lundi 26 août 2024
| Juridiction | Tribunal Administratif de La Réunion |
| Section | Tribunal Administratif de La Réunion |
| N° Dossier | TA101-2401121 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Formation | Reconduite à la frontière |
| Avocat requérant | CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 23 août 2024, Mme E A D retenue en zone d'attente, l'hôtel Le Select, représentée par Me Mihidoiri A, demande au tribunal :
1°) de l'admettre au bénéfice de l'aide juridictionnelle ;
2°) d'annuler l'arrêté du 20 août 2024 notifié le 21 août 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer lui a refusé l'admission sur le territoire au titre de l'asile et ordonné son réacheminement vers tout autre pays dans lequel elle serait légalement admissible;
3°) d'enjoindre au ministre de l'autoriser à entrer sur le territoire français et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour sous astreinte de 300 euros par jour de retard à compter de la notification de la décision ;
4°) d'ordonner la communication de l'enregistrement sonore prévu à l'article L. 531-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
5°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1 500 euros au titre des dispositions combinées de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991 sur l'aide juridictionnelle.
Elle soutient que :
- l'arrêté attaqué est entaché d'un vice de forme en l'absence de démonstration de l'existence d'une délégation de compétence au profit de son signataire ;
-il méconnaît les dispositions de l'article L531-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en que l'enregistrement sonore de l'entretien personnel ne lui a pas été communiqué ; et ses déclarations ont fait l'objet d'une mauvaise retranscription ;
-il est entaché d'une erreur de droit et d'une erreur manifeste d'appréciation dès lors qu'il ne prend pas en compte le risque de mariage forcé auquel elle est exposée aux Comores.
Le ministre de l'intérieur n'a pas communiqué de mémoire en défense.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la convention de Genève du 28 juillet 1951 ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- l'arrêté du 31 juillet 2015 relatif aux conditions sécurisées d'accès à l'enregistrement sonore ;
- le code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de Mme Tomi, première conseillère ;
- les observations orales de Me A, avocat, représentant de Mme A D ;
- les réponses aux questions posées à l'audience de Mme A D, assistée de M. F, interprète en langue comorienne qui a prêté serment conformément aux dispositions de l'article L776-23 du code de justice administrative ;
- Le ministre de l'intérieur et des outre-mer n'étant ni présent ni représenté.
La clôture de l'instruction a été prononcée à l'issue de l'audience.
Considérant ce qui suit :
1. Mme A D ressortissante comorienne née le 15 novembre 1997 demande l'annulation de l'arrêté du 20 août 2024, notifié le 21 août 2024 par lequel le ministre de l'intérieur et des outre-mer a rejeté sa demande d'entrée en France au titre de l'asile.
Sur la demande d'admission provisoire au bénéfice de l'aide juridictionnelle :
2. Aux termes de l'article 20 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique : " dans les cas d'urgence() l'admission à l'aide juridictionnelle peut être prononcée () par la juridiction compétente ou son président ". En raison de l'urgence, il y a lieu d'admettre à titre provisoire Mme A D au bénéfice de l'aide juridictionnelle.
Sur les conclusions aux fins d'annulation
3. En premier lieu, par décision du 5 juillet 2024 publiée au journal officiel du 9 juillet 2024, Mme Elise Adevah-Poeuf, maître des requêtes au Conseil d'Etat, directrice de l'asile, au ministère de l'intérieur et des outre- mer a donné délégation à Mme C B, adjointe à la cheffe du département de la coopération et de la dimension extérieure de l'asile à la sous-direction du droit d'asile et de la protection internationale à l'effet de signer, au nom du ministre de l'intérieur, tous actes, arrêtés, décisions, réglementaires ou nominatifs, tous engagements comptables, ordonnances de paiement, de virement et toutes pièces comptables et, d'une manière générale, tous documents, certificats ou courriers dans la limite des attributions qui leur sont confiées. Par suite le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté attaqué doit être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 531-20 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation au livre III du code des relations entre le public et l'administration, lorsque l'entretien personnel a fait l'objet d'une transcription et d'un enregistrement sonore, le demandeur ne peut avoir accès à cet enregistrement qu'après la notification de la décision négative de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides sur la demande d'asile et pour les besoins de l'exercice d'un recours contre cette décision. Cet accès, qui se fait dans des conditions sécurisées définies par arrêté du ministre chargé de l'asile, peut être obtenu auprès de l'office ou, en cas de recours, auprès de la Cour nationale du droit d'asile. Dans le cas d'un recours exercé en application de l'article L. 352-4, cet accès peut également être rendu possible auprès du tribunal administratif () ". Aux termes de l'article 1 de l'arrêté du 31 juillet 2015 pris pour l'application de ces dispositions : " L'étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d'asile a accès à l'enregistrement après la notification du refus d'entrée visée à l'article L. 213-8-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et pour les besoins de l'exercice du recours contre cette décision. ". Aux termes de l'article 3 du même arrêté : " () Lorsque l'office a procédé à l'entretien personnel à distance ou si le demandeur d'asile ou la personne qui a fait l'objet d'une décision de fin de protection est retenu dans un lieu privatif de liberté où l'office ne dispose pas de locaux, l'accès à l'enregistrement a lieu à distance, selon des modalités sécurisées "Aux termes de l'article 5 de ce texte : " Lorsque le tribunal administratif est saisi d'un recours contre une décision de refus d'entrée en France au titre de l'asile en application de l'article L.213-9 du même code, l'office donne accès à l'enregistrement sonore à distance, selon des modalités sécurisées, sur demande du requérant ou du tribunal ".
5. Mme A D a été entendue par l'officier de protection de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides (OFPRA) le 18 août 2024. Cet entretien a fait l'objet d'un enregistrement sonore dont la communication a été demandée par le conseil de Mme A D comme en atteste le message électronique en date du 21 août 2024 produit. D'une part, il résulte du message adressé en réponse par les services de l'OFPRA le même jour que la communication de cet enregistrement sonore lui a été effectivement proposée, par voie téléphonique. D'autre part, en se bornant à demander la communication de cet enregistrement sonore sans préciser en quoi le rapport écrit produit au dossier ne serait pas fidèle aux propos tenus, Mme A D n'apporte aucun élément permettant de considérer que l'entretien est entaché d'irrégularité. Par ailleurs, le juge administratif, pour vérifier le caractère manifestement infondé de la demande de la requérante, n'a pas à se livrer à un contrôle minutieux de l'exactitude des propos traduits et retranscrits par rapport à la version sonore, ni à entrer dans le détail d'une comparaison littérale entre la transcription écrite et l'enregistrement, et ne saurait être tenu, en l'absence d'élément sérieux, d'exiger la production de l'enregistrement sonore par l'OFPRA. Il s'ensuit que les conclusions tendant à ce qu'il soit ordonné de lui communiquer l'enregistrement sonore de l'entretien avec l'agent de l'OFPRA doivent être rejetées.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dispose : " La décision de refuser l'entrée en France à un étranger qui se présente à la frontière et demande à bénéficier du droit d'asile ne peut être prise que dans les cas suivants : / () / 3° La demande d'asile est manifestement infondée. / Constitue une demande d'asile manifestement infondée une demande qui, au regard des déclarations faites par l'étranger et des documents le cas échéant produits, est manifestement dénuée de pertinence au regard des conditions d'octroi de l'asile ou manifestement dépourvue de toute crédibilité en ce qui concerne le risque de persécutions ou d'atteintes graves. ". L'article L. 352-2 de ce même code prévoit que : " Sauf dans le cas où l'examen de la demande d'asile relève de la compétence d'un autre Etat, la décision de refus d'entrée ne peut être prise qu'après consultation de l'Office français de protection des réfugiés et apatrides, qui rend son avis dans un délai fixé par voie réglementaire et dans le respect des garanties procédurales prévues au titre III du livre V. L'office tient compte de la vulnérabilité du demandeur d'asile. L'avocat ou le représentant d'une des associations mentionnées au huitième alinéa de l'article L. 531-15, désigné par l'étranger, est autorisé à pénétrer dans la zone d'attente pour l'accompagner à son entretien dans les conditions prévues au même article / Sauf si l'accès de l'étranger au territoire français constitue une menace grave pour l'ordre public, l'avis de l'office, s'il est favorable à l'entrée en France de l'intéressé au titre de l'asile, lie le ministre chargé de l'immigration ".
7. Le droit constitutionnel d'asile, qui a le caractère d'une liberté fondamentale, a pour corollaire le droit de solliciter le statut de réfugié. Ce droit implique que l'étranger qui sollicite la reconnaissance de la qualité de réfugié soit en principe autorisé à demeurer sur le territoire jusqu'à ce qu'il ait été statué sur sa demande. Toutefois, le ministre chargé de l'immigration peut, sur le fondement des dispositions de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, rejeter la demande d'asile d'un étranger se présentant aux frontières du territoire national lorsque celle-ci présente un caractère manifestement infondé.
8. Il ressort des pièces du dossier, et notamment des déclarations de Mme A D telles qu'elles ont été consignées dans le compte-rendu d'entretien avec le représentant de l'OFPRA et complétées à l'audience, qu'étant originaire des Comores, elle a fait l'objet lorsqu'elle était âgée de 14 ans d'un projet de mariage imposé par son oncle avec un homme âgé, qu'elle aurait cependant réussi à convaincre cet oncle de poursuivre sa scolarité jusqu'en 2017, date à laquelle elle aurait quitté les Comores pour partir au Sénégal après l'obtention de son baccalauréat, où elle aurait suivi des études de tourisme à partir de 2017, soit deux ans après avoir entamé une relation amoureuse avec un garçon d'un autre village réprouvée par sa famille. Outre qu'elle ne donne pas de précision concernant les circonstances de sa " fuite " au Sénégal qu'elle aurait gagné avec l'aide de l'ami d'un cousin résidant en France ni sur les conditions de financement de ce voyage, elle se borne pour décrire ses conditions de vie dans ce pays à faire état à l'audience d'une activité de commerce de marchandises qu'elle aurait développée avec Dubai, sans autre précision et d'une activité dans des restaurants, suffisantes pour lui permettre de payer le loyer d'un appartement étudiant qu'elle dit avoir partagé avec deux autres co-locataires. Si elle confirme être revenue aux Comores au cours de l'année 2022, et en être à nouveau repartie au bout d'une semaine avec l'aide d'un tiers en raison de la persistance du projet d'un mariage imposé par son oncle, mais avec un autre homme, au sujet duquel elle n'apporte pas d'indication, si ce n'est qu'il s'agit d'une personne également âgée, elle n'est pas capable d'expliquer comment ce second projet de mariage aurait été mis en œuvre en si peu de temps. De même, elle n'apporte pas d'élément concret et circonstancié concernant le risque actuel de persécutions auquel elle serait exposée en retournant aux Comores, du fait de son refus de consentir, onze ans après le projet initial, à un nouveau mariage non souhaité, alors qu'elle est aujourd'hui âgée de 27 ans et donc majeure. Dans ces conditions, le ministre de l'intérieur a pu, sans commettre d'erreur de droit ni d'erreur d'appréciation de la situation personnelle de Mme A D au regard notamment du risque dont elle fait état, considérer que la demande de l'intéressée d'entrer sur le territoire français était manifestement infondée. Il s'ensuit que le ministre de l'intérieur a fait une exacte application des dispositions de l'article L. 352-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile en refusant à Mme A D l'entrée en France au titre de l'asile.
9. En quatrième lieu, en l'absence d'indices sérieux faisant craindre qu'elle serait exposée à un risque d'actes de persécution en raison de sa volonté de se soustraire à un mariage imposé, Mme A D ne peut utilement se réclamer de l'appartenance à un " certain groupe social ", ayant une identité propre au sens des stipulations de l'article premier A-2 de la convention de Genève. Par suite ce moyen doit être écarté.
10. Il résulte de tout ce qui précède que Mme A D n'est pas fondée à demander l'annulation de l'arrêté du ministre de l'intérieur et des outre-mer du 20 août 2024. Par voie de conséquence, les conclusions à fin d'annulation et d'injonction doivent être rejetées. Il y a lieu de rejeter également les conclusions présentées au titre des frais du litige.
D E C I D E :
Article 1er : L'aide juridictionnelle provisoire est accordée à Mme A D.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme A D et au ministre l'intérieur et des outre-mer.
Copie en sera transmise au préfet de La Réunion.
Lu en audience publique le 26 août 2024.
La magistrate désignée,
N. TOMILe greffier,
D.CAZANOVE
La République mande et ordonne au ministre de l'intérieur et des outre-mer en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
P/La greffière en chef,
La greffière,
S. BALOUKJY
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