samedi 15 juin 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de La Réunion |
| Section | Tribunal Administratif de La Réunion |
| N° Dossier | TA101-2301338 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | 3ème chambre |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 22 octobre 2023, Mme B C, représentée par Me Ali, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 20 juillet 2023 par lequel le préfet de La Réunion a refusé de lui délivrer un titre de séjour, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai d'un mois, a désigné le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;
2°) d'enjoindre au même préfet de lui délivrer un titre de séjour mention " vie privée et familiale " dans un délai d'un mois, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ou, à défaut, de réexaminer sa situation dans un délai d'un mois et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour lui permettant de travailler, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat une somme de 2 500 euros à verser à Me Ali en application des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat versée au titre de l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
En ce qui concerne le refus de titre de séjour :
- la décision est entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;
- son droit d'être entendu a été méconnu ;
- l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales a été méconnu ;
- l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant a été méconnu.
En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :
- la décision est entachée d'un défaut d'examen sérieux et particulier de sa situation ;
- son droit d'être entendu a été méconnu ;
- l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales a été méconnu ;
- l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant a été méconnu.
En ce qui concerne la décision d'interdiction de retour sur le territoire français
- la décision n'est pas suffisamment motivée ;
Par un mémoire en défense, enregistré le 31 janvier 2024, le préfet de La Réunion conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.
Par une décision du 14 septembre 2023 le bureau d'aide juridictionnelle a admis Mme C à l'aide juridictionnelle totale.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention internationale des droits de l'enfant ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 modifiée ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Romain Felsenheld, premier conseiller,
- et les observations de Me Djafour substituant Me Ali représentant Mme C.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B C, ressortissante malgache née le 27 novembre 1993 à Madagascar, a sollicité la délivrance d'un titre de séjour mention " vie privée et familiale " en qualité de parent d'enfants français. Par un arrêté du 20 juillet 2023, le préfet de La Réunion a refusé de lui délivrer le titre sollicité, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai d'un mois, a désigné le pays de destination et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français d'une durée de deux ans. Par la présente requête, la requérante demande au tribunal l'annulation de ces décisions.
Sur le refus de titre de séjour et l'obligation de quitter le territoire français :
2. En premier lieu, il ne ressort pas des pièces du dossier que ces décisions seraient entachées d'un défaut d'examen de la situation personnelle de la requérante. Le moyen doit, par suite, être écarté.
3. En second lieu, selon la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne le droit d'être entendu fait partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union. Ce droit se définit comme celui de toute personne de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue au cours d'une procédure administrative avant l'adoption de toute décision susceptible d'affecter de manière défavorable ses intérêts. Il ne saurait cependant être interprété en ce sens que l'autorité nationale compétente serait tenue, dans tous les cas, d'entendre l'intéressé lorsque celui-ci a déjà eu la possibilité de présenter son point de vue de manière utile et effective. En particulier, l'étranger qui sollicite la délivrance d'un titre de séjour, en raison même de l'accomplissement de cette démarche qui tend à son maintien régulier sur le territoire français ne saurait ignorer qu'en cas de refus, il pourra faire l'objet d'une mesure d'éloignement. Il lui appartient donc, lors du dépôt de sa demande, de produire tous éléments susceptibles de venir au soutien de cette demande, et il lui est loisible, au cours de l'instruction de sa demande, de faire valoir auprès de l'administration toute observation complémentaire utile, au besoin en faisant état d'éléments nouveaux. Par ailleurs, une atteinte au droit d'être entendu n'est susceptible d'affecter la régularité de la procédure à l'issue de laquelle une décision faisant grief est prise que si la personne concernée a été privée de la possibilité de présenter des éléments pertinents qui auraient pu avoir une influence sur le contenu de la décision. Si la requérante soutient qu'elle n'a pas été mise à même de présenter utilement ses observations préalablement à l'édiction des décisions en litige, il ne ressort pas des pièces du dossier que l'intéressée aurait eu des éléments nouveaux à faire valoir qui auraient conduit le préfet à prendre des décisions différentes à son égard. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance du droit à être entendu doit être écarté.
4. En dernier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance / - 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sécurité publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. "
5. Il ressort des pièces du dossier que la requérante est entrée à La Réunion en 2017 dans le cadre d'une procédure d'évacuation sanitaire. Elle a donné naissance à des jumelles nées le 18 novembre 2017. Ses filles ont été reconnues par M. A ressortissant de nationalité française. Sur le fondement de cette reconnaissance Mme C a sollicité un titre de séjour en qualité de parent d'enfants français qui a fait l'objet du refus de titre de séjour contesté dans le cadre de la présente instance. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que par un jugement du tribunal correctionnel de Saint-Denis du 7 juin 2022, M. A a été reconnu coupable de reconnaissance frauduleuse des enfants de la requérante en vue de favoriser l'obtention d'un titre de séjour et cette dernière a été condamnée pour complicité de cette même infraction. Cette tentative de fraude pour l'obtention d'un titre de séjour est de nature à faire regarder Mme C comme ne présentant pas de garanties d'insertion dans la société française. En outre, si à l'instance Mme C fait valoir que en dépit de cette condamnation ses enfants sont bien de nationalité française, dès lors que leur véritable père est un ressortissant français vivant à Mayotte, M. A, il ressort des pièces du dossier que l'action en reconnaissance de paternité engagée contre ce dernier n'a pas abouti de telle sorte qu'à la date des décisions attaquées, il ne ressort pas des pièces du dossier que les enfants de la requérante seraient effectivement français. Par ailleurs, il ressort des pièces du dossier qu'à la date des décisions litigieuses les filles de Mme C sont placées par un jugement en assistance éducative du juge des enfants du tribunal judiciaire de Saint-Denis auprès de l'aide sociale à l'enfance (ASE) de La Réunion. A l'instance Mme C fait valoir que l'obligation de quitter le territoire français dont elle fait l'objet a pour effet de la séparer de ses filles. Toutefois, d'une part, il est constant que le placement de ses enfants auprès d'une famille d'accueil résulte de la nécessité de les séparer au moins temporairement de leur mère pour leur bien-être et leur développement, et d'autre part, il est loisible à Mme C de saisir le juge des enfants afin d'obtenir la levée de la mesure de placement dans le but d'organiser son retour à Madagascar accompagné de ses filles. Enfin, si la requérante fait valoir qu'elle est actuellement en couple avec un autre ressortissant français dont elle est enceinte, ces circonstances sont postérieures à la date des décisions litigieuses. Par suite, il résulte de ce qui précède que la requérante n'est pas fondée à soutenir que les décisions litigieuses méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ainsi que l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.
Sur la légalité de la décision portant interdiction de retour :
6. Aux termes de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. / Il en est de même pour l'édiction et la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L. 612-8 ainsi que pour la prolongation de l'interdiction de retour prévue à l'article L. 612-11. "
7. Il incombe à l'autorité compétente qui prend une décision d'interdiction de retour d'indiquer dans quel cas susceptible de justifier une telle mesure se trouve l'étranger. Elle doit par ailleurs faire état des éléments de la situation de l'intéressé au vu desquels elle a arrêté, dans son principe et dans sa durée, sa décision, eu égard notamment à la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, à la nature et à l'ancienneté de ses liens avec la France et, le cas échéant, aux précédentes mesures d'éloignement dont il a fait l'objet. Elle doit aussi, si elle estime que figure au nombre des motifs qui justifie sa décision une menace pour l'ordre public, indiquer les raisons pour lesquelles la présence de l'intéressé sur le territoire français doit, selon elle, être regardée comme une telle menace. En revanche, si, après prise en compte de ce critère, elle ne retient pas cette circonstance au nombre des motifs de sa décision, elle n'est pas tenue, à peine d'irrégularité, de le préciser expressément.
8. L'arrêté attaqué, qui cite les dispositions de l'article L. 612-8 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile précité, mentionne des éléments de faits relatifs à la durée de présence de Mme C sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France. La circonstance que cet arrêté ne précise pas que Mme C n'a jamais déjà fait l'objet d'une mesure d'éloignement et que sa présence en France ne constitue pas une menace pour l'ordre public est sans influence sur légalité de la décision litigieuse. Par suite, le moyen tiré du défaut de motivation de cette décision soit être écarté.
9. Il résulte de tout ce qui précède que Mme C n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du préfet de La Réunion du 20 juillet 2023. Par voie de conséquence les conclusions à fin d'injonction et de frais de justice doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : La requête de Mme C est rejetée.
Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme B C et au préfet de La Réunion.
Délibéré après l'audience du 15 avril 2024, à laquelle siégeaient :
M. Bauzerand, président,
M. Felsenheld, premier conseiller,
Mme Beddeleem, conseillère.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 15 juin 2024.
Le rapporteur,
R. FELSENHELD Le président,
Ch. BAUZERAND
Le greffier,
D. CAZANOVE
La République mande et ordonne au préfet de la Réunion ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
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