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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2101656

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2101656

jeudi 14 décembre 2023

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2101656
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Formation1ère Chambre
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 21 décembre 2021, M. A F, représenté par Me Marciguey, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 26 octobre 2021 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans ;

2°) d'enjoindre au préfet, sous astreinte de 50 euros par jour de retard, de réexaminer sa situation dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir et de lui délivrer dans l'attente une autorisation provisoire de séjour, puis de mettre fin à toute mesure de surveillance et de faire procéder à la suppression de son signalement aux fins de non admission dans le système d'information Schengen ;

3°) de mettre à la charge de l'Etat la somme de 1.200 euros au titre de l'article

L.761-1 du code de justice administrative.

M. F soutient que :

- les décisions sont entachées d'incompétence ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire et l'interdiction de retour sont insuffisamment motivées ;

- l'obligation de quitter le territoire est prise en méconnaissance de son droit d'être entendu, prise en violation des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, puis entachée d'une erreur manifeste d'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- l'obligation de quitter le territoire et la décision fixant le pays de renvoi sont prises en méconnaissance des stipulations de l'article 3-1 de la convention relative aux droits de l'enfant ;

- la décision refusant un délai de départ volontaire est privée de base légale, prise en méconnaissance des dispositions des articles L.612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, puis entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- les décisions refusant un délai de départ volontaire et fixant le pays de renvoi sont fondées sur une mesure d'éloignement illégale ;

- l'interdiction de retour est fondée sur une mesure illégale, prise en méconnaissance des dispositions des articles L.612-6 et L.612-10 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile et entachée d'une erreur manifeste d'appréciation.

Par un mémoire en défense et une pièce enregistrés les 29 août 2022,

12 octobre 2023 et 30 octobre 2023, le préfet de la Guyane, représenté par Me Mathieu, conclut au rejet de la requête, en faisant valoir qu'aucun moyen n'est fondé.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer ses conclusions à l'audience, en application de l'article R.732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lacau a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. F, ressortissant haïtien, conteste l'arrêté du 26 octobre 2021 par lequel le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter sans délai le territoire français, a fixé le pays de renvoi et a prononcé une interdiction de retour d'une durée de deux ans.

Sur l'arrêté dans son ensemble :

2. La signataire de l'arrêté contesté, Mme G, chef de la section de l'éloignement des étrangers, disposait, en vertu de l'article 2 de l'arrêté

n° R03-2021-09-09-00001 du 9 septembre 2021, régulièrement publié, d'une subdélégation de M. B, directeur général de la sécurité, de la règlementation et des contrôles, en cas d'absence ou d'empêchement de M. C, de Mme E et de Mme D, à l'effet de signer les décisions en matière d'éloignement et de contentieux. Il n'est pas établi que ces derniers n'étaient pas absents ou empêchés et M. B disposait d'une délégation du préfet de la Guyane prévue par l'article 1er de l'arrêté n° R03-2021-09-07-00008 du

7 septembre 2021, régulièrement publié, dont l'article 4 prévoit que les interdictions de retour sont au nombre des décisions prises " en matière d'éloignement et de contentieux ". Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence de la signataire manque en fait.

Sur l'obligation de quitter le territoire français :

3. Le moyen tiré de la violation de l'article 41 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne, qui s'adresse uniquement aux institutions, organes et organismes de l'Union, est inopérant. M. F a été interpellé dans le cadre d'un contrôle d'identité le

25 octobre 2021. Il ressort du procès-verbal d'audition dressé le même jour par les services de police qu'il a été mis en mesure de faire connaître, de manière utile et effective, son point de vue avant l'édiction de la mesure d'éloignement. En admettant qu'il n'aurait pas été mis à même de produire les pièces justifiant de l'ancienneté de son séjour et de sa situation familiale, il n'est pas établi que ces éléments auraient pu influer sur le sens de la décision du préfet. Dans ces conditions, il n'a pas été porté atteinte au droit d'être entendu, partie intégrante du respect des droits de la défense, principe général du droit de l'Union européenne.

4. Aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " 1° Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale () 2° Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique et au bien-être économique du pays ()". Né le 22 juin 1984, entré irrégulièrement en France en décembre 2016 à l'âge de trente-deux ans, M. F invoque la présence de son épouse de nationalité haïtienne et de leurs filles nées en 2015 et en 2020. Toutefois, compte tenu de la situation irrégulière de son épouse, il peut poursuivre sa vie familiale hors de France, notamment en Haïti, où il ne conteste pas avoir conservé des attaches et où il a vécu l'essentiel de sa vie. Il ne peut, enfin, utilement invoquer la promesse d'embauche établie le 1er décembre 2021 par l'entreprise Sommet TCE pour un emploi de carreleur, postérieure à l'arrêté contesté, dont la légalité s'apprécie à la date de son édiction. Dans les circonstances de l'affaire, compte tenu, en outre, des conditions de séjour en France de l'intéressé, qui n'a pas déféré à deux précédentes mesures d'éloignement, l'obligation de quitter le territoire n'a pas porté une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par les stipulations précitées. Elle n'est pas fondée sur une appréciation manifestement erronée de ses conséquences sur la situation personnelle de M. F, alors même que celui-ci avait obtenu un rendez-vous à la préfecture le 17 janvier 2022 pour l'enregistrement de sa demande d'admission exceptionnelle au séjour.

5. En vertu de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, dans toutes les décisions qui concernent les enfants, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale et en vertu de l'article 7-1 de la même convention, l'enfant a, dans la mesure du possible, le droit de connaître ses parents et d'être élevé par eux. Dans les circonstances exposées au point précédent, l'obligation de quitter le territoire, qui n'entraîne par elle-même aucune séparation entre les filles de M. F et l'un de leurs parents, n'a pas porté atteinte à l'intérêt supérieur de ces enfants, garanti par les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

Sur la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire :

6. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 2 à 5, la décision refusant d'accorder un délai de départ volontaire n'est pas fondée sur une mesure d'éloignement illégale.

7. Le 3° de l'article L.612-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit que l'autorité administrative peut refuser d'accorder un délai de départ volontaire s'il existe un risque que l'étranger se soustraie à l'obligation de quitter le territoire dont il fait l'objet. En vertu de l'article L.612-3 du même code, ce risque peut être regardé comme établi, sauf circonstance particulière, dans les cas suivants : " 4° L'étranger a explicitement déclaré son intention de ne pas se conformer à son obligation de quitter le territoire français. 5° L'étranger s'est soustrait à l'exécution d'une précédente mesure d'éloignement () ". Le préfet a reproduit les dispositions de l'article L.612-2 et s'est référé sans autres précisions à l'article L.612-3. Toutefois, en mentionnant que l'intéressé s'est soustrait à l'exécution des mesures d'éloignement prononcées les 24 avril et 3 octobre 2018, puis qu'il refuse de repartir en Haïti, il l'a mis à même de connaître les éléments de droit et de fait fondant la décision de ne pas lui accorder de délai de départ volontaire, qu'il a suffisamment motivée conformément aux prescriptions de l'article L.613-2 du code.

8. La décision refusant un délai de départ volontaire, prise en application des dispositions précitées des articles L.612-2 et L.612-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, n'est pas privée de base légale. M. F n'a pas déféré aux précédentes mesures d'éloignement et, selon les mentions du procès-verbal d'audition dressé le 25 octobre 2021, a déclaré s'opposer à son retour en Haïti. Dès lors, en refusant de lui accorder un délai de départ volontaire, le préfet n'a pas fait une inexacte application des articles L.612-2 et L.612-3. Le moyen tiré de " l'erreur manifeste d'appréciation " doit également et en tout état de cause être écarté.

Sur la décision fixant le pays de renvoi :

9. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 2 à 5, la décision fixant le pays de renvoi n'est pas fondée sur une mesure d'éloignement illégale.

10. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations citées au point 5 du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant est inopérant à l'encontre de la décision fixant le pays de renvoi.

Sur l'interdiction de retour :

11. Compte tenu de ce qui a été dit aux points 2 et 6 à 8, l'exception d'illégalité de la décision de refus d'accorder un délai de départ volontaire invoquée à l'encontre de l'interdiction de retour doit être écartée.

12. L'article L.612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile prévoit, sous réserve de circonstances humanitaires, que toute obligation de quitter sans délai le territoire français est assortie d'une interdiction de retour, laquelle doit, en application de l'article L.613-2, être motivée. En vertu du premier alinéa de l'article L.612-10, la durée de l'interdiction de retour mentionnée à l'article L.612-6 est fixée compte tenu de la durée de présence sur le territoire, de la nature et de l'ancienneté des liens avec la France, de l'existence d'une précédente mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public. Le préfet, qui a reproduit les dispositions du premier alinéa de l'article L.612-6, puis a fait état de la situation familiale de l'intéressé, de la durée de son séjour en France, puis des précédentes mesures d'éloignement auxquelles il n'a pas déféré, a suffisamment motivé le principe et la durée de l'interdiction de retour.

13. Dans les circonstances exposées au point 4, le préfet a pu légalement prononcer une interdiction de retour d'une durée de deux ans.

14. Il résulte de tout ce qui précède que M. F n'est pas fondé à demander l'annulation de l'arrêté du 26 octobre 2021. Sa requête doit, dès lors, être rejetée en toutes ses conclusions, y compris celles à fin d'injonction et celles présentées au titre de l'article

L.761-1 du code de justice administrative.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de M. F est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à M. A F et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 23 novembre 2023, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Lacau, première conseillère,

M. Gillmann, conseiller.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 14 décembre 2023.

La rapporteure,

Signé

M.T. LACAULe président,

Signé

O. GUISERIXLa greffière,

Signé

C. PAUILLAC

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne et à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies du droit commun contre les parties privées de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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