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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2400498

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2400498

vendredi 26 avril 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2400498
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
FormationReconduite à la frontière

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, enregistrée le 19 avril 2024, Mme B épouse A, représentée par Me Djafour, demande au tribunal :

1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;

2°) d'annuler la décision n° 2024/1039 du 17 avril 2024 par laquelle le préfet de La Réunion l'a assignée à résidence ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Elle soutient que :

- la décision contestée n'est pas suffisamment motivée ;

- la décision, entachée d'erreur de droit, méconnaît le principe de sécurité juridique et celui de non rétroactivité de la loi nouvelle, dès lors qu'elle se fonde sur les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dans leur version issue de la loi du 26 janvier 2024 ;

- les dispositions de l'article L. 731-1 sont incompatibles avec la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 qui n'autorise l'assignation à résidence qu'en dernier ressort, en cas de comportement caractérisant une opposition à l'exécution de la mesure d'éloignement et pendant le délai de départ volontaire ;

- son comportement ne caractérise aucune opposition à la mesure d'éloignement.

Par un mémoire en défense enregistré le 23 avril 2024, le préfet de La Réunion conclut au rejet de la requête.

Il soutient que :

- l'obligation de quitter le territoire français prononcée par arrêté du 8 août 2022, confirmée en appel, revêt un caractère exécutoire ;

- aucun des moyens soulevés par la requérante n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne des droits de l'homme ;

- la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code civil ;

- la loi n° 2024-42 du 26 janvier 2024 ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président du tribunal a désigné M. Ramin, premier conseiller, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 776-1 du même code.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Ramin, magistrat désigné ;

- et les observations de Me Djafour, représentant Mme A et de l'intéressée, qui conclut aux mêmes fins que sa requête, par les mêmes moyens, et soulève en outre, par voie d'exception, l'illégalité de la décision implicite de refus de titre de séjour révélée par la décision du 17 avril 2024 contestée, le délai de quinze jours pour présenter ses observations n'ayant pas été respecté, la compétence de l'auteur de l'acte n'étant pas justifiée, sa situation personnelle n'ayant pas fait l'objet d'un examen particulier et l'intérêt supérieur de ses enfants ayant été méconnu. Elle soutient en outre qu'elle ne s'oppose pas à la mesure d'éloignement mais à la décision fixant le pays de destination.

La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.

Une note en délibéré présentée par Mme A a été enregistrée le 23 avril 2024.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B épouse A, ressortissante sri-lankaise née le 8 avril 1991, est entrée irrégulièrement en France le 14 décembre 2018. Elle a présenté une demande d'asile que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides a rejetée par une décision du 29 mars 2019, confirmée le 19 août 2021 par la Cour nationale du droit d'asile. Par arrêté du 25 août 2021, le préfet de La Réunion lui a fait obligation de quitter le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. Cet arrêté a été annulé par un jugement du présent tribunal rendu le 30 juin 2022, sous le n° 2101154, enjoignant au préfet de réexaminer la situation de l'intéressée. Par arrêté du 8 août 2022, le préfet de La Réunion a refusé l'admission au séjour de Mme A, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a prononcé une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Cet arrêté, d'abord annulé par un jugement n° 2201368 du 26 juillet 2023, a été confirmé par un arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux rendu le 16 janvier 2024, sous le n° 23BX02309. En conséquence, par une décision du 17 avril 2024, le préfet de La Réunion a assigné l'intéressée à résidence. Mme A demande au tribunal d'annuler cette dernière décision.

Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :

2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".

3. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.

Sur les conclusions aux fins d'annulation :

4. En premier lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence () sont motivées ". Aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police () ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision. ".

5. La décision du 17 avril 2024 vise les textes dont elle fait application, en particulier les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle mentionne que Mme A a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qui présente un caractère exécutoire, que l'intéressée, en raison notamment du délai nécessaire à l'obtention d'un laissez-passer consulaire, ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la mesure d'éloignement demeure une perspective raisonnable. Ainsi, la décision contestée comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.

6. En deuxième lieu, en exécution du jugement du 26 juillet 2023, le préfet de La Réunion a délivré à Mme A un titre de séjour valable jusqu'au 22 août 2024. Si la requérante excipe de l'illégalité de la décision implicite de refus de titre de séjour révélée, selon elle, par l'assignation à résidence du 17 avril 2024, il ressort des pièces du dossier que par courrier du 5 avril 2024, le préfet de La Réunion a invité l'intéressée à faire valoir ses observations précisément sur le retrait de son actuel titre de séjour, envisagé en conséquence de l'arrêt rendu le 16 janvier 2024 par la cour administrative d'appel de Bordeaux, qui confirme l'obligation de quitter le territoire français édictée le 8 août 2022. Tandis que le préfet a procédé à ce retrait par une décision expresse du 17 avril 2024, la décision du même jour portant assignation à résidence se fonde, non sur un nouveau refus d'admission au séjour, mais sur l'obligation de quitter le territoire français prise moins de trois ans auparavant, dont l'autorité administrative constate qu'elle est devenue définitive et présente un caractère exécutoire. Dès lors, le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité d'une éventuelle décision implicite de refus d'admission au séjour doit, en tout état de cause, être écarté comme inopérant.

7. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction issue du 2° du VI de l'article 72 de la loi du 26 janvier 2024 pour contrôler l'immigration, améliorer l'intégration : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". Aux termes de l'article 86 de la loi du 26 janvier 2024 : " () IV. - L'article 72, à l'exception du 2° du VI, () [entre] en vigueur à une date fixée par décret en Conseil d'Etat, et au plus tard le premier jour du septième mois suivant celui de la publication de la présente loi. Ces dispositions s'appliquent à la contestation des décisions prises à compter de leur entrée en vigueur () ".

8. Il résulte des dispositions des articles 1er et 2 du code civil que, si elle n'en dispose pas autrement, la loi nouvelle entre en vigueur le lendemain de sa publication, sous réserve de celles de ses dispositions dont l'exécution nécessite des mesures d'application, et n'a pas d'effet rétroactif. Elle s'applique ainsi immédiatement aux situations en cours, sous réserve des situations juridiquement constituées à la date de son entrée en vigueur.

9. Les nouvelles dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile permettent, sous les autres conditions qu'elles prévoient, l'assignation à résidence d'un étranger ayant fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français prise moins de trois ans auparavant, alors que ce délai était précédemment fixé à un an, avant que les dispositions du 2° du VI de l'article 72 de la loi du 26 janvier 2024 entrent en vigueur, le lendemain de la publication de cette loi. Il résulte des dispositions transitoires de la même loi, énoncées en son article 86, que ces nouvelles dispositions de l'article L. 731-1 sont immédiatement applicables aux décisions prises à compter du 28 janvier 2024, date de leur entrée en vigueur.

10. En l'espèce, Mme A a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois, édictée le 8 août 2022. L'intéressée s'est abstenue d'exécuter cette mesure, dont le caractère exécutoire a été confirmé par l'arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux du 16 janvier 2024 précité. Par la décision en litige du 17 avril 2024, le préfet de La Réunion a assigné Mme A à résidence, sur le fondement des nouvelles dispositions précitées de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.

11. Il ne ressort d'aucune des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile qu'une obligation de quitter le territoire français deviendrait caduque à défaut d'avoir été exécutée à l'issue d'un délai déterminé. Si les anciennes dispositions de l'article L. 731-1 de ce code faisaient obstacle à l'assignation à résidence d'un étranger sur le fondement d'une obligation de quitter le territoire français prise plus d'un an auparavant, elles n'avaient ni pour objet ni pour effet de mettre fin aux effets de la mesure d'éloignement, l'étranger demeurant tenu de l'exécuter. Il s'ensuit que l'écoulement du temps depuis l'édiction de l'obligation de quitter le territoire français à l'encontre de Mme A, le 8 août 2022, n'a pas, en lui-même, eu pour effet de placer l'intéressée dans une situation juridiquement constituée, faisant obstacle à ce que la loi du 26 janvier 2024 attache de nouvelles conséquences juridiques à cette mesure d'éloignement, dont le caractère exécutoire a en outre été confirmé en appel par l'arrêt précité du 16 janvier 2024. Dès lors, en se fondant sur la décision du 8 août 2022, le préfet de La Réunion a pu, sans méconnaître le principe de non-rétroactivité des lois et le principe de sécurité juridique, et sans commettre d'erreur de droit, prendre à l'encontre de Mme A une décision l'assignant à résidence, en faisant application immédiate des dispositions nouvelles de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Au demeurant, il était loisible à l'intéressée de faire sérieusement valoir, le cas échéant, des circonstances de fait ou de droit nouvelles intervenues depuis l'édiction de l'obligation de quitter le territoire français.

12. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 7 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier : " 3. Certaines obligations visant à éviter le risque de fuite, comme les obligations de se présenter régulièrement aux autorités, de déposer une garantie financière adéquate, de remettre des documents ou de demeurer en un lieu déterminé, peuvent être imposées pendant le délai de départ volontaire ". Si, au point 37 de son arrêt C-61/11 PPU du 28 avril 2011, El Dridi, la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) a dit pour droit que les points 3 et 4 de l'article 7 de la directive n° 2008/115/CE du 16 décembre 2008 n'autorisent que dans des circonstances particulières, telles que l'existence d'un risque de fuite, la prise de mesures imposant au destinataire d'une décision de retour l'obligation de se présenter régulièrement aux autorités, ou de demeurer en un lieu déterminé, les dispositions précitées de l'article 7 de cette directive, relatif au départ volontaire, ne font pas obstacle à ce que la législation d'un Etat membre prévoie la possibilité, au-delà du délai de départ volontaire, d'assigner à résidence un étranger qui doit être éloigné.

13. D'autre part, l'article 8 de la même directive, relatif à l'éloignement, énonce que : " 4. Lorsque les États membres utilisent - en dernier ressort - des mesures coercitives pour procéder à l'éloignement d'un ressortissant d'un pays tiers qui s'oppose à son éloignement, ces mesures sont proportionnées et ne comportent pas d'usage de la force allant au-delà du raisonnable. Ces mesures sont mises en œuvre comme il est prévu par la législation nationale, conformément aux droits fondamentaux et dans le respect de la dignité et de l'intégrité physique du ressortissant concerné d'un pays tiers ". Au point 38 de son arrêt C-61/11 PPU du 28 avril 2011 précité, la CJUE a dit pour droit que ces dispositions imposent à l'État membre, qui a adopté une décision de retour à l'encontre d'un ressortissant de pays tiers en séjour irrégulier, l'obligation de procéder à l'éloignement, en prenant toutes les mesures nécessaires, y compris, le cas échéant, des mesures coercitives, de manière proportionnée et dans le respect, notamment, des droits fondamentaux. Ces dispositions ne font pas obstacle à ce que le ressortissant d'un pays tiers qui, s'opposant à son éloignement, n'a pas exécuté la mesure d'éloignement dans le délai imparti, soit assigné à résidence dans l'attente de l'exécution de cette mesure.

14. Enfin, si l'article 9 de la directive, relatif au report de l'éloignement, prévoit que " 1. Les États membres reportent l'éloignement : () b) tant que dure l'effet suspensif accordé conformément à l'article 13, paragraphe 2 ", les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile n'y contreviennent pas, alors au demeurant que le recours introduit, en application de l'article L. 732-8 du même code, contre la décision d'assignation à résidence, a pour effet de suspendre l'exécution de l'obligation de quitter le territoire français.

15. Par suite, le moyen tiré de ce que les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont incompatibles avec la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 doit être écarté.

16. En cinquième lieu, alors même qu'elle était titulaire, jusqu'au 17 avril 2024, d'un titre de séjour que le préfet de La Réunion lui avait délivré en exécution du jugement du 26 juillet 2023, annulé par l'arrêt précité de la cour administrative d'appel de Bordeaux du 16 janvier 2024, la requérante a manifesté son opposition à la mesure d'éloignement en s'abstenant d'exécuter, dans le délai imparti, cette décision dont le caractère exécutoire a été confirmé. Si à l'audience, Mme A a affirmé s'opposer uniquement à la décision fixant le pays de renvoi, il ne ressort d'aucune des pièces du dossier qu'elle aurait expressément fait connaître au préfet qu'elle accepte d'être éloignée à destination d'un autre pays que le Sri Lanka.

17. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à solliciter l'annulation de la décision du 17 avril 2024 l'assignant à résidence.

Sur les frais liés au litige :

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'a pas, dans la présente instance, la qualité de partie perdante, la somme que Mme A demande, sur le fondement combiné de ces dispositions et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.

D E C I D E :

Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.

Article 2 : La requête de Mme A est rejetée.

Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme B épouse A et au préfet de La Réunion.

Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 avril 2024.

Le magistrat désigné,

V. RAMIN

Le greffier,

D. CAZANOVE

La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

N° 2400398

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