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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2300612

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2300612

jeudi 11 janvier 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2300612
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère chambre bis
Avocat requérantSELARL ALI-MAGAMOOTOO-YEN PON

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés le 1er mai 2023 et le 26 août 2023, M. C B, représenté par Me Ali, demande au tribunal, dans le dernier état de ses écritures :

1°) de surseoir à statuer dans l'attente du jugement du tribunal judiciaire de Saint-Denis visant à se prononcer sur son lien de filiation avec Mme D F A ;

2°) d'enjoindre au préfet de La Réunion, avant-dire droit, de communiquer un modèle de copie intégrale d'acte de naissance malgache correspondant à la pièce exigée par le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en son annexe 10 ;

3°) d'annuler l'arrêté du 17 février 2023 par lequel le préfet de La Réunion lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois, lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée d'un an et a fixé le pays de destination de sa reconduite à la frontière ;

4°) d'enjoindre au même préfet de lui délivrer une carte de résident, ou à défaut, un titre de séjour, ou, à défaut, de réexaminer sa situation, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir sous astreinte de 100 euros par jour de retard, et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

5°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 500 euros à verser à son conseil, en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

- l'arrêté litigieux est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'une erreur de fait, dès lors que le préfet a considéré à tort que son état civil résultait d'une fraude ;

- il est entaché d'une erreur de fait, dès lors que le préfet a considéré à tort qu'il n'avait pas eu de lien avec sa mère pendant dix ans ;

- il méconnaît les dispositions de l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les dispositions de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 23 août 2023, le préfet de La Réunion conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. B ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Beddeleem, conseillère,

- et les observations de Me Ali, représentant M. B.

Considérant ce qui suit :

1. M. C B, ressortissant malgache né le 15 décembre 2001 à Tananarive (Madagascar), est entré en France en 2017. Le 30 juillet 2020, il a sollicité, à titre principal, la délivrance d'une carte de résident sur le fondement du 2° de l'article L. 314-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et à titre subsidiaire, la délivrance d'une carte de séjour portant la mention vie privée et familiale. Par un arrêté du 17 février 2023, le préfet de La Réunion a refusé de lui délivrer un titre de séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois, lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an, et a fixé le pays de destination. Par une décision du 22 août 2023, M. B a été assigné à résidence dans le département de La Réunion. Par la présente requête, M. E demande au tribunal l'annulation de l'arrêté du 17 février 2023.

Sur l'étendue du litige :

2. Aux termes de l'article R. 776-17 du code de justice administrative : " Lorsque l'étranger est placé en rétention ou assigné à résidence après avoir introduit un recours contre la décision portant obligation de quitter le territoire ou après avoir déposé une demande d'aide juridictionnelle en vue de l'introduction d'un tel recours, la procédure se poursuit selon les règles prévues par la présente section. Les actes de procédure précédemment accomplis demeurent valables. L'avis d'audience se substitue, le cas échéant, à celui qui avait été adressé aux parties en application de l'article R. 776-11. / Toutefois, lorsque le requérant a formé des conclusions contre la décision relative au séjour notifiée avec une obligation de quitter le territoire, il est statué sur cette décision dans les conditions prévues à la sous-section 1 ou à la sous-section 2 de la section 2, selon le fondement de l'obligation de quitter le territoire. () ".

3. Par une décision en date du 22 août 2023, le préfet de La Réunion a assigné à résidence M. B. Par un jugement du 19 septembre 2023, le magistrat désigné du tribunal administratif de La Réunion a rejeté la requête présentée par M. B en tant qu'elle tend à l'annulation des décisions du 17 février 2023 portant obligation de quitter le territoire dans un délai d'un mois, lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée d'un an et fixant le pays de destination. Par suite, il n'y a plus lieu de statuer que sur les seules conclusions du requérant aux fins d'annulation de la décision du 17 février 2023 par laquelle le préfet de La Réunion a rejeté sa demande de titre de séjour et sur les conclusions aux fins d'injonction.

Sur les conclusions à fin d'annulation du refus de titre de séjour :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

5. La décision du 17 février 2023 vise les textes dont le préfet de La Réunion a fait application, notamment les articles L. 423-12, L. 423-23, L. 811-2 et R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et expose de façon suffisante les circonstances de fait propres à la situation personnelle de M. B, dès lors qu'elle fait état des incohérences relevées dans les documents justifiant de son état civil, et de la présence alléguée de sa mère et de sa sœur en France, toutes deux de nationalité française. Par suite, la décision litigieuse, qui n'avait pas obligatoirement à énoncer de manière exhaustive l'ensemble des éléments de la situation personnelle du requérant, mentionne les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et qui permettent de la contester utilement. Il suit de là que le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En deuxième lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " S'il est âgé de dix-huit à vingt et un ans, ou qu'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, ou qu'il est à la charge de ses parents, l'enfant étranger d'un ressortissant français se voit délivrer une carte de résident d'une durée de dix ans sous réserve de la production du visa de long séjour prévu au 1° de l'article L. 411-1 et de la régularité du séjour. / Pour l'application du premier alinéa, la filiation s'entend de la filiation légalement établie, y compris en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger. ". Aux termes de l'article R. 431-10 du même code : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; (). ".

7. D'autre part, aux termes de l'article L. 811-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " La vérification de tout acte d'état civil étranger est effectuée dans les conditions définies à l'article 47 du code civil. ". Aux termes de l'article 47 du code civil : " Tout acte de l'état civil des Français et des étrangers fait en pays étranger et rédigé dans les formes usitées dans ce pays fait foi, sauf si d'autres actes ou pièces détenus, des données extérieures ou des éléments tirés de l'acte lui-même établissent que cet acte est irrégulier, falsifié ou que les faits qui y sont déclarés ne correspondent pas à la réalité. ". Il résulte de ces dispositions que la force probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger peut être combattue par tout moyen susceptible d'établir que l'acte en cause est irrégulier, falsifié ou inexact. En cas de contestation par l'administration de la valeur probante d'un acte d'état civil établi à l'étranger, il appartient au juge administratif de former sa conviction au vu de l'ensemble des éléments produits par les parties. Par ailleurs, il n'appartient pas aux autorités administratives françaises de mettre en doute le bien-fondé d'une décision rendue par une autorité juridictionnelle étrangère, hormis le cas où le jugement produit aurait un caractère frauduleux.

8. Pour refuser de délivrer une carte de résident sur le fondement de l'article L. 423-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, le préfet de La Réunion a relevé que M. B ne justifiait pas de son état civil ni de sa filiation avec Mme D F A, dès lors que les jugements supplétifs et les actes de naissances produits par lui comportaient des incohérences. En particulier, le préfet fait valoir que deux refus de transcription ont été opposés à l'intéressé en 2007 et en 2016, en raison des incohérences que comportaient les actes de naissance n°136 et n°183 produits par l'intéressé. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que, postérieurement à l'édiction des deux actes de naissance dont la transcription a été refusée, un jugement supplétif du Tribunal de Première Instance d'Antananarivo, en date du 20 février 2018, a établi que l'intéressé, né le 15 décembre 2001 à Antananarivo, était le fils de Mme D F. M. B a produit, à l'appui de sa demande de titre de séjour, une copie de ce jugement supplétif, ainsi que l'acte de transcription de ce jugement, en date du 22 mars 2018. Dès lors qu'il ne ressort pas des pièces du dossier que ce jugement serait frauduleux, il n'appartenait pas au préfet de mettre en doute le bien-fondé de ce jugement. Par suite, en considérant que les documents produits par M. B ne permettaient pas de justifier de son état civil et de sa filiation avec Mme D F A, le préfet de La Réunion a entaché sa décision d'une erreur de fait et a méconnu les dispositions des articles L. 423-12 et R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

9. En troisième lieu, il est constant que Mme A s'est installée à La Réunion en 2006 et que M. B ne l'a rejointe qu'en 2017. Par suite, alors même que Mme A effectuait régulièrement des allers-retours à Madagascar, le préfet a pu, sans erreur de fait, considérer que l'intéressé ne justifiait pas avoir maintenu des liens particulièrement intenses avec sa mère et sa sœur alors qu'il résidait à Madagascar.

10. En quatrième et dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

11. Il ressort des pièces du dossier que M. B est entré irrégulièrement à La Réunion en 2017. A supposer qu'il y réside depuis lors avec sa mère et sa sœur, toutes deux de nationalité française, il n'établit pas que sa présence auprès d'elles soit indispensable, alors qu'il ressort par ailleurs des mêmes pièces du dossier qu'il a vécu plus de dix ans sans sa mère. Par ailleurs, s'il ressort des pièces du dossier qu'il s'est marié en mars 2023 avec une ressortissante française et qu'ils ont eu ensemble un enfant, né en avril 2023, ces circonstances, qui sont postérieures à la décision litigieuse, sont sans incidence sur sa légalité. Dans ces conditions, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté.

12. Il résulte de tout ce qui précède que le requérant est seulement fondé à soutenir que l'arrêté du 17 février 2023 est illégal pour les motifs énoncés aux points 6 à 8. Par suite, il y a lieu d'annuler uniquement l'arrêté du 17 février 2023 en tant qu'il refuse à l'intéressé la délivrance d'une carte de résident sur le fondement de l'article L. 423-12.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

13. L'exécution du présent jugement n'implique pas nécessairement que le préfet de La Réunion délivre un titre de séjour à M. B. En revanche, il y a lieu d'enjoindre au préfet de réexaminer sa situation au regard de l'article L. 423-12 dans le délai de trois mois à compter de la notification du présent jugement, et, dans l'attente de ce réexamen, de délivrer dans un délai de dix jours une autorisation provisoire de séjour à M. B, qui, s'il s'y croit fondé, aura la faculté de solliciter son admission au séjour sur un autre fondement. Il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

14. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat, sous réserve de l'admission de M. B à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de Me Ali à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, le versement de la somme de 1 000 euros à ce dernier ou, à défaut d'admission de l'intéressé à l'aide juridictionnelle, le versement de la somme de 1 000 euros à M. B.

D E C I D E :

Article 1er : L'arrêté du 17 février 2023 du préfet de La Réunion est annulé en tant seulement qu'il refuse à M. B la délivrance d'une carte de résident sur le fondement de l'article L. 423-12.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de La Réunion de délivrer à M. B dans un délai de dix jours une autorisation provisoire de séjour et de réexaminer sa situation sur le fondement de l'article L. 423-12 dans le délai de trois mois à compter de la notification du jugement à intervenir.

Article 3 : L'Etat versera, sous réserve de l'admission de M. B à l'aide juridictionnelle et de la renonciation de Me Ali à percevoir la part contributive de l'Etat au titre de l'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros à ce dernier en application des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991, ou, à défaut d'admission de l'intéressé à l'aide juridictionnelle, une somme de 1 000 euros à M. B.

Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. C B, à Me Ali et au préfet de La Réunion.

Délibéré après l'audience du 11 décembre 2023, à laquelle siégeaient :

- M. Bauzerand, président,

- M. Felsenheld, premier conseiller,

- Mme Beddeleem, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 11 janvier 2024.

La rapporteure,

J. BEDDELEEM

Le président,

Ch. BAUZERANDLe greffier,

D. CAZANOVE

La République mande et ordonne au préfet de la Réunion ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

P/La greffière en chef,

Le greffier,

D. CAZANOVE

N°

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