jeudi 22 décembre 2022
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2100064 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 1ère Chambre |
| Avocat requérant | CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête enregistrée le 19 janvier 2021, Mme F E, représentée par Me Balima, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 17 juillet 2020 par lequel le préfet de la Guyane a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;
2°) d'enjoindre au préfet, sous astreinte de 50 euros par jour de retard dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " l'autorisant à travailler, subsidiairement de réexaminer sa demande et de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour et de travail ;
3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 2.000 euros au titre des articles L.761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique.
Mme E soutient que :
- l'arrêté dans son ensemble est entaché d'incompétence ; le refus de séjour, la mesure d'éloignement et la décision fixant le pays de renvoi sont insuffisamment motivés ;
- le préfet a commis des erreurs de fait ; il a méconnu les stipulations des articles 8 de la convention européenne des droits de l'homme et des libertés fondamentales, 3-1, 9-1 et 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ainsi que les dispositions des articles L.313-11 7°, L.313-11 11° et L.313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
Le préfet de la Guyane, à qui la requête a été communiquée le 22 janvier 2021, n'a pas produit d'observations.
Vu les autres pièces du dossier ;
Vu :
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience, en application de l'article R.732-1-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Le rapport de Mme A a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.
Considérant ce qui suit :
1. Mme E, ressortissante haïtienne, conteste l'arrêté du 17 juillet 2020 par lequel le préfet de la Guyane a refusé de l'admettre au séjour, lui a fait obligation de quitter le territoire français dans un délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi.
Sur la légalité externe :
2. L'arrêté en cause a été signé par M. D, chef du bureau de l'éloignement et du contentieux, qui disposait, en vertu de l'article 2 de l'arrêté n° R03-2020-03-18-002 du 18 mars 2020 régulièrement publié, d'une subdélégation de M. B, directeur général de la sécurité, de la règlementation et des contrôles, en cas d'absence ou d'empêchement de M. C, à l'effet de signer les décisions relevant du bureau de l'éloignement et du contentieux. Il n'est pas établi que M. C n'aurait pas été absent ou empêché et M. B bénéficiait d'une délégation du préfet de la Guyane prévue par l'article 1er de l'arrêté n° R03-2020-02-27-003 du 27 février 2020, dont l'article 4 vise notamment les refus de séjour et les mesures d'éloignement. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire manque en fait.
3. Pour refuser d'admettre Mme E au séjour, le préfet a reproduit les dispositions alors en vigueur de l'article L.313-11 11° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, visé l'avis émis le 2 septembre 2019 par le collège de médecins de l'Office Français de l'Immigration et de l'Intégration (OFII), puis mentionné la possibilité pour l'intéressée de bénéficier d'un traitement approprié dans son pays d'origine et de voyager sans risques. Cette motivation est conforme aux prescriptions des articles L.211-2 et L.211-5 du code des relations entre le public et l'administration. L'argumentation développée à l'appui du moyen tiré du défaut de motivation de la mesure d'éloignement, qui concerne le défaut de motivation en fait, du refus de séjour ne peut qu'être écartée. En revanche, le préfet n'a pas précisé le fondement légal de la décision distincte fixant le pays de renvoi. Il a ainsi insuffisamment motivé cette décision, qu'il y a lieu, par suite, d'annuler.
Sur la légalité interne du refus de séjour et de la mesure d'éloignement :
4. Il ne ressort ni des mentions de l'arrêté contesté, ni des autres pièces du dossier que le préfet se serait fondé sur des faits matériellement inexacts.
5. Le 11° de l'article L.313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, désormais repris à l'article L.425-9, prévoit la délivrance de plein droit de la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" à l'étranger résidant habituellement en France " si son état de santé nécessite une prise en charge médicale dont le défaut pourrait avoir pour lui des conséquences d'une exceptionnelle gravité et si, eu égard à l'offre de soins et aux caractéristiques du système de santé dans le pays dont il est originaire, il ne pourrait pas y bénéficier effectivement d'un traitement approprié. ". Mme E n'apporte aucun élément permettant de remettre en cause l'avis émis le 2 septembre 2019 par le collège des médecins de l'OFII, qui a relevé qu'elle pouvait bénéficier d'un traitement approprié en Haïti.
6. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique et au bien-être économique du pays ()". En vertu des dispositions alors en vigueur du 7° de l'article L.313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, la carte de séjour temporaire portant la mention "vie privée et familiale" est délivrée de plein droit à l'étranger dont les liens personnels et familiaux en France, appréciés notamment au regard de leur intensité, de leur ancienneté et de leur stabilité, des conditions d'existence de l'intéressé, de son insertion dans la société française ainsi que de la nature de ses liens avec la famille restée dans le pays d'origine, sont tels que le refus d'autoriser son séjour porterait à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée au regard des motifs du refus. Née le 22 mai 1979, entrée en France en septembre 2016, Mme E invoque la présence en Guyane de sa fille née en 2018, reconnue par un ressortissant haïtien, mais n'apporte aucun élément sur le droit au séjour de ce dernier. Elle fait état, sans autres précisions sur les liens de filiation, de la présence de plusieurs membres de sa famille, dont certains de nationalité française. Toutefois, son enfant aîné réside hors de France et elle n'allègue pas être dépourvue de toute attache dans son pays d'origine, où elle a vécu jusqu'à l'âge de de trente-sept ans. Dans ces conditions, rien ne s'oppose à la poursuite de la vie familiale de Mme E hors de France. Le préfet n'a pas porté une atteinte excessive à son droit à la vie privée et familiale garanti par les stipulations précitées de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'a pas fait une inexacte application des dispositions du 7° de l'article L.313-11 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile.
7. Compte tenu de la possibilité de reconstituer la cellule familiale hors de France, le préfet n'a pas porté atteinte à l'intérêt supérieur de la fille de Mme E. Les moyens tirés de la méconnaissance des stipulations des articles 3-1 et 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant et 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, qui n'est d'ailleurs opérant qu'à l'encontre de la mesure d'éloignement, ne peuvent donc qu'être écartés. Les stipulations de l'article 9 de la convention internationale des droits de l'enfant, qui créent seulement des obligations entre Etats, ne peuvent être utilement invoquées. La fille de Mme E pouvant poursuivre sa scolarité hors de France, aucune atteinte au principe d'égal accès à l'instruction, à la formation professionnelle et à la culture garanti par le treizième alinéa du Préambule de la Constitution de 1946, auquel se réfère celui de la Constitution de 1958 n'est caractérisée.
8. Enfin, les dispositions alors en vigueur de l'article L.313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile relatives à l'admission exceptionnelle au séjour, entrées en vigueur le 1er mai 2021, ne peuvent être utilement invoquées ni à l'encontre du refus de séjour, dès lors que le préfet, qui n'y était pas tenu, ne s'est pas prononcé sur ce fondement, ni à l'encontre de la mesure d'éloignement, dès lors que ce texte ne prévoit pas l'attribution d'un titre de séjour de plein droit.
9. Il résulte de tout ce qui précède que Mme E est seulement fondée à demander l'annulation de l'arrêté du 17 juillet 2020 en tant que, par son article 3, il fixe le pays de renvoi.
10. Le présent jugement n'impliquant, sur le fondement des articles L.911-1 et L.911-2 du code de justice administrative, ni la délivrance d'un titre de séjour à Mme E, ni même le réexamen de sa situation, les conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.
11. L'Etat n'étant pas la partie perdante pour l'essentiel, les conclusions présentées au titre des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique et L.761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté pris le 17 juillet 2020 par le préfet de la Guyane à l'encontre de Mme E est annulé en tant que, par son article 3, il fixe le pays de renvoi.
Article 2 : Le surplus des conclusions de la requête de Mme E est rejeté.
Article 3 : Le présent jugement sera notifié à Mme F E et au préfet de la Guyane.
Une copie en sera adressée au ministre de l'intérieur et de l'outre-mer.
Délibéré après l'audience du 8 décembre 2022, à laquelle siégeaient :
M. Martin, président,
Mme Lacau, première conseillère,
M. Bernabeu, conseiller.
Rendu public par mise à disposition au greffe le 22 décembre 2022.
La rapporteure,
Signé
M.T. A Le président,
Signé
L. MARTINLe greffier,
Signé
J. LEBOURG
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière en Cheffe,
Ou par délégation la greffière,
Signé
S. MERCIER
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