vendredi 26 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de La Réunion |
| Section | Tribunal Administratif de La Réunion |
| N° Dossier | TA101-2400943 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | C |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête et un mémoire, enregistrés les 19 et 21 juillet 2024, Mme B, représentée par Me Djafour, demande au tribunal :
1°) de l'admettre, à titre provisoire, au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler la décision n° 2024/1061 du 17 juillet 2024 par laquelle le préfet de La Réunion l'a assignée à résidence ;
3°) de suspendre l'exécution de l'arrêté du 18 septembre 2023 en tant que le préfet de La Réunion lui a fait obligation de quitter le territoire français ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros, à verser à son conseil, en application de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
Elle soutient que :
- la décision attaquée est insuffisamment motivée ;
- les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont incompatibles avec la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 qui n'autorise l'assignation à résidence qu'en dernier ressort, en cas de comportement caractérisant une opposition à l'exécution de la mesure d'éloignement et pendant le délai de départ volontaire ;
- la décision attaquée est illégale compte tenu de l'illégalité de l'arrêté du préfet de La Réunion du 18 septembre 2023 en tant qu'il porte refus de séjour et obligation pour elle de quitter le territoire français ;
- l'obligation qui lui est faite, par la décision d'assignation en litige, de se présenter tous les jours sauf dimanche et jours fériés à la brigade territoriale de gendarmerie de Saint-Gilles Les Bains est injustifiée et disproportionnée ;
- compte tenu des circonstances de fait et de droit intervenues depuis l'édiction de l'arrêté du 18 septembre 2023 portant obligation de quitter le territoire français, il y a lieu de suspendre l'exécution de cette mesure.
Par un mémoire en défense enregistré le 22 juillet 2024, le préfet de La Réunion conclut au rejet de la requête.
Il soutient que :
- le moyen tiré, par voie d'exception, de l'illégalité de l'arrêté du préfet de La Réunion du 18 septembre 2023 portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois, fixant le pays de destination et prononçant une interdiction de retour pour une durée d'un an est irrecevable ;
- les autres moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;
- le code de justice administrative.
Le président du tribunal a désigné M. Banvillet, premier conseiller, en application de l'article R. 776-15 du code de justice administrative, pour statuer sur les litiges visés à l'article R. 776-1 du même code.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Banvillet, magistrat désigné qui a, par ailleurs, informé les parties de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur un moyen soulevé d'office tiré de l'irrecevabilité des conclusions aux fins de suspension de l'arrêté du 18 septembre 2023 du préfet de La Réunion au motif que de telles conclusions ne relèvent pas de l'office du magistrat désigné statuant selon la procédure prévue à l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- les observations de Me Ali substituant Me Djafour, représentant Mme A qui conclut aux mêmes fins que sa requête par les mêmes moyens ;
- le préfet de La Réunion n'étant ni présent ni représenté ;
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme C A, ressortissante comorienne née le 15 novembre 1998, est entrée régulièrement en France le 29 février 2020 dans le cadre d'une évacuation sanitaire (EVASAN), pour accompagner sa fille malade. Par un arrêté du 18 septembre 2023, le préfet de La Réunion a refusé de lui délivrer un titre de séjour en qualité de parent d'enfant français, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois, lui a interdit le retour sur le territoire français pendant une durée d'un an et a fixé le pays de destination. Par décision n° 2024/1061 du 17 juillet 2024, le préfet de La Réunion a, en vue d'assurer l'exécution de la mesure d'éloignement de Mme A à destination de l'Union des Comores, assigné l'intéressée à résidence. Par la présente requête Mme A demande au tribunal la suspension de l'arrêté du 18 septembre 2023 en tant qu'il porte obligation pour elle de quitter le territoire français et l'annulation de la décision du 17 juillet 2024.
Sur la demande d'admission provisoire à l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence (), l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée soit par le président du bureau ou de la section compétente du bureau d'aide juridictionnelle, soit par la juridiction compétente ou son président ".
3. En raison de l'urgence qui s'attache à ce qu'il soit statué sur sa requête, il y a lieu d'admettre, à titre provisoire, Mme A au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins de suspension de l'arrêté du préfet de La Réunion du 18 septembre 2023 en tant qu'il porte obligation pour Mme A de quitter le territoire français :
4. Il n'appartient au magistrat désigné par le président du tribunal, statuant dans le cadre de la procédure prévue à l'article L. 921-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, de prononcer la suspension de l'exécution d'une mesure d'éloignement. Par conséquent, les conclusions que Mme A présente en ce sens, qui reposent au demeurant sur des éléments de fait postérieurs à la mesure d'éloignement litigieuse, ne peuvent qu'être rejetées.
Sur les conclusions aux fins d'annulation de la décision du préfet de La Réunion du 17 juillet 2024 portant assignation à résidence de Mme A :
5. En premier lieu, aux termes de l'article L. 732-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Les décisions d'assignation à résidence () sont motivées ".
6. La décision litigieuse vise les textes dont elle fait application, en particulier les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Elle mentionne que Mme A a fait l'objet d'une obligation de quitter le territoire français qui présente un caractère exécutoire, que l'intéressée, en raison de l'offre de vol restreinte au départ de La Réunion, ne peut quitter immédiatement le territoire français mais que l'exécution de la mesure d'éloignement demeure une perspective raisonnable. Ainsi, la décision contestée comporte l'énoncé des considérations de droit et de fait qui en constituent le fondement. Dès lors, le moyen tiré de l'insuffisance de motivation doit être écarté.
7. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut assigner à résidence l'étranger qui ne peut quitter immédiatement le territoire français mais dont l'éloignement demeure une perspective raisonnable, dans les cas suivants : 1° L'étranger fait l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français, prise moins de trois ans auparavant, pour laquelle le délai de départ volontaire est expiré ou n'a pas été accordé ; () ". D'une part, aux termes de l'article 7 de la directive 2008/115/CE du Parlement européen et du Conseil du 16 décembre 2008 relative aux normes et procédures communes applicables dans les États membres au retour des ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier : " 3. Certaines obligations visant à éviter le risque de fuite, comme les obligations de se présenter régulièrement aux autorités, de déposer une garantie financière adéquate, de remettre des documents ou de demeurer en un lieu déterminé, peuvent être imposées pendant le délai de départ volontaire ". Si, au point 37 de son arrêt C-61/11 PPU du 28 avril 2011, El Dridi, la Cour de justice de l'Union européenne (CJUE) a dit pour droit que les points 3 et 4 de l'article 7 de la directive n° 2008/115/CE du 16 décembre 2008 n'autorisent que dans des circonstances particulières, telles que l'existence d'un risque de fuite, la prise de mesures imposant au destinataire d'une décision de retour l'obligation de se présenter régulièrement aux autorités, ou de demeurer en un lieu déterminé, les dispositions précitées de l'article 7 de cette directive, relatif au départ volontaire, ne font nullement obstacle à ce que la législation d'un Etat membre prévoie la possibilité, après l'expiration du délai de départ volontaire, d'assigner à résidence un étranger qui doit être éloigné.
8. D'autre part, l'article 8 de la même directive, relatif à l'éloignement, énonce que : " 4. Lorsque les États membres utilisent - en dernier ressort - des mesures coercitives pour procéder à l'éloignement d'un ressortissant d'un pays tiers qui s'oppose à son éloignement, ces mesures sont proportionnées et ne comportent pas d'usage de la force allant au-delà du raisonnable. Ces mesures sont mises en œuvre comme il est prévu par la législation nationale, conformément aux droits fondamentaux et dans le respect de la dignité et de l'intégrité physique du ressortissant concerné d'un pays tiers ". Au point 38 de son arrêt C-61/11 PPU du 28 avril 2011 précité, la CJUE a dit pour droit que ces dispositions imposent à l'État membre, qui a adopté une décision de retour à l'encontre d'un ressortissant de pays tiers en séjour irrégulier, l'obligation de procéder à l'éloignement, en prenant toutes les mesures nécessaires, y compris, le cas échéant, des mesures coercitives, de manière proportionnée et dans le respect, notamment, des droits fondamentaux. Ces dispositions ne font pas obstacle à ce que le ressortissant d'un pays tiers qui, s'opposant à son éloignement, n'a pas exécuté la mesure d'éloignement dans le délai imparti, soit assigné à résidence dans l'attente de l'exécution de cette mesure.
9. Enfin, la requérante ne saurait utilement se prévaloir d'une incompatibilité de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile avec l'article 9 de la directive relatif au caractère suspensif du recours présenté contre la décision d'éloignement dont peut faire l'objet un ressortissants de pays tiers en séjour irrégulier sur le territoire d'un État membre.
10. Il résulte de ce qui précède que le moyen tiré de ce que les dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sont incompatibles avec la directive 2008/115/CE du 16 décembre 2008 doit être écarté.
11. En troisième lieu, il ressort des pièces du dossier que l'arrêté du 18 septembre 2023 du préfet de La Réunion portant refus de séjour, obligation de quitter le territoire français dans un délai d'un mois, fixant le pays de renvoi et interdiction de retour sur le territoire national pour une durée d'un an, qui comporte l'indication des voies et délais de recours, a été notifié le 21 septembre 2023 à la dernière adresse connue de l'administration. Cet arrêté est donc devenu définitif. Par suite et ainsi que le soutient le préfet en défense, Mme A n'est pas recevable à exciper de l'illégalité de l'arrêté du 18 septembre 2023 en tant qu'il porte refus de séjour et obligation de quitter le territoire français au soutien des conclusions d'annulation dirigées contre la décision du 17 juillet 2024.
12. En quatrième lieu, les obligations susceptibles d'être prescrites par l'autorité administrative dans le cadre d'une mesure d'assignation à résidence prise, comme en l'espèce, en vertu des dispositions de l'article L. 731-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile doivent être adaptées, nécessaires et proportionnées aux finalités qu'elles poursuivent et ne sauraient, sous le contrôle du juge administratif, porter une atteinte disproportionnée à la liberté d'aller et venir.
13. La décision attaquée prévoit que Mme A est assignée à résidence dans le département de La Réunion où elle est autorisée à circuler et qu'elle devra se présenter une fois par jour, sauf les dimanches et jours fériés, à huit heures, dans les services de la brigade territoriale autonome de Saint-Gilles. Si la requérante fait notamment valoir qu'elle est mère de trois enfants dont elle assure seule la charge, elle ne fait état d'aucune circonstance qui l'empêcherait de respecter ses obligations de pointage au commissariat de police. Ainsi, elle n'établit pas que ces obligations et leurs modalités présenteraient pour elle un caractère disproportionné au regard de sa liberté d'aller et venir. Par suite, le moyen tiré du caractère disproportionné des obligations prescrites par l'arrêté attaqué doit être écarté.
14. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A n'est pas fondée à solliciter l'annulation de la décision du 17 juillet 2024 l'assignant à résidence.
Sur les frais liés au litige :
15. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'a pas, dans la présente instance, la qualité de partie perdante, la somme que Mme A demande, sur le fondement combiné de ces dispositions et de celles de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991.
D E C I D E :
Article 1er : Mme A est admise au bénéfice de l'aide juridictionnelle provisoire.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme A est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme C A et au préfet de La Réunion.
Copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et des outre-mer, en application de l'article R. 751-8 du code de justice administrative.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 26 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
M. BANVILLET
La République mande et ordonne au préfet de La Réunion en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
jb
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2606201
03/08/2026
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2600562
03/08/2026
Tribunal Administratif de MELUN — N° TA77-2611484
03/08/2026