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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2400063

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2400063

lundi 30 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2400063
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation3ème chambre

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

I. Par une requête, enregistrée le 18 janvier 2024, sous le n°2400062, M. A C, représenté par Me Ali, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 novembre 2023 par lequel le préfet de La Réunion lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois ;

2°) d'enjoindre au même préfet de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " Citoyen UU/EEE/Suisse ", ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- l'arrêté litigieux est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'une erreur d'appréciation au regard de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est privée de base légale du fait de l'illégalité du refus de délivrance du titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 27 de la directive 2004/38/CE ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, le préfet de La Réunion conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par M. C ne sont pas fondés.

M. C a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 décembre 2023.

II. Par une requête, enregistrée le 18 janvier 2024, sous le n°2400063, Mme B D épouse C, représentée par Me Ali, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 10 novembre 2023 par lequel le préfet de La Réunion lui a refusé la délivrance d'un titre de séjour et lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois ;

2°) d'enjoindre au même préfet de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " Citoyen UU/EEE/Suisse ", ou, à défaut, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour l'autorisant à travailler, dans le délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) de mettre à la charge de l'État la somme de 1 500 euros à lui verser au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions :

- l'arrêté litigieux est insuffisamment motivé et est entaché d'un défaut d'examen sérieux de sa situation personnelle ;

- il méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et est entaché d'une erreur d'appréciation au regard de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

En ce qui concerne l'obligation de quitter le territoire français :

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est privée de base légale du fait de l'illégalité du refus de délivrance du titre de séjour ;

- elle méconnaît l'article 27 de la directive 2004/38/CE ;

- elle méconnaît l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

Par un mémoire en défense, enregistré le 30 mai 2024, le préfet de La Réunion conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par Mme D ne sont pas fondés.

Mme D a été admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale par une décision du 18 décembre 2023.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Beddeleem, conseillère,

- et les observations de Me Ali, représentant M. C et Mme D.

Considérant ce qui suit :

1. M. A C et Mme B D épouse C, ressortissants italiano-mauriciens nés respectivement le 2 octobre 1965 et le 1er août 1967 à Maurice, sont entrés en France en 2019 selon leurs déclarations. Ils ont obtenu chacun un titre de séjour sur le fondement de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, valable jusqu'au 21 février 2023, dont ils ont sollicité le renouvellement. Par deux arrêtés du 10 novembre 2023, le préfet de La Réunion a refusé de renouveler leurs titres de séjour et leur a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois. Par deux requêtes enregistrées respectivement sous les nos 2400062 et 2400063, M. C et Mme D demandent au tribunal l'annulation de ces arrêtés.

Sur la jonction :

2. Les requêtes nos 2400062 et 2400063 présentent à juger des questions identiques et ont fait l'objet d'une instruction commune. Il y a lieu de les joindre pour y statuer par un seul et même jugement.

Sur l'ensemble des décisions :

3. En premier lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. / A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police ; / () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".

4. Les arrêtés du 10 novembre 2023 visent les textes dont le préfet de La Réunion a fait application, notamment les articles L. 233-1 et L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et exposent de façon suffisante les circonstances de fait propres aux situations personnelles de M. C et de Mme D. Ils mentionnent ainsi les considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement et qui permettent de les contester utilement. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier que les arrêtés litigieux, qui n'avaient pas obligatoirement à énoncer de manière exhaustive l'ensemble des éléments de la situation personnelle des requérants, seraient entachés d'un défaut d'examen de leur situation personnelle. Par suite, les moyens tirés de l'insuffisance de motivation et du défaut d'examen sérieux de la situation personnelle des requérants doivent être écartés.

5. En second lieu, d'une part, aux termes de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne ont le droit de séjourner en France pour une durée supérieure à trois mois s'ils satisfont à l'une des conditions suivantes : / 1° Ils exercent une activité professionnelle en France ; / 2° Ils disposent pour eux et pour leurs membres de famille de ressources suffisantes afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale, ainsi que d'une assurance maladie ; / (). ". Aux termes de l'article R. 233-1 du même code : " () / Lorsqu'il est exigé, le caractère suffisant des ressources est apprécié en tenant compte de la situation personnelle de l'intéressé. En aucun cas, le montant exigé ne peut excéder le montant forfaitaire du revenu de solidarité active mentionné à l'article L. 262-2 du code de l'action sociale et des familles. / La charge pour le système d'assistance sociale que peut constituer le ressortissant mentionné à l'article L. 233-1 est évaluée en prenant notamment en compte le montant des prestations sociales non contributives qui lui ont été accordées, la durée de ses difficultés et de son séjour. ". Il résulte de ces dispositions combinées que le droit d'un citoyen de l'Union européenne de séjourner plus de trois mois en France, est subordonné à la condition qu'il exerce une activité professionnelle en France, cette notion excluant seulement les activités purement accessoires ou marginales, ou qu'il dispose pour lui et pour les membres de sa famille de ressources suffisantes, sans que le montant exigé ne puisse excéder le montant forfaitaire du revenu de solidarité active calculé en fonction de la composition du foyer, et d'une assurance maladie afin de ne pas devenir une charge pour le système d'assistance sociale. Enfin, aux termes de l'article R. 233-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les citoyens de l'Union européenne mentionnés au 1° de l'article L. 233-1 conservent leur droit au séjour en qualité de travailleur salarié ou de non-salarié dans les situations suivantes : () / 2° Ils se trouvent en chômage involontaire dûment constaté après avoir exercé leur activité professionnelle pendant plus d'un an et sont inscrits sur la liste des demandeurs d'emploi ; / () ".

6. D'autre part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance ; / 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale ou à la protection des droits et libertés d'autrui. ".

7. Il est constant que M. C a créé une société ayant pour activité la restauration rapide le 15 janvier 2022. En raison de son état de santé, il a cessé son activité le 31 décembre 2022 et a demandé la radiation de sa société le 25 janvier 2023. Inscrit à Pôle emploi, il n'exerce depuis aucune activité professionnelle et n'établit pas avoir perçu en 2023 des ressources autres que les prestations sociales. A supposer qu'il ait entendu se prévaloir des dispositions précitées de l'article R. 233-7, 2° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, M. C, qui a exercé son activité professionnelle pendant moins d'un an, ne remplit en tout état de cause pas les conditions édictées à cet article. Si Mme D soutient qu'elle perçoit des ressources suffisantes au sens du 2° de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et produit à ce titre trois bulletins de salaires datés d'août, de septembre et d'octobre 2023, il ressort des pièces du dossier que cette dernière est employée par M. C lui-même, via le dispositif de chèque emploi service universel (CESU). Ainsi, les requérants ne justifient pas disposer de ressources suffisantes pour le foyer. Par ailleurs, les intéressés, qui déclarent être entrés en France en 2019 accompagnés de leur fille, née en 2009, ne produisent aucun élément de nature à démontrer leur insertion dans la société française et ne démontrent pas avoir des liens familiaux en France autre que leur fille. S'ils soutiennent que leur fille, lourdement handicapée, nécessite un environnement semblable à celui existant à La Réunion, cette seule circonstance n'est pas de nature à caractériser une atteinte disproportionnée au respect de leur vie privée et familiale. Dans ces conditions, les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'erreur d'appréciation au regard de l'article L. 233-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être écartés.

Sur les décisions portant obligation de quitter le territoire français :

8. En premier lieu, il résulte de ce qui a été dit aux points précédents que les moyens soulevés par les requérants contre les décisions de refus de titre de séjour ne sont pas fondés. Dès lors, les requérants ne sont pas davantage fondés à soutenir que les décisions portant obligation de quitter le territoire français doivent être annulées par voie de conséquence de l'illégalité des refus de titre de séjour.

9. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 251-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative compétente peut, par décision motivée, obliger les étrangers dont la situation est régie par le présent livre, à quitter le territoire français lorsqu'elle constate les situations suivantes : / 1° Ils ne justifient plus d'aucun droit au séjour tel que prévu par les articles L. 232-1, L. 233-1, L. 233-2 ou L. 233-3 ; / () / L'autorité administrative compétente tient compte de l'ensemble des circonstances relatives à leur situation, notamment la durée du séjour des intéressés en France, leur âge, leur état de santé, leur situation familiale et économique, leur intégration sociale et culturelle en France, et l'intensité des liens avec leur pays d'origine. ".

10. Il résulte de ce qui a été dit au point 7 que les requérants n'établissent pas remplir les conditions de l'article L. 233-1. Par suite, contrairement à ce qu'ils soutiennent, le préfet de La Réunion pouvait légalement les obliger à quitter le territoire français en application du 1° de l'article L. 251-1 précité. En tout état de cause, la mesure d'éloignement n'ayant pas été prononcée pour des motifs relatifs à l'ordre public, la sécurité publique ou la santé publique, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la mesure contestée méconnaitrait les stipulations de l'article 27 de la directive 2004/38/CE du Parlement européen et du Conseil du 29 avril 2004. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 27 de la directive 2004/38/CE doit, en tout état de cause, être écarté.

11. En troisième et dernier lieu, pour les mêmes motifs que ceux exposés au point 7, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que les décisions portant obligation de quitter le territoire français méconnaissent l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Il résulte de tout ce qui précède que les conclusions à fin d'annulation de la requête doivent être rejetées. Il y a lieu de rejeter également, par voie de conséquence, les conclusions à fin d'injonction ainsi que les conclusions présentées au titre des frais de l'instance.

D E C I D E :

Article 1er : Les requêtes de M. C et de Mme D sont rejetées.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A C, à Mme B D épouse C et au préfet de La Réunion.

Délibéré après l'audience du 16 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

- M. Bauzerand, président,

- M. Duvanel, premier conseiller,

- Mme Beddeleem, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.

La rapporteure,

J. BEDDELEEM

Le président,

Ch. BAUZERAND Le greffier,

D. CAZANOVE

La République mande et ordonne au préfet de la Réunion ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

P/La greffière en chef,

Le greffier,

D. CAZANOVE

N°s 2400062 et 2400063

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