ". L'article 575 du même code prévoit que : " Le prix moyen pondéré de vente au détail en France continentale des tabacs manufacturés est calculé par groupe de produits en fonction de la valeur totale de l'ensemble des unités mises à la consommation, basée sur le prix de vente au détail toutes taxes comprises, divisée par la quantité totale mise à la consommation. / Le prix moyen pondéré de vente au détail en France continentale des tabacs manufacturés est établi pour chaque groupe de produits au plus tard le 31 janvier de chaque année, sur la base des données concernant toutes les mises à la consommation effectuées l'année civile précédente, par arrêté conjoint des ministres chargés de la santé et du budget. ". L'arrêté interministériel du 26 janvier 2023 constatant pour chaque groupe de produits du tabac le prix moyen pondéré de vente au détail pour l'année 2022 au sens de l'article 575 du code général des impôts fixe, en France continentale, le prix moyen pondéré des cigarettes à 507,88 euros pour 1 000 unités et pour les tabacs fine coupe destinés à rouler les cigarettes à 478,22 euros les 1 000 grammes.

8. Depuis le 1er janvier 2022 et à l'issue de l'ordonnance n° 2021-1843 du 22 décembre 2021 portant partie législative du code des impositions sur les biens et services et transposant diverses normes du droit de l'Union européenne, laquelle a été réalisée à droit constant comme le fait valoir le ministre des comptes publics, les dispositions de l'article 268 du code des douanes relatives aux modalités de fixation par les conseils généraux des départements d'outre-mer du prix de vente au détail minimal des cigarettes et des tabacs fine coupe destinés à rouler des cigarettes ont été reprises au 1° et 3° de l'article L. 314-22 du code des impositions sur les biens et services, lesquels donnent compétence aux départements d'outre-mer pour fixer ce prix au détail lorsque l'accise est exigible sur le territoire de l'une des collectivités régies par l'article 73 de la Constitution. Ainsi, il ressort des pièces du dossier que par une délibération du 15 décembre 2010, le conseil général de La Réunion a fixé au 2 de l'article 8 de cette délibération : " () un prix de détail des cigarettes exprimé aux 1 000 unités et un prix de détail des tabacs fines coupes destinés à rouler les cigarettes exprimés aux 1 000 grammes en deçà duquel ces différents produits ne peuvent être vendus dans le département. Pour chacun de ces produits, ce prix est égal à 100 % de la moyenne pondérée des prix homologués mentionnée au 1 de l'article 268 du code des douanes ". Par une autre délibération n° 95 du 15 mars 2017, le conseil départemental de La Réunion a fixé le régime fiscal des tabacs applicable dans le département de La Réunion, dont l'article 1er prévoit que : " Le taux du droit de consommation sur les tabacs applicable à la Réunion est égal à la somme, exprimée en pourcentage du prix moyen pondéré et majorée de 10%, de la part spécifique par unité de produit ou de poids et de la part proportionnelle au prix moyen pondéré, qui frappent les produits de même catégorie vendus au prix moyen pondéré en France continentale, conformément aux dispositions des articles 575 et 575 A du code général des impôts. Le Taux du droit de consommation est déterminé pour chacune des catégories de produits selon la formule suivante : taux = (part spécifique +(taux proportionnel x pmp)) x (1+10%) / pmp ". Par suite, la société Dean et Simmons France n'est pas fondée à soutenir qu'aucun texte ne donne compétence aux conseils départementaux des collectivités régies par l'article 73 de la Constitution pour fixer les prix de détail des produits du tabac, depuis la codification de l'article 268 du code des douanes dans le code des impositions sur les biens et services réalisée par l'ordonnance n° 2021-1843 du 22 décembre 2021.

9. Comme dit au point 4, par les deux notes aux opérateurs des 7 et 28 février 2023 attaquées, la direction régionale des douanes et des droits indirects de lLa Réunion a fixé le prix minimum de vente au détail des produits du tabac à La Réunion, en particulier, celui des cigarettes à 507,88 euros les 1 000 unités, soit 10,16 euros le paquet de 20 cigarettes et celui des tabacs fine coupe destinés à rouler les cigarettes à 478,22 euros les 1 000 grammes, soit 14,35 euros l'étui de 30 g, en se fondant sur les textes mentionnés aux points 6 et 7, les données de l'arrêté interministériel du 26 janvier 2023, ainsi que sur les délibérations du 15 décembre 2010 et du 15 mars 2017 du conseil départemental de La Réunion. Dès lors, contrairement à ce que soutient la société Dean et Simmons France, la direction régionale des douanes et des droits indirects de La Réunion ne s'est pas octroyée le droit de fixer ces prix minimums de vente sans texte mais s'est bornée à interpréter les dispositions de l'article L. 314-22 du code des impositions sur les biens et services, lequel renvoie à l'article 575 du code général des impôts, l'arrêté interministériel du 26 janvier 2023 constatant pour chaque groupe de produits du tabac le prix moyen pondéré de vente au détail pour l'année 2022 au sens de l'article 575 précité. Dès lors, les moyens tirés du défaut de base légale des notes attaquées et de l'incompétence de la direction régionale des douanes et des droits indirects de La Réunion pour fixer ce prix doivent être écartés.

10. Le principe d'égalité devant l'impôt ne s'oppose pas à ce que des dispositions différentes soient appliquées à des personnes qui ne se trouvent pas dans la même situation.

11. La société Dean et Simmons France n'apporte aucun élément précis permettant d'établir une rupture d'égalité devant l'impôt en se bornant à soutenir que dans l'hypothèse de la fixation par le conseil départemental d'un taux maximal de droit de consommation, le taux d'imposition d'un même produit à La Réunion serait supérieur à celui de la métropole compte tenu de l'application de la taxe sur la valeur ajoutée et de l'octroi de mer dans ce département. Par suite, ce moyen ne peut qu'être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que la société Dean et Simmons France n'est pas fondée à demander l'annulation des deux notes aux opérateurs des 7 et 28 février 2023 émises par la direction régionale des douanes et des droits indirects de La Réunion.

Sur les frais liés au litige :

13. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat une somme au titre des frais exposés par la société Dean et Simmons France et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de la société Dean et Simmons France est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à la société Dean et Simmons France et à la ministre chargée des comptes publics.

Délibéré après l'audience du 20 mars 2025, où siégeaient :

- Mme Blin, présidente,

- M. Monlaü, premier conseiller.

- Mme Marchessaux, première conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe, le 3 avril 2025.

La rapporteure,

J. MARCHESSAUXLa présidente,

A. BLIN

Le greffier,

F. IDMONT

La République mande et ordonne à la ministre chargée des comptes publics en ce qui la concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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