jeudi 4 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de La Réunion |
| Section | Tribunal Administratif de La Réunion |
| N° Dossier | TA101-2400828 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 juin 2024, Mme B épouse A, représentée par Me Djafour, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler la décision n° 2024/1049 du 3 juin 2024 par laquelle le préfet de La Réunion a renouvelé la mesure d'assignation à résidence émise à son encontre le 17 avril 2024 ;
3°) à titre subsidiaire, d'annuler l'article 2 de cette décision, en ce qu'elle lui impose de se présenter chaque jour à 08h00 au commissariat de police, sauf les dimanches et jours fériés ;
4°) de suspendre l'exécution de la mesure d'éloignement prononcée à son encontre le 8 août 2022 ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- la décision contestée est insuffisamment motivée en droit et en fait ;
- cette décision est entachée d'erreur de droit, dès lors qu'ayant introduit le 24 mai 2024 une demande de réexamen de sa demande d'asile, pour laquelle l'Office français de protection des réfugiés et apatrides l'a convoquée à un entretien le 18 juillet 2024, elle bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français, en application de l'article L. 541-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- les dispositions de l'article L. 731-1 du même code sont incompatibles avec la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 qui n'autorise l'assignation à résidence qu'en dernier ressort, en cas de comportement caractérisant une opposition à l'exécution de la mesure d'éloignement et pendant le délai de départ volontaire ; or, son comportement ne caractérise aucune opposition à la mesure d'éloignement ;
- l'autorité préfectorale a commis une erreur manifeste d'appréciation en fixant à une fois par jour, hors dimanches et jours fériés, l'obligation pour elle de se présenter devant les services du commissariat de police ;
- dans les circonstances de l'espèce et la demande de réexamen de sa demande d'asile étant en cours d'instruction, elle est recevable et fondée à solliciter, en application de l'article L. 752-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la suspension de l'exécution de la décision du 8 août 2022 portant obligation de quitter le territoire français, laquelle est devenue définitive.
Par un mémoire en défense enregistré le 30 juin 2024, le préfet de La Réunion conclut à titre principal au non-lieu à statuer sur la requête et, à titre subsidiaire, au rejet des conclusions accessoires présentées par la requérante.
Il soutient que :
- la décision contestée du 3 juin 2024, notifiée le 26 juin 2024, n'a reçu aucun début d'exécution et a été retirée par une décision du 29 juin 2024, notifiée le jour même ;
- à titre subsidiaire, la décision portant obligation de quitter le territoire français, confirmée en appel le 16 janvier 2024, revêtait un caractère exécutoire à la date à laquelle l'assignation à résidence a été prononcée ;
- les dispositions des articles 7.3, 8.4 et 9.1 de la directive 2008/115/CE ne font pas obstacle à ce que la législation prévoit la possibilité d'assigner à résidence un étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai est expiré et dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable ;
- la requérante ne peut utilement se fonder sur les dispositions de l'article L. 752-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- aucun des autres moyens soulevés par la requérante n'est fondé.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention européenne des droits de l'homme ;
- la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Ramin, premier conseiller, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 776-1 du même code.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Ramin, magistrat désigné ;
- et les observations de Me Djafour, représentant Mme A, qui maintient l'ensemble de ses conclusions, concluant aux mêmes fins par les mêmes moyens ; la requérante soutient en outre que l'exception de non-lieu à statuer doit être écartée, la décision en litige ayant reçu un commencement d'exécution avant son retrait par l'administration. Elle soutient par ailleurs que les dispositions de l'article L. 752-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont applicables sans qu'il soit besoin que l'Ofpra ait rendu une nouvelle décision, l'exécution d'office de la mesure d'éloignement restant possible.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme B épouse A, ressortissante sri-lankaise née le 8 avril 1991, est entrée irrégulièrement en France le 14 décembre 2018, par bateau, accompagnée de son conjoint et de leurs trois enfants. Elle a présenté une demande d'asile que l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (Ofpra) a rejetée par une décision du 29 mars 2019, confirmée le 19 août 2021 par la Cour nationale du droit d'asile. Par un arrêté du 25 août 2021, le préfet de La Réunion lui a fait obligation de quitter le territoire français et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français. Cet arrêté a été annulé par un jugement du présent tribunal, rendu le 30 juin 2022 sous le n° 2101154, enjoignant au préfet de réexaminer la situation de l'intéressée. Par un arrêté du 8 août 2022, le préfet de La Réunion a refusé l'admission au séjour de Mme A, l'a obligée à quitter le territoire français dans un délai d'un mois et a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Cet arrêté, annulé en première instance, a été confirmé par un arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux rendu le 16 janvier 2024 sous le n° 23BX02309. En conséquence, par une décision n° 2024/1041 du 17 avril 2024, le préfet de La Réunion a assigné l'intéressée à résidence en lui imposant de se présenter une fois par jour, sauf les dimanches et jours fériés, auprès des services du commissariat du Chaudron. Par une décision n° 2024/1049 du 3 juin 2024, le préfet a renouvelé cette mesure d'assignation à résidence pour une durée de quarante-cinq jours, dans des conditions similaires. Mme A demande au tribunal, d'une part, d'annuler cette dernière décision et, d'autre part, de suspendre l'exécution de la mesure d'éloignement édictée le 8 août 2022.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision de renouvellement de la mesure d'assignation à résidence :
4. Il ressort des pièces du dossier que la décision n° 2024/1049 du 3 juin 2024 par laquelle le préfet de La Réunion a renouvelé, pour une durée de quarante-cinq jours, la mesure d'assignation à résidence émise le 17 avril 2024 à l'encontre de Mme A, a été notifiée à l'intéressée le 26 juin 2024. Par une décision n° 2024/1057 du 29 juin 2024 notifiée le jour même, portée à la connaissance de l'intéressée postérieurement à l'introduction de la présente instance, le préfet a retiré la décision litigieuse du 3 juin 2024. Ce retrait, qui ne fait pas grief à la requérante et n'a pas été critiqué dans le délai de recours contentieux de quarante-huit heures, a acquis un caractère définitif. Il emporte donc disparition rétroactive de l'ordonnancement juridique de l'acte contesté. Par suite et quand bien même l'acte rapporté aurait reçu un commencement d'exécution pendant trois jours, il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de la requête tendant à l'annulation de la décision du 3 juin 2024.
Sur les conclusions aux fins de suspension de la mesure d'éloignement :
5. Aux termes de l'article L. 752-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsque la décision portant obligation de quitter le territoire français, notifiée antérieurement à la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, est devenue définitive, l'étranger qui fait l'objet, postérieurement à la décision de l'office, d'une assignation à résidence, ou d'un placement en rétention administrative dans les conditions prévues aux titres III et IV en vue de l'exécution de cette décision portant obligation de quitter le territoire français, peut, dans un délai de quarante-huit heures suivant la notification de la décision d'assignation à résidence ou de placement en rétention, demander au président du tribunal administratif de suspendre l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français ".
6. Par ailleurs, aux termes de l'article L. 541-1 du même code : " Le demandeur d'asile dont l'examen de la demande relève de la compétence de la France et qui a introduit sa demande auprès de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français ". Selon l'article L. 541-3 de ce code : " Sans préjudice des dispositions des articles L. 753-1 à L. 753-4 et L. 754-1 à L. 754-8, lorsque l'étranger sollicitant l'enregistrement d'une demande d'asile a fait l'objet, préalablement à la présentation de sa demande, d'une décision d'éloignement prise en application du livre VI, cette dernière ne peut être mise à exécution tant que l'étranger bénéficie du droit de se maintenir sur le territoire français, dans les conditions prévues aux articles L. 542-1 et L. 542-2 ". L'article L. 542-1 du même code dispose que : " Lorsqu'un recours contre la décision de rejet de l'office a été formé dans le délai prévu à l'article L. 532-1, le droit du demandeur de se maintenir sur le territoire français prend fin à la date de la lecture en audience publique de la décision de la Cour nationale du droit d'asile ou, s'il est statué par ordonnance, à la date de la signature de celle-ci. Dans le cas où il est statué par ordonnance, l'autorité administrative ne peut engager l'exécution de la décision portant obligation de quitter le territoire français du demandeur d'asile dont le droit au maintien a pris fin qu'à compter de la date de notification de l'ordonnance ". Selon l'article L. 542-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 542-1, le droit de se maintenir sur le territoire français prend fin : () / 2° Lorsque le demandeur : () b) a introduit une première demande de réexamen, qui a fait l'objet d'une décision d'irrecevabilité par l'office en application du 3° de l'article L. 531-32, uniquement en vue de faire échec à une décision d'éloignement ; () ".
7. S'il est vrai qu'en l'absence de pourvoi contre l'arrêt de la cour administrative d'appel de Bordeaux n° 23BX02309 du 16 janvier 2024, la décision portant obligation de quitter le territoire français prise le 8 août 2022 à l'encontre de Mme A est devenue définitive, cette mesure a été notifiée postérieurement à la décision de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides du 29 mars 2019, confirmée le 19 août 2021 par la Cour nationale du droit d'asile. Saisi d'une demande de réexamen déposée le 24 mai 2024, l'Ofpra, qui a convoqué Mme A à un entretien fixé le 18 juillet 2024, ne s'est pas encore prononcé sur cette demande. En outre, comme exposé au point 4, la décision du 3 juin 2024 ayant été retirée le 29 juin 2024, la requérante ne fait plus l'objet d'aucune mesure d'assignation à résidence. Dès lors, Mme A, laquelle au demeurant, comme elle le fait par ailleurs valoir, bénéficie en l'espèce du droit de se maintenir en France jusqu'à l'issue de sa demande de réexamen, ne peut utilement invoquer les dispositions précitées de l'article L. 752-7 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par suite, ses conclusions tendant à la suspension de l'exécution de la décision du 8 août 2022, portant obligation de quitter le territoire français, doivent être rejetées.
Sur les frais liés au litige :
8. Mme A a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, et sous réserve que Me Djafour, avocate de Mme A, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Djafour de la somme de mille euros.
D E C I D E :
Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Il n'y a pas lieu de statuer sur les conclusions de Mme A tendant à l'annulation de la décision du préfet de La Réunion n° 2024/1049 du 3 juin 2024.
Article 3 : L'Etat versera à Me Djafour, avocate de Mme A, une somme de 1 000 euros en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Djafour renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.
Article 4 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 5 : Le présent jugement sera notifié à Mme B épouse A, à Me Nacima Djafour et au préfet de La Réunion.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 4 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
V. RAMIN
Le greffier,
F. IDMONT
La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
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03/08/2026