mardi 30 juillet 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de La Réunion |
| Section | Tribunal Administratif de La Réunion |
| N° Dossier | TA101-2400994 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 juillet 2024, M. A B, représenté par Me Dejoie, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
2°) d'annuler l'arrêté du 25 juillet 2024 par lequel le préfet de la Réunion l'a obligé de quitter le territoire français, lui a refusé l'octroi d'un délai de départ volontaire, a fixé le pays de destination, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a informé qu'il faisait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de séjour ;
3°) d'enjoindre au préfet de La Réunion de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ou, à défaut, de lui enjoindre de réexaminer sa situation dans un délai de deux mois et de lui délivrer, pendant le réexamen, une autorisation provisoire de séjour à compter de la notification de l'ordonnance à intervenir ;
4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :
- elle a été signée par une autorité incompétente ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle porte atteinte à l'intérêt supérieur de son enfant protégé par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.
En ce qui concerne la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :
- elle est entachée d'un défaut d'examen particulier de sa situation personnelle ;
- elle est entachée d'une erreur d'appréciation dès lors que le préfet ne justifie pas que le risque de soustraction à l'obligation de quitter le territoire français est établi.
En ce qui concerne la décision fixant le pays de renvoi :
- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de l'obligation de quitter le territoire français.
En ce qui concerne la décision portant interdiction de retour sur le territoire français et inscription aux fins de non admission au Système d'Information Schengen (SIS) :
- elle est dépourvue de base légale en raison de l'illégalité de la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire ;
- elle a été signée par une autorité incompétente ;
- elle est entachée d'un défaut de motivation ;
- elle porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.
Par un mémoire en défense, enregistré le 30 juillet 2024, le préfet de la Réunion conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir que les moyens soulevés par le requérant ne sont pas fondés.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative ;
Le président du tribunal a désigné M. Le Merlus, conseiller, en application de l'article L. 922-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. Le Merlus ;
- les observations de Me Dejoie, représentant M. B, qui conclut aux mêmes fins que sa requête, par les mêmes moyens et qui demande, en outre, de lui accorder le bénéfice de l'aide juridictionnelle à titre provisoire ;
- les réponses de M. B, assisté de M. C, interprète en langue shi-mahorais, aux questions du magistrat ;
- le préfet de la Réunion n'était ni présent, ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Par un arrêté du 25 juillet 2024, le préfet de La Réunion a fait obligation à M. A B, ressortissant comorien né le 31 décembre 1981, de quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination duquel il sera renvoyé, a prononcé à son encontre une interdiction de retour sur le territoire français pour une durée de deux ans et l'a informé qu'il faisait l'objet d'un signalement aux fins de non-admission dans le système d'information Schengen pour la durée de l'interdiction de séjour. Par la présente requête, il demande l'annulation de cet arrêté.
Sur l'aide juridictionnelle à titre provisoire :
2. Aux termes du premier alinéa de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " Dans les cas d'urgence () l'admission provisoire à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président. ". Eu égard aux circonstances de l'espèce, il y a lieu de prononcer, en application de ces dispositions, l'admission provisoire de M. A B au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur le moyen commun aux décisions portant obligation de quitter le territoire français et interdiction de retour :
3. Par un arrêté n° 1370 du 15 juillet 2024, régulièrement publié au recueil des actes administratifs du même jour, M. Laurent Lenoble, secrétaire général de la préfecture, a reçu délégation à l'effet notamment de signer toute décision relevant des attributions de l'Etat dans le département, à l'exception de certaines mesures restrictivement énumérées, dont ne font pas partie les décisions attaquées. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de cette décision doit être écarté.
Sur l'obligation de quitter le territoire français :
4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1. Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. / 2. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sureté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Aux termes du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. "
5. Si M. A B soutient être présent sur le territoire français depuis 1998, la seule production de son carnet de santé, de deux factures de 2022 et 2023 et de l'acte de naissance de son fils ne permet pas de démontrer la continuité et la stabilité de son séjour pendant cette période. Il se prévaut de la présence à Mayotte de sa conjointe, en situation régulière et avec laquelle il fait valoir être marié religieusement, et de celle de son fils né à Mayotte en 2012. Toutefois, il ne justifie ni de la communauté de vie avec son épouse, en produisant seulement son titre de séjour, ni de l'intensité de ses liens avec son fils, en se bornant à produire son certificat de scolarité au titre de l'année 2023-2024, son carnet de liaison et deux virements d'un montant de 70 et 100 euros adressés à la mère de l'enfant au moins de juin 2024. Par ailleurs, M. A B soutient que sa présence sur le territoire français est nécessaire en raison de l'état de santé de son frère. Si le préfet de Mayotte lui a accordé un laissez-passer aller-retour " évacuation sanitaire " le 31 août 2023 vers La Réunion afin de réaliser un don de cellules souches hématopoïétiques au bénéfice de son frère qui a eu lieu au mois de septembre 2023, il ne ressort pas des pièces du dossier, qu'à la date de la décision attaquée, sa présence soit indispensable à l'état de santé de son frère. Dans ces conditions, en l'absence de liens familiaux ou personnels suffisamment forts et durables sur le territoire français, M. A B n'est pas fondé à soutenir que la décision attaquée porte une atteinte disproportionnée à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ou à l'intérêt supérieur de son enfant protégé par les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale des droits de l'enfant.
Sur la décision lui refusant l'octroi d'un délai de départ volontaire :
6. Aux termes de l'article L. 612-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'étranger faisant l'objet d'une décision portant obligation de quitter le territoire français dispose d'un délai de départ volontaire de trente jours à compter de la notification de cette décision () ". Aux termes de l'article L. 612-2 de ce code : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : () 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 de ce même code : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : 1° L'étranger, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, n'a pas sollicité la délivrance d'un titre de séjour ; () 8° L'étranger ne présente pas de garanties de représentation suffisantes, notamment parce qu'il ne peut présenter des documents d'identité ou de voyage en cours de validité, () qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principale () ".
7. En premier lieu, il ressort des pièces du dossier que le préfet de police a examiné la situation particulière du requérant avant de refuser de lui accorder un délai de départ volontaire.
8. En second lieu, si M. A B soutient qu'il justifie d'une entrée régulière sur le territoire français dès lors que le préfet de Mayotte lui a accordé un laissez-passer " évacuation sanitaire " vers La Réunion, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il est entré régulièrement à Mayotte. Dans ces conditions, le requérant ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français et avoir sollicité la délivrance d'un titre de séjour. En outre, il ne présente pas de garanties de représentation suffisante dès lors qu'il ne justifie pas d'une résidence effective et permanente dans un local affecté à son habitation principal, ayant déclaré, lors de son audition par les services de police le 25 juillet 2024, qu'il ne connaissait pas l'adresse précise de l'ami chez lequel il réside. Par suite, il se trouvait dans les cas prévus au 1° de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et aux 1° et 8° de l'article L. 612-3 permettant de regarder comme établi, sauf circonstance particulière, le risque qu'il se soustraie à l'obligation de quitter le territoire. Aucune circonstance particulière de nature à remettre en cause ce risque de fuite n'étant établie, le préfet de La Réunion a pu légalement refuser à l'intéressé le bénéfice d'un délai de départ volontaire.
Sur la décision fixant le pays de renvoi :
9. Il résulte de ce qui a été dit au point 4 que la décision portant obligation de quitter le territoire français n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, M. A B ne saurait se prévaloir par voie d'exception, de l'illégalité de cette décision, pour demander l'annulation de la décision fixant le pays de renvoi.
Sur la décision portant interdiction de retour sur le territoire français et inscription aux fins de non admission au Système d'Information Schengen (SIS) :
10. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. ". Son article L. 612-10 précise : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. "
11. Il résulte de ces dispositions que lorsque le préfet prend, à l'encontre d'un étranger, une décision portant obligation de quitter le territoire français ne comportant aucun délai de départ, il appartient au préfet d'assortir sa décision d'une interdiction de retour sur le territoire français, sauf dans le cas où des circonstances humanitaires y feraient obstacle. Seule la durée de cette interdiction de retour doit être appréciée au regard des quatre critères énumérés par les dispositions précitées de l'article L. 612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, à savoir la durée de la présence de l'étranger sur le territoire français, la nature et l'ancienneté de ses liens avec la France, l'existence ou non d'une précédente mesure d'éloignement et, le cas échéant, la menace pour l'ordre public que constitue sa présence sur le territoire.
12. En l'espèce, si M. A B ne justifie pas d'une entrée régulière à Mayotte, il démontre la présence sur le territoire français de son fils, de la mère de celui-ci et de son frère, au bénéfice duquel il a réalisé un don de cellules souches hématopoïétiques ayant justifié l'octroi par le préfet de Mayotte d'un laissez-passer aller-retour " évacuation sanitaire " vers La Réunion. Par ailleurs, il ne ressort pas des pièces du dossier qu'il a fait l'objet d'une précédente mesure d'éloignement, ni qu'il représente une menace à l'ordre public. Dans ces conditions, le préfet de La Réunion, en prononçant à son encontre une interdiction de retour en France d'une durée de deux ans, a entaché sa décision d'une erreur d'appréciation.
13. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête visant l'interdiction de retour sur le territoire français, que l'arrêté du préfet de La Réunion du 25 juillet 2024 doit être annulé en tant qu'il interdit le retour de M. A B sur le territoire français pour une durée de deux ans.
Sur les conclusions aux fins d'injonction :
14. L'annulation de la décision par laquelle le préfet de La Réunion a interdit le retour en France à M. A B n'implique aucune mesure d'exécution. Par suite, les conclusions de l'intéressé tendant à ce qu'il soit enjoint au préfet de La Réunion de lui délivrer un titre de séjour ou de réexaminer sa situation doivent être rejetées.
Sur les conclusions relatives aux frais non compris dans les dépens :
15. Il n'y a pas lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat la somme demandée par le requérant au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : M. B est admis à titre provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Article 2 : L'arrêté du préfet de La Réunion du 25 juillet 2024 est annulé en tant qu'il interdit le retour de M. B sur le territoire français pour une durée de deux ans.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête de M. B est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B, au préfet de la Réunion et à Me Dejoie.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 juillet 2024.
Le magistrat désigné,
T. Le Merlus
Le greffier,
F. IDMONT
La République mande et ordonne au préfet de la Réunion en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Tribunal Administratif de VERSAILLES — N° TA78-2608798
03/08/2026
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