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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2101308

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2101308

jeudi 6 juillet 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2101308
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête et un mémoire complémentaire, enregistrés les 2 et 18 octobre 2021, M. B A, représenté par Me Palcy, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 3 août 2021 par lequel le préfet de la Guyane l'a obligé à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de renvoi et lui a interdit le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guyane, à titre principal, de lui délivrer une carte temporaire de séjour, dans un délai d'un mois à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 100 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre au préfet de la Guyane, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et de lui délivrer, dans l'attente, une autorisation provisoire de séjour ;

4°) de mettre à la charge de l'État le versement d'une somme de 2 000 euros au titre des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- le signataire de l'arrêté litigieux ne justifie pas de sa compétence ;

- l'arrêté litigieux est insuffisamment motivé ;

- il est entaché d'erreur de fait, dès lors qu'il n'est pas célibataire et père d'un enfant ;

- il méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions ;

- il est entaché d'une erreur manifeste quant à l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- il méconnaît les stipulations des articles 3-1, 7-1 et 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Par un mémoire en défense, enregistré le 28 mars 2022, le préfet de la Guyane, représenté par Me Tomasi, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative ;

Le président du tribunal a désigné Mme Lacau, première conseillère, pour présider la chambre du tribunal administratif de la Guyane, en application de l'article R. 222-17 du code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

A été entendu au cours de l'audience publique :

- le rapport de M. Bernabeu ;

- M. A et le préfet de la Guyane n'étant ni présents ni représentés.

Considérant ce qui suit :

1. M. A, ressortissant haïtien né en 1985, est selon ses déclarations, entré en France en 2016. A la suite d'un contrôle pour vérification de son droit au séjour le 3 août 2021, le préfet de la Guyane a pris le même jour un arrêté l'obligeant à quitter le territoire français sans délai, fixant le pays de renvoi et lui interdisant le retour sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par la présente requête, M. A demande l'annulation de cet arrêté.

Sur la légalité externe :

2. D'une part, eu égard au caractère réglementaire des arrêtés de délégation de signature, soumis à la formalité de publication, le juge peut, sans méconnaître le principe du caractère contradictoire de la procédure, se fonder sur l'existence de ces arrêtés, alors même que ceux-ci ne sont pas versés au dossier. En l'espèce, par un arrêté n° R03-2021-02-19-006 du 19 février 2021, le préfet de la Guyane a donné délégation à M. C, directeur général de la sécurité, de la réglementation et des contrôles, à l'effet de signer les décisions prévues sous la rubrique intitulée " en matière d'éloignement et de contentieux ", et notamment les arrêtés portant obligation de quitter le territoire français avec et sans délai, les refus de séjour et les interdictions de retour sur le territoire français. Par un arrêté n° R03-2021-02-28-001 du 28 février 2021, publié le 2 mars suivant au recueil des actes administratifs de l'Etat n° R03-2021-047, Mme E, adjointe au chef du bureau de l'éloignement et du contentieux, a reçu une subdélégation de signature de la part de M. C pour l'ensemble des décisions relevant de la rubrique précitée, en cas d'absence ou d'empêchement de M. D. Par suite, et à défaut d'allégations et de tout autre élément tendant à établir que M. D n'était pas absent ou empêché à la date de l'arrêté litigieux, le moyen tiré de l'incompétence de l'auteur de cet arrêté manque en fait et doit être écarté.

3. D'autre part, aux termes de l'article L. 611-1 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " L'autorité administrative peut obliger un étranger à quitter le territoire français lorsqu'il se trouve dans les cas suivants :

1° L'étranger, ne pouvant justifier être entré régulièrement sur le territoire français, s'y est maintenu sans être titulaire d'un titre de séjour en cours de validité ; [] ". Aux termes de l'article L. 613-1 du code précité : " La décision portant obligation de quitter le territoire français est motivée ".

4. L'arrêté attaqué vise notamment la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et cite les dispositions de l'article L. 611-1, 1° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile dont il fait application. Le préfet indique ensuite que M. A, dépourvu de tout titre de séjour, déclare être entré irrégulièrement sur le territoire français en 2016. Il relève que l'intéressé déclare être célibataire, sans enfant et que le reste de sa famille réside dans son pays d'origine. Par suite, la décision portant obligation de quitter le territoire français, qui comporte les considérations de droit et de fait en constituant le fondement, est suffisamment motivée.

5. Aux termes de l'article de l'article L. 612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Par dérogation à l'article L. 612-1, l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire dans les cas suivants : [] 3° Il existe un risque que l'étranger se soustraie à la décision portant obligation de quitter le territoire français dont il fait l'objet ". Aux termes de l'article L. 612-3 du code précité : " Le risque mentionné au 3° de l'article L. 612-2 peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : [] 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français ; ".

6. L'arrêté litigieux se réfère aux dispositions des articles L. 612-2 et L. 612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puis mentionne que l'intéressé, qui ne peut justifier être entré régulièrement sur le territoire français, " refuse de retourner dans son pays d'origine ". Par suite, le préfet de la Guyane a mis à même l'intéressé de connaître les éléments de fait et de comprendre le fondement légal ayant motivé la décision litigieuse.

7. L'arrêté litigieux vise les articles L. 612-12 et L. 721-3 à L. 721-4 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et fait état de la nationalité haïtienne du requérant, permettant ainsi d'identifier Haïti comme pays d'origine et, partant, pays de renvoi. En outre, l'arrêté précise que M. A n'établit pas être exposé à des peines ou des traitements contraires à la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales en cas de retour dans son pays d'origine. Par suite, la décision fixant le pays de renvoi est suffisamment motivée.

8. Aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour ". Aux termes de l'article L. 612-10 du code précité : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français ".

9. L'arrêté litigieux vise les articles 3 et 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ainsi que le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, et notamment ses articles L. 612-6 et L. 612-10. Il indique en outre que M. A déclare être entré irrégulièrement en France le 28 mars 2016. Il relève ensuite que l'intéressé se déclare célibataire, sans enfant et que le reste de sa famille réside dans son pays d'origine. Enfin, il est précisé que M. A a été débouté définitivement du droit d'asile, par le rejet de son recours devant la Cour nationale du droit d'asile notifié le 2 mai 2017. Le préfet de la Guyane a ainsi suffisamment motivé la décision portant interdiction de retour sur le territoire français au regard des critères prévus par l'article L. 612-10.

Sur la légalité interne :

10. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

11. M. A soutient que l'arrêté litigieux porte atteinte à son droit au respect de la vie privée et familiale, dès lors que, présent sur le territoire français depuis le 6 avril 2016, il vit en concubinage avec une ressortissante haïtienne en situation régulière sur le territoire français, avec qui il a eu un enfant en 2017. M. A, qui justifie de sa présence sur le territoire français depuis 2016, notamment par la production de documents administratifs, est le père d'un enfant né en 2017 de sa relation avec Mme F, ressortissante haïtienne titulaire d'une carte de résident valable jusqu'en juillet 2027. Si le requérant produit une attestation de Mme F du 6 août 2021, faisant état de la vie maritale et de sa contribution à l'entretien et à l'éducation de son fils, cette attestation n'est pas suffisamment probante en l'absence de tout autre élément susceptible d'étayer les faits qui y sont mentionnés. M. A, qui vit à Matoury en Guyane, ne vivait pas à la date de l'arrêté litigieux avec la mère de son fils, dont la carte de résident fait état d'une adresse à Charleville-Mézières, commune où a été scolarisé leur fils pour l'année scolaire 2020-2021. En outre, si M. A produit des relevés bancaires pour 2017 et 2016 justifiant de versements de plusieurs centaines d'euros à Mme F, ces versements ne sauraient, à eux seuls et eu égard à leur ancienneté, justifier de sa contribution à l'entretien et à l'éducation de son fils à la date à laquelle le préfet a pris son arrêté. Enfin, il est constant que l'intéressé, sans emploi, n'est pas dépourvu de toute attache dans son pays d'origine, où demeure une partie de sa famille. Dans ces conditions et en l'état des pièces du dossier, l'arrêté litigieux n'a porté à son droit au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée par rapport aux buts en vue desquels il a été pris. Il n'a ainsi pas méconnu les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

12. Pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point précédent, l'arrêté litigieux n'est pas entaché d'une erreur manifeste quant à l'appréciation de ses conséquences sur la situation personnelle de l'intéressé.

13. Aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant : " " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait d'institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale ". L'article 16 de la même convention énonce que : " 1. Nul enfant ne fera l'objet d'immixtions arbitraires ou illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes illégales à son honneur et à sa réputation. 2. L'enfant a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes ". Il résulte de ces stipulations que, dans l'exercice de son pouvoir d'appréciation, l'autorité administrative doit accorder une attention primordiale à l'intérêt supérieur des enfants dans toutes les décisions les concernant.

14. M. A ne justifiant ni entretenir des liens affectifs avec son fils avec lequel il ne vit pas, ni contribuer à son entretien et à son éducation, le préfet de la Guyane n'a pas méconnu les stipulations des articles 3-1 et 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

15. M. A ne saurait utilement invoquer les stipulations de l'article 7-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant qui créent seulement des obligations entre Etats et n'ouvrent pas de droits à leurs ressortissants.

16. Enfin, la circonstance que le préfet de la Guyane a considéré de manière erronée que M. A était sans enfant, n'est, au regard de ce qui a été dit aux points 11 et 14, pas de nature à modifier l'appréciation portée sur son droit au séjour.

17. Il résulte de tout ce qui précède que M. A n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté litigieux. Par voie de conséquence, ses conclusions à fin d'injonction ne peuvent qu'être rejetées.

18. Les dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative font obstacle à ce que soit mise à la charge de l'Etat, qui n'est pas la partie perdante à la présente instance, la somme demandée au titre des frais exposés et non compris dans les dépens.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. B A et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 15 juin 2023, à laquelle siégeaient :

Mme Lacau, première conseillère,

M. Bernabeu, conseiller,

Mme Deleplancque, conseillère,

Rendu public par mise à disposition au greffe le 6 juillet 2023.

Le rapporteur,

Signé

S. BERNABEU

La première conseillère, présidente d'audience,

Signé

M.-T. LACAU La greffière,

Signé

C. PAUILLAC

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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