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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2101572

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2101572

jeudi 25 mai 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2101572
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationC
Formation1ère Chambre
Avocat requérantIBRAHIM FATI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête, un mémoire en réplique et un mémoire récapitulatif, enregistrés le 1er décembre 2021, le 17 juin 2022 et le 11 avril 2023, M. D E et Mme C A, représentés par Me Ibrahim, doivent être regardés comme demandant au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 6 novembre 2021 par laquelle le préfet de la Guyane a implicitement rejeté leur demande tendant à faire respecter les prescriptions de l'arrêté du 29 octobre 2020 par le centre hospitalier de l'ouest guyanais et à user de son pouvoir de sanction à son égard ;

2°) d'enjoindre au préfet de la Guyane de faire respecter les prescriptions de l'arrêté du 29 octobre 2020 par le centre hospitalier de l'ouest guyanais et d'user de son pouvoir de sanction à son égard, sous astreinte de 30 euros par jour de retard à compter de la notification du jugement à intervenir ;

3°) de condamner l'Etat à leur verser la somme globale de 103 000 euros en réparation des préjudices qu'ils estiment avoir subis en raison de la carence commise par le préfet de la Guyane ;

4°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 150 000 euros sur le fondement des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Ils soutiennent que :

- le mémoire en défense du préfet est irrecevable sur le fondement des dispositions de l'article R. 613-3 du code de justice administrative ;

- les mesures prises par le préfet à l'égard du centre hospitalier de l'ouest guyanais apparaissent insuffisantes, il lui appartenait, au titre de sa compétence en matière de police des installations classées pour la protection de l'environnement, de faire usage des autres sanctions prévues par les dispositions de l'article L. 171-8 du code de l'environnement pour contraindre l'exploitant au respect de la réglementation en vigueur ;

- il est nécessaire d'enjoindre au centre hospitalier de l'ouest guyanais de respecter l'article 3 de l'arrêté du 23 janvier 1997 dès lors que les nuisances sonores portent atteinte à leur droit de propriété ;

- le centre hospitalier de l'ouest guyanais continue d'exploiter ses installations malgré la mise en demeure prononcée par le préfet de la Guyane ;

- la carence fautive du préfet de la Guyane, en l'absence de mesures suffisantes pour faire respecter les prescriptions de l'arrêté du 29 octobre 2020 par le centre hospitalier de l'ouest guyanais, qui leur a causé un préjudice direct et certain, est de nature à engager la responsabilité de l'Etat.

Par un mémoire en défense, enregistré le 18 mai 2022, le préfet de la Guyane conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les conclusions indemnitaires de la requête sont irrecevables et que les moyens soulevés par les requérants ne sont pas fondés.

La requête a été communiquée au centre hospitalier de l'ouest guyanais qui n'a pas produit de mémoire.

Par une ordonnance du 23 mars 2023, la clôture de l'instruction a été fixée au 12 avril 2023 à 12 heures 00.

Par des courriers du 4 avril 2023 et du 2 mai 2023, les parties ont été informées, en application des dispositions de l'article R. 611-7 du code de justice administrative, de ce que le jugement à intervenir était susceptible d'être fondé sur des moyens d'ordre public, relevés d'office, tirés de :

- l'irrecevabilité des conclusions aux fins d'annulation et d'injonction de la requête, dépourvues d'objet dès l'origine, dès lors que le préfet de la Guyane a pris les mesures nécessaires à l'exécution de l'arrêté du 29 octobre 2020 en transmettant un procès-verbal d'infraction au procureur de la République le 26 mai 2021 et prononçant une sanction à l'égard du centre hospitalier de l'ouest guyanais sur le fondement de l'article L. 171-8 du code de l'environnement par un arrêté du 21 juin 2021 ;

- l'irrecevabilité des conclusions indemnitaires en raison de l'absence de liaison du contentieux.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- le code de l'environnement ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- l'arrêté ministériel du 23 janvier 1997 relatif à la limitation des bruits émis dans l'environnement par les installations classées pour la protection de l'environnement ;

- le code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Ont été entendus au cours de l'audience publique :

- le rapport de Mme Deleplancque ;

- les conclusions de M. Hégésippe, rapporteur public ;

- les observations de Mme B pour le préfet de la Guyane.

M. E, Mme A et le centre hospitalier de l'ouest guyanais n'étant ni présents ni représents.

Considérant ce qui suit :

1. M. E et Mme A sont propriétaires de la parcelle n°1307, située avenue Paul Castaing à Saint-Laurent-du-Maroni, et jouxtant le centre hospitalier de l'ouest guyanais (CHOG). Le 10 juin 2018, le CHOG a mis en service des installations de production d'eau glacée comportant cinq groupes frigorifiques " Trane " et des groupes électrogènes qui fonctionnent sans interruption et génèrent, selon les requérants, des nuisances sonores. Par un arrêté du 29 octobre 2020, le préfet de la Guyane a mis en demeure le CHOG de respecter, dans un délai de six mois, les dispositions de l'article 3 de l'arrêté du 23 janvier 1997 relatif à la limitation des bruits émis dans l'environnement par les installations classées pour la protection de l'environnement. Par un courrier du 1er septembre 2021, réceptionné le 6 septembre 2021 par les services de la préfecture, les requérants ont demandé au préfet de la Guyane d'intervenir pour faire respecter les prescriptions de l'arrêté du 29 octobre 2020 et de faire application de son pouvoir de sanction à l'égard du CHOG en raison des infractions constatées. Le préfet de la Guyane n'ayant pas répondu à leur demande, une décision implicite de rejet est née le 6 novembre 2021. Par la présente requête, M. E et Mme A demandent au tribunal d'annuler la décision implicite du 6 novembre 2021 et de condamner le préfet de la Guyane à leur verser respectivement la somme de 103 000 euros en réparation des dommages qu'ils estiment avoir subis.

Sur la recevabilité du mémoire en défense :

2. Aux termes de l'article R. 611-1 du code de justice administrative : " La requête et les mémoires, ainsi que les pièces produites par les parties, sont déposés ou adressés au greffe. / La requête, le mémoire complémentaire annoncé dans la requête et le premier mémoire de chaque défendeur sont communiqués aux parties avec les pièces jointes dans les conditions prévues aux articles R. 611-2 à R. 611. / Les répliques, autres mémoires et pièces sont communiqués s'ils contiennent des éléments nouveaux ". L'article R. 613-2 du même code dispose : " Si le président de la formation de jugement n'a pas pris une ordonnance de clôture, l'instruction est close trois jours francs avant la date de l'audience indiquée dans l'avis d'audience prévu à l'article R. 711-2. Cet avis le mentionne. () ". Selon l'article R. 613-3 du même code : " Les mémoires produits après la clôture de l'instruction ne donnent pas lieu à communication, sauf réouverture de l'instruction. ". Aux termes de l'article R. 613-4 du même code : " Le président de la formation de jugement peut rouvrir l'instruction par une décision qui n'est pas motivée et ne peut faire l'objet d'aucun recours. Cette décision est notifiée dans les mêmes formes que l'ordonnance de clôture. / La réouverture de l'instruction peut également résulter d'un jugement ou d'une mesure d'investigation ordonnant un supplément d'instruction. / Les mémoires qui auraient été produits pendant la période comprise entre la clôture et la réouverture de l'instruction sont communiqués aux parties. ". Il résulte de ces dispositions que, lorsqu'il décide de verser au contradictoire après la clôture de l'instruction un mémoire qui a été produit par les parties avant ou après celle-ci, le président de la formation de jugement du tribunal administratif doit être regardé comme ayant rouvert l'instruction.

3. En l'espèce, le premier mémoire en défense a été produit par le préfet de la Guyane le 18 mai 2022, soit postérieurement à la clôture de l'instruction intervenue le 13 mai 2022, et a été communiqué le même jour aux requérants et au centre hospitalier de l'ouest guyanais. La communication du mémoire en défense a donc eu pour effet de rouvrir l'instruction. Par suite, le mémoire en défense produit par le préfet de la Guyane n'est pas, contrairement à ce que soutiennent les requérants, irrecevable.

Sur les conclusions à fin d'annulation de la requête :

4. Aux termes de l'article 3 de l'arrêté du 23 janvier 1997 relatif à la limitation des bruits émis dans l'environnement par les installations classées pour la protection de l'environnement : " L'installation est construite, équipée et exploitée de façon que son fonctionnement ne puisse être à l'origine de bruits transmis par voie aérienne ou solidienne susceptibles de compromettre la santé ou la sécurité du voisinage ou de constituer une nuisance pour celui-ci. Les émissions sonores ne doivent pas engendrer une émergence supérieure aux valeurs admissibles fixées dans le tableau ci-après, dans les zones où celle-ci est réglementée : () - Pour un niveau de bruit ambiant existant dans les zones à émergence réglementée incluant le bruit de l'établissement supérieur à 45 dB(A) : émergence admissible pour la période allant de 7 h à 22 h sauf dimanches et jours fériés : 5 dB (A) ; émergence admissible pour la période allant de 22 h à 7 h ainsi que les dimanches et jours fériés : 3 dB (A). L'arrêté préfectoral d'autorisation fixe, pour chacune des périodes de la journée (diurne et nocturne), les niveaux de bruit à ne pas dépasser en limites de propriété de l'établissement, déterminés de manière à assurer le respect des valeurs d'émergence admissibles. Les valeurs fixées par l'arrêté d'autorisation ne peuvent excéder 70 dB (A) pour la période de jour et 60 db (A) pour la période de nuit, sauf si le bruit résiduel pour la période considérée est supérieur à cette limite. () ".

5. Aux termes des dispositions de l'article L. 171-8 du code de l'environnement : " I.-Indépendamment des poursuites pénales qui peuvent être exercées, en cas d'inobservation des prescriptions applicables en vertu du présent code aux installations, ouvrages, travaux, aménagements, opérations, objets, dispositifs et activités, l'autorité administrative compétente met en demeure la personne à laquelle incombe l'obligation d'y satisfaire dans un délai qu'elle détermine. En cas d'urgence, elle fixe, par le même acte ou par un acte distinct, les mesures nécessaires pour prévenir les dangers graves et imminents pour la santé, la sécurité publique ou l'environnement. II.-Si, à l'expiration du délai imparti, il n'a pas été déféré à la mise en demeure, aux mesures d'urgence mentionnées à la dernière phrase du I du présent article ou aux mesures ordonnées sur le fondement du II de l'article L. 171-7, l'autorité administrative compétente peut arrêter une ou plusieurs des sanctions administratives suivantes : 1° Obliger la personne mise en demeure à consigner entre les mains d'un comptable public avant une date déterminée par l'autorité administrative une somme correspondant au montant des travaux ou opérations à réaliser. / Cette somme bénéficie d'un privilège de même rang que celui prévu à l'article 1920 du code général des impôts. Il est procédé à son recouvrement comme en matière de créances de l'Etat étrangères à l'impôt et au domaine. / L'opposition à l'état exécutoire pris en application d'une mesure de consignation ordonnée par l'autorité administrative devant le juge administratif n'a pas de caractère suspensif ; 2° Faire procéder d'office, en lieu et place de la personne mise en demeure et à ses frais, à l'exécution des mesures prescrites. Les sommes consignées en application du 1° du présent II sont utilisées pour régler les dépenses ainsi engagées ; 3° Suspendre le fonctionnement des installations ou ouvrages, l'utilisation des objets et dispositifs, la réalisation des travaux, des opérations ou des aménagements ou l'exercice des activités jusqu'à l'exécution complète des conditions imposées et prendre les mesures conservatoires nécessaires, aux frais de la personne mise en demeure ; 4° Ordonner le paiement d'une amende administrative au plus égale à 15 000 €, recouvrée comme en matière de créances de l'Etat étrangères à l'impôt et au domaine, et une astreinte journalière au plus égale à 1 500 € applicable à partir de la notification de la décision la fixant et jusqu'à satisfaction de la mise en demeure ou de la mesure ordonnée. Les deuxième et dernier alinéas du même 1° s'appliquent à l'astreinte. Les amendes et les astreintes sont proportionnées à la gravité des manquements constatés et tiennent compte notamment de l'importance du trouble causé à l'environnement. L'amende ne peut être prononcée au-delà d'un délai de trois ans à compter de la constatation des manquements. Les mesures mentionnées aux 1° à 4° du présent II sont prises après avoir communiqué à l'intéressé les éléments susceptibles de fonder les mesures et l'avoir informé de la possibilité de présenter ses observations dans un délai déterminé. L'autorité administrative compétente peut procéder à la publication de l'acte arrêtant ces sanctions, sur le site internet des services de l'Etat dans le département, pendant une durée comprise entre deux mois et cinq ans. Elle informe préalablement la personne sanctionnée de la mesure de publication envisagée, lors de la procédure contradictoire prévue à l'avant-dernier alinéa du présent II. ".

6. Il résulte de ces dispositions que si l'autorité administrative compétente en matière de police des installations classées pour la protection de l'environnement est tenue de procéder à une mise en demeure de l'exploitant afin de faire respecter les dispositions pertinentes du code de l'environnement qui s'appliquent à son installation, elle dispose toutefois d'une marge d'appréciation dans le choix des sanctions en cas de non-exécution de sa mise en demeure et n'est donc pas tenue d'user des pouvoirs conférés par le II de l'article L. 171-8 du code de l'environnement. La responsabilité de l'État peut néanmoins être engagée en cas de faute de l'autorité administrative dans l'appréciation de la marge de manœuvre dont elle dispose, notamment en cas de carence fautive.

7. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que l'inspecteur des installations classées a rendu un rapport le 26 mai 2021 attestant de l'absence de démarches entreprises par le CHOG afin de respecter les mesures prescrites par le préfet de la Guyane. Aux termes de ce même rapport, l'inspecteur retient qu'il apparaît nécessaire de prendre des mesures coercitives et propose au préfet de rendre l'exploitant redevable d'une astreinte journalière d'un montant de 30 euros. Le 21 juin 2021, le préfet de la Guyane a pris, conformément à ce rapport, un arrêté rendant redevable le CHOG, sur le fondement des dispositions du 4° du II de l'article L. 171-8 du code de l'environnement, d'une astreinte de 30 euros par jour de retard jusqu'à satisfaction des prescriptions de l'arrêté du 29 octobre 2020. Ainsi, et contrairement à ce que soutiennent les requérants, le préfet a mis en œuvre les pouvoirs de police qu'il détient sur le fondement des dispositions précitées du code de l'environnement. Enfin, si M. E et Mme A soutiennent qu'une telle sanction était insuffisante pour contraindre le CHOG à limiter les nuisances sonores, ils n'apportent toutefois aucune précision sur le choix d'une autre sanction plus pertinente alors que l'inspecteur des installations classées précise, aux termes de son rapport, que l'astreinte demeure la sanction la plus adéquate en raison de la difficulté de suspendre le fonctionnement de l'établissement hospitalier ou de mettre en place une consignation. Par conséquent, les requérants ne sont pas fondés à soutenir qu'en s'abstenant de prononcer une autre sanction, le préfet de la Guyane aurait refusé d'user de ses pouvoirs de police en méconnaissance des dispositions du II de l'article L. 171-8 du code de l'environnement.

8. Par suite, les conclusions tendant à l'annulation de la décision implicite du préfet de la Guyane, née du silence gardé sur la demande formée par M. E et Mme A le 6 novembre 2021, en tant qu'il aurait rejeté leur demande tendant à l'exercice de ses pouvoirs de police en matière d'installations classées pour la protection de l'environnement, ne peuvent qu'être rejetées.

Sur les conclusions indemnitaires de la requête :

9. Il résulte de ce qui précède que le préfet n'a pas commis de carence fautive en s'abstenant de prononcer une sanction complémentaire à l'égard du CHOG afin de le contraindre à respecter les mesures prescrites par son arrêté du 29 octobre 2020. Par suite, les requérants ne sont pas fondés à soutenir que la responsabilité de l'Etat doit être engagée sur ce fondement. Les conclusions indemnitaires de la requête doivent donc être rejetées.

10. Il résulte de tout ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur sa recevabilité, que la requête de M. E et Mme A doit être rejetée dans toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction et présentées au titre des frais d'instance.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. E et Mme A est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. D E, à Mme C A, au centre hospitalier de l'ouest guyanais et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 4 mai 2023, à laquelle siégeaient :

M. Martin, président,

Mme Schor, première conseillère,

Mme Deleplancque, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 25 mai 2023.

La rapporteure,

Signé

C. DELEPLANCQUE

Le président,

Signé

L. MARTIN La greffière,

Signé

R. DELMESTRE-GALPE

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaire de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution de la présente décision.

Pour expédition conforme,

La greffière en Cheffe,

Ou par délégation la greffière,

Signé

S. MERCIER

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