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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2201069

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2201069

lundi 30 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2201069
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantTOMASI

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 31 juillet 2022, M. F G, représenté par Me Balima, demande au tribunal :

1°) d'annuler la décision du 7 juin 2022 par laquelle le préfet de la Guyane a refusé de faire droit à sa demande de regroupement familial en faveur de ses filles, H et D G et de son fils A G ;

2°) d'enjoindre, à titre principal, au préfet de la Guyane de faire droit à sa demande de regroupement familiale au profit de son fils, A G et de sa fille, D G, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

3°) d'enjoindre, à titre subsidiaire, au préfet de la Guyane de réexaminer sa demande de regroupement familial présentée en faveur de son fils A G et de sa fille D G, dans un délai de quinze jours à compter de la notification du jugement à intervenir, sous astreinte de 50 euros par jour de retard ;

4°) de mettre à la charge de l'État la somme de 2 000 euros à verser à son conseil en application des dispositions combinées des articles 37 de la loi du 10 juillet 1991 et L. 761-1 du code de justice administrative.

Il soutient que :

- sa requête est recevable ;

- la décision est entachée d'incompétence du signataire de l'acte ;

- elle est insuffisamment motivée ;

- elle est entachée d'une erreur de fait dès lors que ses deux derniers enfants n'étaient pas majeurs à la date de la décision attaquée ;

- elle est entachée d'une erreur de droit ;

- elle méconnaît les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elle est entachée d'une erreur manifeste d'appréciation ;

- elle méconnaît les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3, du paragraphe 1 de l'article 9 et de l'article 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le préfet a méconnu les stipulations de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne.

Par un mémoire en défense, enregistré le 14 août 2022, le préfet de la Guyane, représenté par Me Tomasi, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir qu'aucun des moyens de la requête n'est fondé et que sa décision du 7 juin 2022 se fonde également sur la circonstance que la venue des enfants D et A G en France n'est pas justifiée par une raison impérative.

Par une décision du 24 janvier 2023, M. G a été admis au bénéfice de l'aide juridictionnelle totale.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne ;

- la convention franco-ivoirienne relative à la circulation et au séjour des personnes du 21 septembre 1992 ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code des relations entre le public et l'administration ;

- la loi n° 91-647 du 10 juillet 1991 ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lebel a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. M. G, ressortissant ivoirien né le 31 décembre 1974, entré en France en 2008, a présenté une demande de regroupement familial en faveur de ses enfants H, A et D G, nés respectivement les 5 janvier 2002, 9 août 2005 et 1er mars 2009. Par une décision du 7 juin 2022, le préfet de la Guyane a refusé de faire droit à sa demande. Par la présente requête, M. G demande au tribunal d'annuler cette décision.

Sur les conclusions à fin d'annulation :

En ce qui concerne la décision du 7 juin 2022 portant refus de regroupement familial au profit de l'enfant H G :

2. En premier lieu, le signataire de l'arrêté contesté, Mme B, adjointe au chef de la plateforme d'instruction des titres de séjour, disposait, en vertu de l'article 2 de l'arrêté n° R03-2022-05-13-00001 du 13 mai 2022, régulièrement publié, d'une subdélégation de signature de M. C, directeur général de la sécurité, de la règlementation et des contrôles, à l'effet de signer, en l'absence de M. E et de M. I, les décisions en matière d'instruction des titres de séjour et de main d'œuvre étrangère. Il n'est pas établi que M. E et M. I n'étaient pas absents ou empêchés et M. C disposait d'une délégation du préfet de la Guyane prévue par l'article 4 de l'arrêté n° R03-2022-04-08-00008 du 8 avril 2022 en matière d'accords et de refus de regroupement familial, régulièrement publié. Dès lors, le moyen tiré de l'incompétence du signataire de l'acte doit être écarté.

3. En deuxième lieu, la décision attaquée vise les dispositions des articles L. 434-2 à L. 434-12 et R. 434-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. En outre, pour justifier le refus de faire droit à la demande de regroupement familial au profit de l'enfant H G, le préfet a retenu que cette dernière était majeure à la date de dépôt de la demande. Le préfet a, ainsi, mis à même M. G de connaître les éléments de fait et de droit fondant sa décision, dont la motivation est conforme aux prescriptions des articles L.211-2 et L.211-5 du code des relations entre le public et l'administration. Le moyen tiré de l'insuffisance de motivation de la décision en litige doit, donc, être écarté.

4. En troisième lieu, aux termes de l'article 8 de la convention franco-ivoirienne du 21 septembre 1992 relative à la circulation et au séjour des personnes : " Les membres de la famille d'un ressortissant de l'un des États contractants peuvent être autorisés à rejoindre le chef de famille régulièrement établi sur le territoire de l'autre État dans le cadre de la législation en vigueur dans l'État d'accueil en matière de regroupement familial. / Ils reçoivent un titre de séjour de même nature que celui du chef de famille, dans le cadre de la législation de l'État d'accueil ". Aux termes de l'article L. 434-2 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile: " L'étranger qui séjourne régulièrement en France depuis au moins dix-huit mois, sous couvert d'un des titres d'une durée de validité d'au moins un an prévus par le présent code ou par des conventions internationales, peut demander à bénéficier de son droit à être rejoint, au titre du regroupement familial : 1° Par son conjoint, si ce dernier est âgé d'au moins dix-huit ans ; 2° Et par les enfants du couple mineurs de dix-huit ans ". Selon l'article L. 434-5 de ce code : " L'enfant pouvant bénéficier du regroupement familial est l'enfant ayant une filiation légalement établie, y compris l'enfant adopté, en vertu d'une décision d'adoption, sous réserve de la vérification par le ministère public de la régularité de cette décision lorsqu'elle a été prononcée à l'étranger ". L'article L. 434-6 du même code dispose que : " Peut être exclu du regroupement familial : 1° Un membre de la famille dont la présence en France constituerait une menace pour l'ordre public ; / 2° Un membre de la famille atteint d'une maladie inscrite au règlement sanitaire international ; / 3° Un membre de la famille résidant en France ". Et aux termes de l'article R. 434-3 de ce code : " L'âge du conjoint et des enfants pouvant bénéficier du regroupement familial est apprécié à la date du dépôt de la demande ".

5. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier que l'enfant H G, née le 5 janvier 2002, était âgée de 20 ans à la date de la décision attaquée et il n'est pas contesté par M. G qu'elle était majeure à la date du dépôt de sa demande de regroupement familial. Par suite, le préfet n'a pas méconnu les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, ni commis d'erreur d'appréciation en refusant de faire droit à la demande de regroupement familial au profit de l'enfant H G, déposée par M. G.

6. En quatrième lieu, d'une part, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

7. D'autre part, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ". Aux termes de l'article 16 de la même convention : " 1. Nul enfant ne fera l'objet d'immixtions arbitraires ou illégales dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance, ni d'atteintes illégales à son honneur et à sa réputation. 2. L'enfant a droit à la protection de la loi contre de telles immixtions ou de telles atteintes ". Et aux termes de l'article 24 de la Charte des droits fondamentaux de l'Union européenne : " 1. Les enfants ont droit à la protection et aux soins nécessaires à leur bien-être. Ils peuvent exprimer leur opinion librement. Celle-ci est prise en considération pour les sujets qui les concernent, en fonction de leur âge et de leur maturité. 2. Dans tous les actes relatifs aux enfants, qu'ils soient accomplis par des autorités publiques ou des institutions privées, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale. 3. Tout enfant a le droit d'entretenir régulièrement des relations personnelles et des contacts directs avec ses deux parents, sauf si cela est contraire à son intérêt ".

8. Enfin, lorsqu'il se prononce sur une demande de regroupement familial, si le préfet est en droit de rejeter une demande dans le cas où l'intéressé ne justifierait pas remplir l'une ou l'autre des conditions légalement requises, il dispose toutefois d'un pouvoir d'appréciation et n'est pas tenu par les dispositions précitées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, notamment dans le cas où il est porté une atteinte excessive au droit du demandeur de mener une vie familiale normale tel qu'il est protégé par les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, ou de l'intérêt supérieur d'un enfant en méconnaissance des stipulations du point 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

9. En l'espèce, le requérant n'établit pas, ni même n'allègue, que son enfant, majeure à la date du dépôt de sa demande de regroupement familial, dépendrait économiquement de ses parents. Au demeurant, il ressort des pièces du dossier que M. G est entré en France en 2008 et y réside régulièrement depuis 2014 sans son enfant, H G, pour laquelle il n'a déposé une première demande de regroupement familial qu'à compter du 18 février 2019, soit près d'onze ans après son arrivée en France. Enfin, le requérant ne peut se prévaloir utilement des stipulations de l'article 9 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant qui créent seulement des obligations entre Etats sans ouvrir de droits à leurs ressortissants. Par suite, et dans les circonstances de l'espèce, le préfet de la Guyane, en refusant de faire droit à sa demande de regroupement familial, n'a pas porté une atteinte disproportionnée à son droit au respect de la vie privée et familiale, ni à l'intérêt supérieur de son enfant. Les moyens tirés de l'erreur de droit et de la méconnaissance des stipulations des articles 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales, des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3, du paragraphe 1 de l'article 9 et de l'article 16 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant, ainsi que de celles des paragraphes 2 et 3 de l'article 24 de la charte des droits fondamentaux de l'Union européenne doivent, ainsi, être écartés.

En ce qui concerne la décision du 7 juin 2022 portant refus de faire droit à la demande de regroupement familial au profit des enfants D et A G :

10. D'une part, il résulte de l'article R. 434-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile cité au point 4 que l'âge des enfants pouvant bénéficier du regroupement familial est apprécié à la date du dépôt de la demande.

11. En l'espèce, il ressort des pièces du dossier, notamment de leurs actes de naissances, que D G, née le 1er mars 2009, et A G, né le 9 août 2005, étaient respectivement âgés de 13 et 16 ans à la date de la décision attaquée. Dans ces conditions, le préfet, en retenant que ses deux enfants étaient majeurs à la date de dépôt de la demande, s'est fondé sur des faits matériellement inexacts pour refuser de faire droit à la demande de regroupement familial de M. G à leur profit.

12. Toutefois, d'autre part, l'administration peut, en première instance comme en appel, faire valoir devant le juge de l'excès de pouvoir que la décision dont l'annulation est demandée est légalement justifiée par un motif, de droit ou de fait, autre que celui initialement indiqué, mais également fondé sur la situation existant à la date de cette décision. Il appartient alors au juge, après avoir mis à même l'auteur du recours de présenter ses observations sur la substitution ainsi sollicitée, de rechercher si un tel motif est de nature à fonder légalement la décision, puis d'apprécier s'il résulte de l'instruction que l'administration aurait pris la même décision si elle s'était fondée initialement sur ce motif. Dans l'affirmative il peut procéder à la substitution demandée, sous réserve toutefois qu'elle ne prive pas le requérant d'une garantie procédurale liée au motif substitué.

13. En l'espèce, le préfet de la Guyane doit être regardé comme faisant valoir un autre motif que celui ayant initialement fondé la décision en litige, tiré de ce qu'il n'était pas démontré que la venue des deux enfants mineurs de M. G était justifiée par une raison impérative, tenant à leur état de santé, leur scolarité ou leurs conditions d'hébergement. Or, il ne résulte pas des dispositions combinées du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, citées au point 4, que le nouveau motif invoqué par le préfet de la Guyane serait de nature à fonder légalement le refus opposé à la demande de l'intéressé. Par ailleurs, il ne résulte pas de l'instruction que le préfet aurait pris la même décision en tenant compte de la minorité des enfants de M. G. Dans ces conditions, la substitution de motif ne pouvant être accueillie, M. G est fondé à soutenir que le préfet de la Guyane a commis une erreur de fait.

14. Il résulte de ce qui précède, sans qu'il soit besoin de se prononcer sur les autres moyens invoqués à l'encontre de cette décision, que M. G est seulement fondé à demander l'annulation de la décision du 7 juin 2022 en tant qu'elle refuse de faire droit à la demande de regroupement familial en faveur de ses enfants D et A G.

Sur les conclusions à fin d'injonction :

15. Il est enjoint au préfet de la Guyane, sur le fondement de l'article L. 911-2 du code de justice administrative, de réexaminer la demande de regroupement familial de M. G présentée en faveur de ses enfants D et A G, dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement, la circonstance que ces derniers soient désormais devenus majeurs étant sans incidence sur le prononcé de l'injonction, eu égard aux dispositions de l'article R. 434-3 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile. Il n'y a, en revanche, pas lieu d'assortir cette injonction d'une astreinte.

Sur les frais liés au litige :

16. M. G a obtenu le bénéfice de l'aide juridictionnelle. Par suite, son avocat peut se prévaloir des dispositions des articles L. 761-1 du code de justice administrative et 37 de la loi du 10 juillet 1991 relative à l'aide juridique. Il y a lieu, dans les circonstances de l'espèce, de mettre à la charge de l'Etat le versement, au titre des dispositions précitées, d'une somme de 900 euros à Me Balima, qui renoncera à percevoir la part contributive de l'Etat.

D E C I D E :

Article 1er : La décision du 7 juin 2022 est annulée en tant que le préfet de la Guyane a refusé de faire droit à la demande de regroupement familial de M. G, en faveur de ses enfants D et A G.

Article 2 : Il est enjoint au préfet de la Guyane de réexaminer la demande de regroupement familial de M. G en faveur de ses enfants, D et A G dans un délai de deux mois à compter de la notification du présent jugement.

Article 3 : L'Etat versera à Me Balima la somme de 900 euros, au titre de l'article L. 761-1 du code de justice administrative et de de l'article 37 de la loi du 10 juillet 1991, sous réserve qu'il renonce à percevoir la part contributive de l'Etat.

Article 4 : le surplus des conclusions de la requête de M. G est rejeté.

Article 5 : Le présent jugement sera notifié à M. F G, à Me Balima et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Marcisieux, conseillère,

Mme Lebel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.

La rapporteure,

Signé

I. LEBEL

Le président,

Signé

O. GUISERIX

La greffière,

Signé

S. PROSPER

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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