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AccueilJurisprudence administrativeN° TA101-2400805

Tribunal Administratif de La Réunion — Décision N° TA101-2400805

jeudi 11 juillet 2024

JuridictionTribunal Administratif de La Réunion
SectionTribunal Administratif de La Réunion
N° DossierTA101-2400805
TypeOrdonnance
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Avocat requérantRAMSAMY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire, enregistrés les 21 juin et 1er juillet 2024, la société par actions simplifiée unipersonnelle (SASU) DEFI, représentée par Me Thiébaut, demande au juge des référés sur le fondement des dispositions des articles L. 551-1 et suivants du code de justice administrative :

1°) à titre principal, d'enjoindre à la CIREST de reprendre la procédure de passation du marché public de prestations intellectuelles " Accompagnement socio-professionnel des publics participant au plan local pour l'insertion et l'emploi (PLIE) de l'Est (2024-2027) " au stade de l'analyse des offres et ce, au regard des irrégularités qui auraient été sanctionnées par le juge des référés ;

2°) d'annuler la décision de rejet de son offre en date du 11 juin 2024, notifiée le même jour, et toutes les décisions subséquentes à l'analyse des offres ;

3°) à titre subsidiaire, d'annuler la procédure de passation de ce marché ;

4°) de mettre à la charge de la CIREST une somme de 3500 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- le prix proposé par la société attributaire, la société Strategis Consultants, est anormalement bas et sur ce point, la charge de la preuve pèse sur le pouvoir adjudicateur ;

- en produisant une justification de ses prix, par la production d'éléments relatifs à ses engagements sur les quantités et la qualité des prestations, la société attributaire a produit un mémoire technique complémentaire en violation du principe d'égalité de traitement des candidats ;

- les sous-critères de la valeur technique sont discriminatoires dès lors que les sous-critères 1.1 " descriptif détaillé et argumenté de l'organisation ", 2.1 " moyens humains dédiés " et 2.2 " connaissance du PLIE et du public accompagné " en particulier sont manifestement de nature à favoriser le titulaire sortant ;

- les offres ont été dénaturées dès lors que les critères d'appréciation mis en œuvre favorisaient nécessairement le candidat historique ;

- ces manquements l'ont nécessairement lésée.

Par deux mémoires, enregistrés les 30 juin et 2 juillet 2024, la communauté intercommunale Réunion Est (CIREST), représentée par Me Ramsamy, conclut au rejet de la requête de la SAS DEFI et demande la condamnation de celle-ci au paiement de la somme de 3 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle fait valoir que :

- la société requérante n'apporte pas la preuve, qui lui incombe, que l'offre de la société Strategis Consultants serait anormalement basse alors qu'en tout état de cause, le contrôle du juge en la matière est restreint et qu'en l'espèce, a été mise en œuvre la méthodologie de détection des offres anormalement basses prévue au règlement de la consultation à l'occasion de l'analyse financière des offres et, à cette occasion, la société attributaire a justifié de ses prix ;

- aucun des sous-critères critiqués n'est discriminatoire, s'agissant de critères classiques d'attribution des marchés et objectivement rendus nécessaires par l'objet du marché et la nature des prestations à effectuer ;

- l'analyse des offres démontre qu'il n'y a eu aucune dénaturation de l'offre de la société requérante.

Par un mémoire distinct, enregistré le 2 juillet 2024, présenté au titre des dispositions de l'article R. 412-2-1 du code de justice administrative, la CIREST produit le courrier de justification des prix de la SARL Strategis Consultants, qu'elle estime couvert par le secret des affaires et demande qu'il soit soustrait au contradictoire.

La société à responsabilité limitée (SARL) Strategis Consultants, mise en la cause en qualité d'attributaire du marché, n'a pas produit d'observations.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu la décision par laquelle le président du tribunal a désigné Mme Khater, vice-présidente, en qualité de juge des référés.

Vu :

- le code de la commande publique ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience publique qui a eu lieu le 2 juillet 2024 à 10 heures, Mme A - Baloukjy étant greffière d'audience au tribunal administratif de La Réunion.

Ont été entendus au cours de l'audience publique du 2 juillet 2024 :

- le rapport de Mme Khater ;

- les observations de Me Potin pour la SASU DEFI ;

- et les observations de Me Ramsamy pour la CIREST,

La société Strategis Consultants n'ayant pas comparu.

Considérant ce qui suit :

1. Par un avis d'appel public à la concurrence publié au bulletin officiel des annonces de marchés publics et au journal officiel de l'Union européenne les 17 et 18 mars 2024 et dans deux journaux d'annonces légales le 18 mars 2024, la CIREST a lancé la procédure de passation d'un marché public de prestations intellectuelles ayant pour objet l'accompagnement socio-professionnel des publics participant au plan local pour l'insertion et l'emploi (PLIE) de l'Est (2024-2027). Elle a mis en œuvre une procédure d'appel d'offres ouvert européen, à laquelle ont soumissionné la SASU DEFI et la société Strategis Consultants. La SASU DEFI s'est vu rejeter son offre et en a été tenue informée par lettre du 11 juin 2024, accompagnée de la synthèse de l'analyse des offres, ayant été classée en deuxième position. La société Strategis Consultants a été déclarée attributaire. La SASU DEFI demande au juge du référé précontractuel, sur le fondement de l'article L. 551-1 du code de justice administrative, d'annuler la décision de rejet de son offre ou subsidiairement, la procédure de passation de ce marché public.

Sur les conclusions présentées au titre de l'article L. 551-1 du code de justice administrative :

2. Aux termes de l'article L. 551-1 du code de justice administrative : " Le président du tribunal administratif, ou le magistrat qu'il délègue, peut être saisi en cas de manquement aux obligations de publicité et de mise en concurrence auxquelles est soumise la passation par les pouvoirs adjudicateurs de contrats administratifs ayant pour objet l'exécution de travaux, la livraison de fournitures ou la prestation de services, avec une contrepartie économique constituée par un prix () ". Selon l'article L. 551-10 du même code : " Les personnes habilitées à engager les recours prévus aux articles L. 551-1 et L. 551-5 sont celles qui ont un intérêt à conclure le contrat () et qui sont susceptibles d'être lésées par le manquement invoqué () ". Il appartient au juge du référé précontractuel de rechercher si l'entreprise qui le saisit se prévaut de manquements qui, eu égard à leur portée et au stade de la procédure auquel ils se rapportent, sont susceptibles de l'avoir lésée ou risquent de la léser, fût-ce de façon indirecte, en avantageant une entreprise concurrente.

En ce qui concerne le caractère anormalement bas de l'offre de la société attributaire :

3. Aux termes de l'article L. 2152-5 du code de la commande publique : " Une offre anormalement basse est une offre dont le prix est manifestement sous-évalué et de nature à compromettre la bonne exécution du marché. ". Aux termes de l'article L. 2152-6 de ce code : " L'acheteur met en œuvre tous moyens lui permettant de détecter les offres anormalement basses. / Lorsqu'une offre semble anormalement basse, l'acheteur exige que l'opérateur économique fournisse des précisions et justifications sur le montant de son offre. / Si, après vérification des justifications fournies par l'opérateur économique, l'acheteur établit que l'offre est anormalement basse, il la rejette dans des conditions prévues par décret en Conseil d'Etat. ".

4. Le fait, pour un pouvoir adjudicateur, de retenir une offre anormalement basse porte atteinte à l'égalité entre les candidats à l'attribution d'un marché public. Il résulte des dispositions précitées que, quelle que soit la procédure de passation mise en œuvre, il incombe au pouvoir adjudicateur, qui constate qu'une offre paraît anormalement basse, de solliciter auprès de son auteur toutes précisions et justifications de nature à expliquer le prix proposé. Si les précisions et justifications apportées ne sont pas suffisantes pour que le prix proposé ne soit pas regardé comme manifestement sous-évalué et de nature, ainsi, à compromettre la bonne exécution du marché, il appartient au pouvoir adjudicateur de rejeter l'offre.

5. Il résulte de l'instruction, notamment du courrier de la société Strategis Consultants du 6 mai 2024 et de ses annexes, produits à l'instance selon les modalités prévues par l'article R. 412-2-1 du code de justice administrative, que cette société a justifié auprès de la CIREST le prix des prestations qu'elle propose, notamment en détaillant sa méthodologie déjà éprouvée dans le cadre de prestations similaires et fondée sur une offre internalisée et des outils numériques " ne nécessitant plus d'engagements financiers ". Elle a ainsi démontré que son ingénierie répond aux engagements de sa proposition et aux coûts associés, sans que sa réponse puisse être regardée comme la production d'un mémoire technique complémentaire l'ayant avantagée par rapport aux autres candidats évincés. Dans ces conditions, et alors même qu'il est constant que le montant de l'offre présentée par la société attributaire est inférieur à plus de 13 000 euros par mois par rapport à celle de la société requérante, la SASU DEFI n'est pas fondée à soutenir que la CIREST aurait commis une erreur manifeste d'appréciation en n'écartant pas l'offre de la société Strategis Consultants comme anormalement basse.

En ce qui concerne l'avantage accordé au titulaire sortant :

6. Aux termes de l'article R. 2152-7 du code de la commande publique : " Pour attribuer le marché au soumissionnaire ou, le cas échéant, aux soumissionnaires qui ont présenté l'offre économiquement la plus avantageuse, l'acheteur se fonde : () / 2° Soit sur une pluralité de critères non-discriminatoires et liés à l'objet du marché ou à ses conditions d'exécution, parmi lesquels figure le critère du prix ou du coût et un ou plusieurs autres critères comprenant des aspects qualitatifs, environnementaux ou sociaux. Il peut s'agir des critères suivants : / a) La qualité, y compris la valeur technique et les caractéristiques esthétiques ou fonctionnelles, l'accessibilité, l'apprentissage, la diversité, les conditions de production de l'environnement, de développement des approvisionnements directs de produits de l'agriculture, d'insertion professionnelle des publics en difficulté, la biodiversité, le bien-être animal ; / b) Les délais d'exécution, les conditions de livraison, le service après-vente et l'assistance technique, la sécurité des approvisionnements, l'interopérabilité et les caractéristiques opérationnelles ; / c) L'organisation, les qualifications et l'expérience du personnel assigné à l'exécution du marché lorsque la qualité du personnel assigné peut avoir une influence significative sur le niveau d'exécution du marché. / D'autres critères peuvent être pris en compte s'ils sont justifiés par l'objet du marché ou ses conditions d'exécution. ()".

7. Il n'appartient pas au juge du référé précontractuel, qui doit seulement se prononcer sur le respect, par le pouvoir adjudicateur, des obligations de publicité et de mise en concurrence auxquelles est soumise la passation d'un contrat, de se prononcer sur l'appréciation portée sur la valeur d'une offre ou les mérites respectifs des différentes offres. Il lui appartient, en revanche, lorsqu'il est saisi d'un moyen en ce sens, de vérifier que le pouvoir adjudicateur n'a pas dénaturé le contenu d'une offre en en méconnaissant ou en en altérant manifestement les termes et procédé ainsi à la sélection de l'attributaire du contrat en méconnaissance du principe fondamental d'égalité de traitement des candidats.

8. Il résulte de l'instruction que le pouvoir adjudicateur s'est fondé, pour apprécier la valeur technique des offres des sociétés candidates sur trois sous-critères : le sous-critère 1.1. " Descriptif détaillé et argumenté de l'organisation proposée pour la mise en œuvre des actions prévues pour chaque phase de l'accompagnement du PLIE de l'Est " et le critère 2. " Compétences de l'équipe ", lui-même divisé en deux sous-critères, le 2.1 " Moyens humains dédiés ", le 2. 2 " Connaissance du PLIE et du public accompagné ".

9. La société requérante soutient que la société Strategis Consultants, titulaire sortante, a été avantagée par la mise en œuvre de chacun de ces sous-critères qu'elle considère discriminatoires et qu'au cours de l'analyse des offres, le pouvoir adjudicateur a dénaturé son offre ainsi que celle de la société attributaire en faisant primer la connaissance historique par cette dernière du PLIE de l'Est. Toutefois, il ne résulte pas de l'instruction que la définition et la mise en œuvre de ces sous-critères aurait avantagé par principe la société Strategis Consultants dès lors qu'aussi bien le critère relatif aux modalités d'organisation que les sous-critères relatifs aux compétences de l'équipe sont objectivement rendus nécessaires par l'objet du marché et la nature des prestations à exécuter, qui requièrent des compétences dans l'accompagnement professionnel et l'insertion d'un public en grande difficulté avec des besoins particuliers. En outre, ce marché s'inscrit dans le cadre d'un dispositif qui n'est pas propre à la CIREST et ses exigences n'étaient dès lors pas susceptibles d'être connues du seul titulaire sortant. D'autre part, il ressort également du rapport d'analyse des offres que si le pouvoir adjudicateur a effectivement pris en considération l'expérience du titulaire sortant, en particulier sur le sous-critère " Moyens humains dédiés ", en soulignant son expérience dans le cadre du PLIE, il n'a en revanche pas spécifié qu'il s'agissait de sa connaissance spécifique du PLIE de l'Est et de son expérience sortante alors que tous les éléments des offres respectives des parties ont été précisément analysés. Et s'agissant de l'offre de la société requérante, c'est également la faible connaissance de la société requérante sur le dispositif PLIE en général qui a été évaluée, même si le pouvoir adjudicateur a précisé " plus particulièrement du PLIE de l'Est ". Toutefois, cette seule considération ne permet pas, à elle seule non plus, d'établir une rupture d'égalité entre les candidats. Dans ces conditions, il ne ressort ni de la définition des trois sous-critères critiqués que le pouvoir adjudicateur les ait déterminés en fonction uniquement d'une expérience antérieure impliquant une rupture d'égalité entre les candidats, ni du rapport d'analyse des offres qu'il les ait dénaturées en avantageant le titulaire sortant. Il s'ensuit que le moyen sera écarté.

10. Il résulte de ce qui précède que les conclusions présentées sur le fondement de l'article L. 551-1 du code de justice administrative par la SASU DEFI doivent, par suite, être rejetées, ainsi consécutivement que celles à fins d'injonction.

Sur les frais liés à l'instance :

11. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce qu'il soit mis à la charge de la CIREST la somme que la SASU DEFI demande au titre des frais exposés par elle et non compris dans les dépens.

12. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de la SASU DEFI, sur ce dernier fondement, une somme de 1 000 euros au titre des frais exposés par la CIREST et non compris dans les dépens.

O R D O N N E :

Article 1er : La requête de la SASU DEFI est rejetée.

Article 2 : La SASU DEFI versera à la CIREST une somme de 1 000 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Article 3 : La présente ordonnance sera notifiée à la société par actions simplifiée unipersonnelle DEFI, à la communauté intercommunale Réunion Est et à la société à responsabilité limitée Strategis Consultants.

Fait à Saint-Denis, le 11 juillet 2024.

La juge des référés,

A. KHATER

La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

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