jeudi 2 février 2023
| Juridiction | Tribunal Administratif de la Guyane |
| Section | Tribunal Administratif de la Guyane |
| N° Dossier | TA106-2100106 |
| Type | Décision |
| Recours | Excès de pouvoir |
| Publication | D |
| Formation | 1ère Chambre |
| Avocat requérant | CENTAURE AVOCATS |
Vu la procédure suivante :
Par une requête, enregistrée le 27 janvier 2021, M. C D, représenté par Me Tshefu, demande au tribunal :
1°) d'annuler l'arrêté du 18 juin 2020 par lequel le préfet de la Guyane lui a refusé le séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 90 jours et a fixé le pays de renvoi ;
2°) d'enjoindre au préfet de la Guyane, à titre principal, de lui délivrer une carte temporaire de séjour portant la mention " vie privée et familiale " valant autorisation de travail dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;
3°) d'enjoindre au préfet de la Guyane, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation dans un délai de 15 jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard et de lui remettre, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour valant autorisation de travail ;
4°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
Il soutient que :
- le signataire de l'arrêté contesté ne justifie pas de sa compétence ;
- l'arrêté litigieux est insuffisamment motivé ;
- le préfet de la Guyane n'a plus qualité à intervenir en qualité de préfet de la région Guyane pour prendre de telles décisions ;
- il est entaché d'erreur de droit au regard du droit au respect de la vie privée et familiale et d'erreur de fait ;
- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;
- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions des articles L. 313-11, 7° et L. 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- elle méconnaît les stipulations des articles 3-1, 9-1 et 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ainsi que celles de l'article 24 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- elle méconnaît le préambule de la Constitution.
Par un mémoire en défense, enregistré le 29 avril 2021, le préfet de la Guyane, représenté par la SELARL Centaure Avocat, conclut au rejet de la requête.
Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête ne sont fondés.
Vu les autres pièces du dossier.
Vu :
- la Constitution, et notamment son préambule ;
- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;
- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;
- la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;
- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;
- le code des relations entre le public et l'administration ;
- le code de justice administrative.
Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.
Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.
Ont été entendus au cours de l'audience publique :
- le rapport de M. E ;
- et les observations de Me Briolin, représentant le préfet de la Guyane, M. D n'étant ni présent ni représenté.
Considérant ce qui suit :
1. M. D, ressortissant haïtien né en 1981, a sollicité le 27 mai 2019 le renouvellement de son titre de séjour, sur le fondement de l'article L. 313-11, 11° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 18 juin 2020, le préfet de la Guyane lui a refusé le séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans un délai de 90 jours et a fixé le pays de renvoi. Par la présente requête, M. D demande l'annulation de cet arrêté.
Sur les conclusions à fin d'annulation :
En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :
2. En premier lieu, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. En l'espèce, par un arrêté n° R03-2020-02-27-003 du 27 février 2020, le préfet de la Guyane a donné délégation à M. A, directeur général de la sécurité, de la réglementation et des contrôles, à l'effet de signer les décisions prévues sous la rubrique intitulée " en matière d'éloignement et de contentieux ", et notamment les arrêtés portant obligation de quitter le territoire français avec et sans délai, les refus de séjour et les interdictions de retour sur le territoire français. Par un arrêté n° R03-2020-03-18-002 du 18 mars 2020, publié le 19 mars suivant au recueil des actes administratifs de l'Etat n° R03-2020-056, M. B, chef du bureau de l'éloignement et du contentieux, a reçu une subdélégation de signature de la part de M. A pour l'ensemble des décisions relevant de la rubrique précitée. Par suite, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de l'arrêté contesté manque en fait et doit être écarté.
3. Le préfet de la Guyane tient de sa qualité de représentant de l'Etat en Guyane et des dispositions du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile sa compétence notamment pour les mesures relatives au séjour des étrangers sur le territoire français. Ainsi, le moyen tiré du défaut de qualité du préfet pour prendre un tel acte ne peut qu'être écarté.
4. En deuxième lieu, aux termes de l'article L. 211-2 du code des relations entre le public et l'administration : " Les personnes physiques ou morales ont le droit d'être informées sans délai des motifs des décisions administratives individuelles défavorables qui les concernent. A cet effet, doivent être motivées les décisions qui : / 1° Restreignent l'exercice des libertés publiques ou, de manière générale, constituent une mesure de police [] ". Aux termes de l'article L. 211-5 du même code : " La motivation exigée par le présent chapitre doit être écrite et comporter l'énoncé des considérations de droit et de fait qui constituent le fondement de la décision ".
5. Il ressort de la lecture de l'arrêté attaqué que celui-ci vise notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, le code des relations entre le public et l'administration et cite l'article L. 313-11, 11° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application. La décision portant refus de titre de séjour est donc suffisamment motivée en droit. Le préfet indique ensuite que l'état de santé de M. D ne devrait pas entraîner de conséquences d'une exceptionnelle gravité et peut lui permettre de voyager sans risque vers son pays d'origine. En outre, le préfet relève que, malgré une invitation à constituer une demande en ce sens, l'intéressé n'a pas formé une demande de titre de séjour au titre de sa vie privée et familiale, dont il n'a pas établi l'existence. Par suite, la décision portant refus de titre de séjour comporte les considérations de fait qui en constituent le fondement.
6. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.
7. M. D soutient que l'arrêté litigieux porte atteinte à son droit au respect de la vie privée et familiale dès lors que, résidant chez la mère de sa fille, il a la charge de tous ses enfants et justifie d'une activité professionnelle en France. Néanmoins, M. D ne justifie pas, par les pièces qu'il produit, résider chez Mme F, ressortissante haïtienne en situation régulière sur le territoire français à la date de l'arrêté litigieux. De sorte qu'il n'établit pas vivre avec l'enfant qu'il a eu avec Mme F. En outre, si M. D soutient que l'un de ses enfants aurait la nationalité française, il n'en apporte pas la preuve, tout comme il ne démontre pas contribuer à l'entretien et à l'éducation de ses enfants. Il s'ensuit que l'intéressé ne justifie pas de l'existence de liens privés et familiaux intenses, stables et anciens sur le territoire français. Enfin, si M. D établit avoir travaillé en tant qu'ouvrier carreleur du 1er juin 2018 au 30 juin 2019 et en tant qu'ouvrier compagnon du 2 mars 2020 jusqu'au mois de décembre 2020, ces éléments ne permettent toutefois pas, à eux seuls, de justifier d'une insertion au sein de la société française. Dans ces conditions, l'arrêté litigieux, en tant qu'il lui refuse de séjour, n'a pas porté à son droit au respect de la vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels cet arrêté a été pris. Il n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et n'est pas entaché d'une erreur de droit.
8. En dernier lieu, M. D n'apporte pas les précisions nécessaires permettant d'apprécier le bien-fondé du moyen d'erreur de fait soulevé.
9. Il résulte de ce qui précède que M. D n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté litigieux en tant qu'il lui refuse le séjour.
En ce qui concerne les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant le délai de départ et le pays de renvoi :
S'agissant du moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision portant obligation de quitter le territoire français, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête :
10. Il ressort de la lecture de l'arrêté litigieux que le préfet de la Guyane ne vise pas les dispositions du I de l'article L. 511-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, qui énoncent les cas dans lesquels une obligation de quitter le territoire français peut être pris à l'encontre d'un étranger. Par suite, l'arrêté litigieux, en tant qu'il oblige M. D à quitter le territoire français, ne comporte pas les considérations de droit qui en constituent le fondement.
11. Il résulte de ce qui précède que M. D est fondé à soutenir que la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une insuffisance de motivation et, partant, à en demander l'annulation pour ce motif.
12. Par voie de conséquence, il y aussi lieu de faire droit aux conclusions tendant à l'annulation des décisions fixant le délai de départ volontaire et le pays de renvoi.
Sur les conclusions à fin d'injonction :
13. Eu égard aux motifs de rejet des conclusions de M. D tendant à l'annulation de l'arrêté litigieux en tant qu'il lui refuse le séjour, le présent jugement n'implique pas qu'il soit enjoint au préfet de la Guyane de lui délivrer une carte temporaire de séjour ou de réexaminer sa situation. Par suite, il y a lieu de rejeter les conclusions présentées à fin d'injonction.
Sur les frais du litige :
14. Dans les circonstances de l'espèce, il y a lieu de mettre à la charge de l'Etat le versement d'une somme de 750 euros à M. D, au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.
D E C I D E :
Article 1er : L'arrêté du 18 juin 2020 est annulé en tant qu'il porte obligation de quitter le territoire français, fixe le délai de départ volontaire et le pays de renvoi.
Article 2 : L'Etat versera à M. D la somme de 750 euros au titre des dispositions de l'article L. 761- 1du code de justice administrative.
Article 3 : Le surplus des conclusions de la requête est rejeté.
Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. C D et au préfet de la Guyane.
Délibéré après l'audience du 12 janvier 2023, à laquelle siégeaient :
M. Martin, président,
Mme Lacau, première conseillère,
M. Bernabeu, conseiller,
Rendu public par mise à disposition au greffe le 2 février 2023.
Le rapporteur,
Signé
S. E
Le président,
Signé
L. MARTIN Le greffier,
Signé
M.-Y. METELLUS
La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.
Pour expédition conforme,
La greffière en Cheffe,
Ou par délégation la greffière,
Signé
S. MERCIER
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