mercredi 3 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de La Réunion |
| Section | Tribunal Administratif de La Réunion |
| N° Dossier | TA101-2300892 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 6 juillet 2023, Mme A B, représentée par Me Belliard, demande au tribunal :
1°) d'annuler la décision verbale du 21 juin 2023 par laquelle il lui a été refusé d'enregistrer sa demande de titre de séjour et de lui délivrer un récépissé de demande de titre de séjour ;
2°) d'enjoindre au préfet de La Réunion de lui délivrer un récépissé de sa demande de titre de séjour, dans un délai de huit jours à compter de la notification du jugement à intervenir ;
3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Elle soutient que la décision litigieuse méconnaît l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Par un mémoire en défense, enregistré le 1er décembre 2023, le préfet de La Réunion conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que la décision du 21 juin 2023 n'est pas susceptible de faire l'objet d'un recours pour excès de pouvoir, dès lors qu'elle a été prise en raison de l'incomplétude du dossier de demande.
La clôture de l'instruction a été fixée au 4 avril 2024.
Un mémoire a été enregistré le 2 juin 2024, pour Mme B, après la clôture de l'instruction.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Beddeleem, conseillère,
- les conclusions de M. Sauvageot, rapporteur public,
- et les observations de Me Sunar, substituant Me Belliard, représentant Mme B.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A B, ressortissante comorienne née le 8 juillet 2004 aux Comores, est entrée à La Réunion en 2020 selon ses déclarations, après avoir résidé à Mayotte de 2015 à 2020. Elle s'est présentée à la préfecture de La Réunion le 21 juin 2023 pour demander l'enregistrement d'une demande de titre de séjour sur le fondement des articles L. 423-21 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. L'agent au guichet a refusé d'enregistrer sa demande de titre de séjour. Par la présente requête, Mme B demande au tribunal l'annulation de la décision verbale du 21 juin 2023 refusant d'enregistrer sa demande de titre de séjour.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
2. Aux termes de l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui demande la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande : / 1° Les documents justifiants de son état civil ; / 2° Les documents justifiants de sa nationalité ; / 3° Les documents justifiants de l'état civil et de la nationalité de son conjoint, de ses enfants et de ses parents lorsqu'il sollicite la délivrance ou le renouvellement d'un titre de séjour pour motif familial. / La délivrance du premier récépissé et l'intervention de la décision relative au titre de séjour sollicité sont subordonnées à la production de ces documents. / Lorsque la demande de titre de séjour est introduite en application de l'article L. 431-2, le demandeur peut être autorisé à déposer son dossier sans présentation de ces documents. ". Aux termes de l'article R. 431-11 du même code : " L'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour présente à l'appui de sa demande les pièces justificatives dont la liste est fixée par arrêté annexé au présent code. ". Aux termes de l'article R. 431-12 dudit code : " L'étranger admis à souscrire une demande de délivrance ou de renouvellement de titre de séjour se voit remettre un récépissé qui autorise sa présence sur le territoire pour la durée qu'il précise. Ce document est revêtu de la signature de l'agent compétent ainsi que du timbre du service chargé, en vertu de l'article R. 431-20, de l'instruction de la demande. / () ". Il résulte de ces dispositions que, en dehors du cas d'une demande à caractère abusif ou dilatoire, l'autorité administrative chargée d'instruire une demande de titre de séjour ne peut refuser de l'enregistrer et de délivrer le récépissé y afférent que si le dossier présenté à l'appui de cette demande est incomplet. Enfin, l'annexe 10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile exige, s'agissant des premières demandes présentées sur le fondement de l'article L. 423-21, de fournir les " justificatifs de résidence en France d'un ou des parents depuis que l'enfant a eu treize ans : tout justificatif probant (un par semestre) ", ainsi que le " document de séjour de l'un des parents à Mayotte depuis que l'enfant a eu treize ans. ". Cette même annexe exige, pour les premières demandes présentées sur le fondement de l'article L. 423-23, de présenter les " justificatifs du séjour régulier en France des membres de la famille ".
3. Le refus d'enregistrer une demande de titre de séjour motif pris du caractère incomplet du dossier ne constitue pas une décision faisant grief susceptible d'être déférée au juge de l'excès de pouvoir lorsque le dossier est effectivement incomplet, en l'absence de l'un des documents mentionnés à l'article R. 431-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ou lorsque l'absence d'une pièce mentionnée à l'annexe 10 à ce code, auquel renvoie l'article R. 431-11 du même code, rend impossible l'instruction de la demande.
En ce qui concerne le refus d'enregistrement de la demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-21 :
4. Aux termes de l'article L. 423-21 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Dans l'année qui suit son dix-huitième anniversaire ou s'il entre dans les prévisions de l'article L. 421-35, l'étranger qui justifie par tout moyen avoir résidé habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans avec au moins un de ses parents se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an. La condition prévue à l'article L. 412-1 n'est pas opposable. Pour l'application du premier alinéa, la filiation s'entend de la filiation légalement établie, y compris en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger. ". Aux termes de l'article L. 441-7 du même code : " Pour l'application du présent livre à Mayotte : / () / 10° Au premier alinéa de l'article L. 423-21, après les mots : "avec au moins un de ses parents " sont ajoutés les mots : " légitimes, naturels ou adoptifs, titulaire de la carte de séjour temporaire ou de la carte de résident, " ; / () ".
5. Le préfet de La Réunion fait valoir qu'il a refusé d'enregistrer la demande de titre de séjour de Mme B présentée sur le fondement de l'article L. 423-21 au motif qu'elle était incomplète, dès lors qu'elle ne comportait pas le document de séjour régulier ni les justificatifs par semestre de résidence en France de l'un de ses parents depuis qu'elle a eu treize ans. Toutefois, il résulte des dispositions citées à l'article 4 que la condition de régularité du séjour des parents n'est exigée que pour les demandes présentées à Mayotte. Dès lors, l'absence de production du document de séjour régulier de la mère de la requérante ne rendait pas impossible l'instruction de la demande présentée sur le fondement de l'article L. 423-21 devant le préfet de La Réunion. Par ailleurs, l'article L. 423-21 précité permet à l'étranger de prouver " par tout moyen " avoir résidé habituellement en France depuis qu'il a atteint au plus l'âge de treize ans avec au moins un de ses parents. Dès lors que la requérante fait valoir, sans être contredite, qu'elle a produit le carnet de santé de sa mère, qui n'est pas dépourvu de valeur probante, l'absence de production d'un justificatif par semestre de résidence en France de l'un de ses parents ne rendait pas impossible l'instruction de sa demande. Par suite, Mme B est fondée à soutenir qu'en refusant d'enregistrer sa demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-21 et de lui délivrer le récépissé correspondant au motif que son dossier était incomplet, le préfet a méconnu l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
En ce qui concerne le refus d'enregistrement de la demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-23 :
6. Aux termes de l'article L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger qui n'entre pas dans les catégories prévues aux articles L. 423-1, L. 423-7, L. 423-14, L. 423-15, L. 423-21 et L. 423-22 ou dans celles qui ouvrent droit au regroupement familial, et qui dispose de liens personnels et familiaux en France tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus, se voit délivrer une carte de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " d'une durée d'un an, sans que soit opposable la condition prévue à l'article L. 412-1. / Les liens mentionnés au premier alinéa sont appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'étranger, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec sa famille restée dans son pays d'origine. / L'insertion de l'étranger dans la société française est évaluée en tenant compte notamment de sa connaissance des valeurs de la République. ".
7. Le préfet de La Réunion fait valoir qu'il a refusé d'enregistrer la demande de titre de séjour de Mme B présentée sur le fondement de l'article L. 423-23 au motif qu'elle était incomplète, dès lors qu'elle ne comportait pas de justificatif de séjour régulier en France des membres de la famille. Si cette pièce figure dans la liste des pièces de l'annexe 10 au code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et que la requérante ne conteste pas ne pas l'avoir fournie, l'absence de cette pièce, qui ne constitue qu'un élément d'appréciation des liens personnels et familiaux en France de l'intéressée, ne rendait pas impossible l'instruction de la demande présentée au titre de l'article L. 423-23. Par suite, Mme B est fondée à soutenir qu'en refusant d'enregistrer sa demande de titre de séjour présentée sur le fondement de l'article L. 423-23 et de lui délivrer le récépissé correspondant au motif que son dossier était incomplet, le préfet a méconnu l'article R. 431-12 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
8. Il résulte de tout ce qui précède que Mme B est fondée à demander l'annulation du refus d'enregistrement de sa demande présentée sur le fondement des articles L. 423-21 et L. 423-23 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
9. L'exécution du présent jugement implique nécessairement qu'il soit enjoint au préfet de La Réunion, dans l'hypothèse où il n'y aurait pas encore procédé, de délivrer à Mme B un récépissé de demande de titre de séjour, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du présent jugement.
Sur les frais liés à l'instance :
10. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par Mme B au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : La décision verbale du 21 juin 2023 de refus d'enregistrement de la demande de titre de séjour présentée par Mme B est annulée.
Article 2 : Il est enjoint au préfet de La Réunion, dans l'hypothèse où il n'y aurait pas encore procédé, de délivrer à Mme B un récépissé de demande de titre de séjour, dans le délai de 15 jours à compter de la notification du présent jugement.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B et au préfet de La Réunion.
Délibéré après l'audience du 3 juin 2024, à laquelle siégeaient :
- M. Bauzerand, président,
- M. Felsenheld, premier conseiller,
- Mme Beddeleem, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 3 juillet 2024.
La rapporteure,
J. BEDDELEEM
Le président,
Ch. BAUZERANDLe greffier,
D. CAZANOVE
La République mande et ordonne au préfet de la Réunion ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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