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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2101462

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2101462

jeudi 30 novembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2101462
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantMARCIGUEY

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 8 novembre 2021, M. A B, représenté par

Me Marciguey, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 20 octobre 2020 par lequel le préfet de la Guyane a refusé de l'admettre au séjour, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guyane, dans un délai de quinze jours à compter du jugement à intervenir, sous astreinte de cinquante euros par jour de retard, à titre principal, de lui délivrer un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale ", ou, à titre subsidiaire, de réexaminer sa situation et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat, au profit de Me Marciguey, la somme de

1 500 euros en application des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991.

Il soutient que :

En ce qui concerne l'ensemble des décisions attaquées :

- le signataire ne justifie pas de sa compétence ;

En ce qui concerne la décision portant refus de séjour :

- elle est entachée d'une insuffisance de motivation ;

- elle méconnaît les dispositions de l'article 313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et les dispositions de l'article 313-11 7° du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

En ce qui concerne la décision portant obligation de quitter le territoire français :

- elle est insuffisamment motivée,

- elle est illégale, par voie d'exception, du fait de l'illégalité de la décision portant refus de titre de séjour ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales et de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste quant à l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

En ce qui concerne la décision fixant le délai de départ volontaire :

- elle est entachée d'un défaut de base légale et d'une erreur de droit ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste quant à l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle.

Par un mémoire en défense, enregistré le 31 octobre 2023, le préfet de la Guyane, représenté par Me Rannou, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens soulevés n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience, en application de l'article R.732-1-1 du code de justice administrative.

A été entendu au cours de l'audience publique le rapport de Mme Schor.

Considérant ce qui suit :

1. M. B, de nationalité haïtienne, né le 20 juin 1981, est, selon ses déclarations, entré en France en 2010. Il a sollicité le 7 janvier 2020 la délivrance d'un titre de séjour sur le fondement des dispositions de l'article L.313-14 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Par un arrêté du 20 octobre 2020, le préfet de la Guyane a rejeté cette demande, l'a obligé à quitter le territoire français dans le délai de trente jours et a fixé le pays de renvoi. Par la présente requête, M. B demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

2. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ". Pour l'application des stipulations précitées, l'étranger qui invoque la protection due à son droit au respect de sa vie privée et familiale en France doit apporter toute justification permettant d'apprécier la réalité et la stabilité de ses liens personnels et familiaux effectifs en France au regard de ceux qu'il a conservés dans son pays d'origine.

3. Il ressort des pièces du dossier que M. B a été lié par un contrat de PACS pendant trois ans, entre 2013 et 2016, en Guyane, à une compatriote. De leur union est née en France le 17 avril 2014 une fille, C. La décision attaquée indique que M. B ne justifie pas de sa présence en France en 2014 et 2018. Toutefois, il ressort des pièces du dossier que c'est M. B qui a déclaré à Cayenne la naissance de sa fille en 2014 et qu'il produit en outre une mise en demeure de janvier 2014 et un avis des sommes à payer de décembre 2014. Dans ces conditions, il établit sa présence en France en 2014. En ce qui concerne l'année 2018, M. B produit son avis d'imposition sur les revenus ainsi que la déclaration de reconnaissance de paternité de son enfant D, né à Cayenne le

4 novembre 2018, que le requérant a faite à Cayenne le 7 novembre 2018. Dans les circonstances de l'espèce, caractérisées par les nombreuses autres pièces produites par

M. B, sa présence en France doit donc être regardée comme établie également en 2018. Par suite, le requérant est fondé à soutenir qu'il réside en France de façon continue et en partie régulière depuis 2010, soit depuis plus de dix ans à la date de la décision attaquée. Par ailleurs, M. B dispose de solides attaches familiales en Guyane, où résident ses deux filles et son fils, ainsi que les deux mères de ces enfants. Il réside avec sa seconde fille et son fils. En ce qui concerne sa première fille, M. B produit notamment copie de mandats cash au titre de l'année 2015 et 2016, copie d'un extrait de compte pour un virement permanent de 100 euros du 9 janvier 2017 à son profit, copie de son carnet de santé et de son certificat de scolarité ainsi que son attestation de couverture maladie universelle. En ce qui concerne sa seconde fille, M. B produit les certificats de scolarité de 2018 à 2021, son carnet de santé, une fiche d'inscription à la restauration scolaires et des factures afférentes ainsi qu'une attestation d'assurance scolaire. Dans ces conditions, le requérant établit la réalité de ses liens affectifs et sa participation effective à l'entretien et à l'éducation de ses deux filles. Par suite, compte-tenu de son entrée sur le territoire français en 2010 et de ses relations avec ses filles, la décision portant refus de séjour français a porté au droit de

M. B au respect de sa vie privée et familiale une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise et M. B est fondé à soutenir que cette décision méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales.

4. Il résulte de tout ce qui précède, et sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens de la requête, que M. B est fondé à demander l'annulation de la décision du 20 octobre 2020 par laquelle le préfet de la Guyane lui a refusé le séjour. Par voie de conséquence, il y a également lieu d'annuler les décisions portant obligation de quitter le territoire français, fixant un délai de départ volontaire ainsi que le pays de destination.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

5. Le présent jugement implique nécessairement, par application des dispositions de l'article L. 911-1 du code de justice administrative, sous réserve de toute modification de fait ou de droit, d'enjoindre au préfet de la Guyane, de délivrer à M. B un titre de séjour temporaire portant la mention " vie privée et familiale " dans un délai qu'il convient de fixer à deux mois à compter de la notification du présent jugement et, dans cette attente, de lui délivrer une autorisation provisoire de séjour. Dans les circonstances de l'espèce, il n'y a pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

6. M. B a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle totale. Par suite, son avocate peut se prévaloir des dispositions combinées des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 alinéa 2 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce et, sous réserve que Me Marciguey, avocate de M. B, renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'État, de mettre à la charge de l'Etat le versement à Me Marciguey de la somme de 900 euros.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 20 octobre 2020 est annulée.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guyane, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, de délivrer à M. B un titre de séjour portant la mention " vie privée et familiale " et de lui remettre, dans l'attente et sous huit jours, une autorisation provisoire de séjour.

Article 3 : L'Etat versera à Me Marciguey la somme de 900 euros en application des dispositions du deuxième alinéa de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve que Me Marciguey renonce à percevoir la somme correspondant à la part contributive de l'Etat.

Article 4 : Le présent jugement sera notifié à M. A B et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 9 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Schor, première conseillère,

Mme Deleplancque, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe 30 novembre 2023.

La rapporteure,

Signé

E. SCHORLe président,

Signé

O. GUISERIXLa greffière,

Signé

C. NICANOR

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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