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AccueilJurisprudence administrativeN° TA106-2201082

Tribunal Administratif de la Guyane — Décision N° TA106-2201082

lundi 30 septembre 2024

JuridictionTribunal Administratif de la Guyane
SectionTribunal Administratif de la Guyane
N° DossierTA106-2201082
TypeDécision
RecoursExcès de pouvoir
PublicationD
Avocat requérantSEMONIN CLEO

Texte intégral

Vu la procédure suivante :

Par une requête enregistrée le 2 août 2022, Mme A B C, représentée par Me Semonin, demande au tribunal :

1°) d'annuler l'arrêté du 24 juin 2022 par lequel le préfet de la Guyane l'a obligée à quitter le territoire français sans délai, a fixé le pays de destination et lui a interdit le retour sur le territoire français pour un durée de deux ans ;

2°) de mettre à la charge de l'État le versement de la somme de 1 000 euros en application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative.

Elle soutient que :

- les décisions portant obligation de quitter le territoire français sans délai et interdiction de retour sur le territoire français méconnaissent les stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- elles méconnaissent les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- la décision portant obligation de quitter le territoire français est entachée d'une erreur manifeste dans l'appréciation de ses conséquences sur sa situation personnelle ;

- la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale, par voie d'exception, en raison de l'illégalité de la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai ;

- elle est entachée d'erreurs de fait.

Par un mémoire en défense, enregistré le 29 février 2024, le préfet de la Guyane, représenté par Me Tomasi, conclut au rejet de la requête.

Il fait valoir que les moyens soulevés par la requérante ne sont pas fondés.

Vu les autres pièces du dossier.

Vu :

- la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales ;

- la convention internationale relative aux droits de l'enfant ;

- le code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile ;

- le code de justice administrative.

Le président de la formation de jugement a dispensé le rapporteur public, sur sa proposition, de prononcer des conclusions à l'audience, en application de l'article R. 732-1-1 du code de justice administrative.

Les parties ont été régulièrement averties du jour de l'audience.

Le rapport de Mme Lebel a été entendu au cours de l'audience publique, les parties n'étant ni présentes, ni représentées.

Considérant ce qui suit :

1. Mme B C, ressortissante dominicaine née le 30 août 1983, a déclaré être entrée en France en 2016. Elle a été interpellée dans le cadre d'un contrôle aux fins de vérification du droit de circulation ou de séjour, le 24 juin 2022. Par un arrêté du même jour, le préfet de la Guyane lui a fait obligation de quitter le territoire français sans délai à destination de son pays d'origine et lui a interdit de retourner sur le territoire français pour une durée de deux ans. Par la présente requête, Mme B C demande au tribunal d'annuler cet arrêté.

2. En premier lieu, aux termes de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales : " Toute personne a droit au respect de sa vie privée et familiale, de son domicile et de sa correspondance. Il ne peut y avoir ingérence d'une autorité publique dans l'exercice de ce droit que pour autant que cette ingérence est prévue par la loi et qu'elle constitue une mesure qui, dans une société démocratique, est nécessaire à la sécurité nationale, à la sûreté publique, au bien-être économique du pays, à la défense de l'ordre et à la prévention des infractions pénales, à la protection de la santé ou de la morale, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ".

3. Il ressort des pièces du dossier que Mme B C démontre être entrée en France en juillet 2016. Toutefois, si elle fait valoir que ses enfants sont présents en France et scolarisés depuis 2021, il demeure que la cellule familiale est susceptible de se reconstituer dans leur pays d'origine, au regard de leur jeune âge et de leur arrivée récente sur le territoire. Par ailleurs, Mme B C qui se prévaut de vivre en concubinage avec M. D, de nationalité française, ne l'établit pas, le seul récépissé d'enregistrement de la déclaration conjointe de pacte civil de solidarité qu'elle produit étant postérieur à l'édiction de la décision attaquée. Enfin, à supposer que sa présence sur le territoire soit établie depuis 2016, l'intéressée ne démontre pas avoir créé en France des liens intenses et stables et ne justifie pas s'y être insérée professionnellement. Dans les circonstances de l'espèce, compte tenu notamment des conditions de séjour de l'intéressée, qui n'a pas déféré à la précédente mesure d'éloignement prononcée à son encontre en 2018, l'arrêté contesté ne porte pas une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale. Par suite, le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit être écarté. Pour les mêmes motifs, il en va de même s'agissant du moyen tiré de l'erreur manifeste du préfet dans son appréciation des conséquences de la décision portant obligation de quitter le territoire français sur la situation personnelle de l'intéressée.

4. En deuxième lieu, aux termes de l'article 3-1 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant du 26 janvier 1990 : " Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu'elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l'intérêt supérieur de l'enfant doit être une considération primordiale () ".

5. Ainsi qu'il a été au point 3, la décision portant obligation de quitter le territoire français n'a ni pour objet, ni pour effet de séparer Mme B de ses enfants, et rien ne fait obstacle à ce que la cellule familiale se reconstitue en République Dominicaine. Par ailleurs, si Mme B C soutient que ses enfants ont noué des liens forts avec son concubin, M. D, elle ne l'établit pas. Le moyen tiré de la méconnaissance des stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant doit, dès lors, être écarté.

6. En troisième lieu, il résulte de ce qui précède que la décision portant obligation de quitter le territoire français sans délai n'est pas entachée d'illégalité. Par suite, le moyen tiré de ce que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français est illégale par voie de conséquence de l'illégalité de cette décision ne peut qu'être écarté.

7. En quatrième lieu, aux termes de l'article L. 612-6 du code de l'entrée et du séjour des étrangers et du droit d'asile, dans sa rédaction applicable au litige : " Lorsqu'aucun délai de départ volontaire n'a été accordé à l'étranger, l'autorité administrative assortit la décision portant obligation de quitter le territoire français d'une interdiction de retour sur le territoire français. Des circonstances humanitaires peuvent toutefois justifier que l'autorité administrative n'édicte pas d'interdiction de retour. () ". Aux termes de l'article L. 612-10 du même code : " Pour fixer la durée des interdictions de retour mentionnées aux articles

L. 612-6 et L. 612-7, l'autorité administrative tient compte de la durée de présence de l'étranger sur le territoire français, de la nature et de l'ancienneté de ses liens avec la France, de la circonstance qu'il a déjà fait l'objet ou non d'une mesure d'éloignement et de la menace pour l'ordre public que représente sa présence sur le territoire français. () ".

8. Il résulte de ces dispositions que l'autorité compétente doit, pour décider de prononcer à l'encontre de l'étranger soumis à l'obligation de quitter le territoire français une interdiction de retour et en fixer la durée, tenir compte, dans le respect des principes constitutionnels, des principes généraux du droit et des règles résultant des engagements internationaux de la France, des quatre critères qu'elles énumèrent, sans pouvoir se limiter à ne prendre en compte que l'un ou plusieurs d'entre eux. Il appartient au juge de l'excès de pouvoir, saisi d'un moyen en ce sens, de rechercher si les motifs qu'invoque l'autorité compétente sont de nature à justifier légalement dans son principe et sa durée la décision d'interdiction de retour et si la décision ne porte pas au droit de l'étranger au respect de sa vie privée et familiale garanti par l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales une atteinte disproportionnée aux buts en vue desquels elle a été prise. En revanche, lorsqu'il est saisi d'un moyen le conduisant à apprécier les conséquences de la mesure d'interdiction de retour sur la situation personnelle de l'étranger et que sont invoquées des circonstances étrangères aux quatre critères posés par les dispositions précitées de l'article L. 612-10, il incombe seulement au juge de l'excès de pouvoir de s'assurer que l'autorité compétente n'a pas commis d'erreur manifeste d'appréciation.

9. Il résulte de ce qui a été dit au point 3 que la requérante ne démontre pas l'impossibilité pour elle de reconstituer sa cellule familiale dans son pays d'origine. En outre, elle n'établit pas, par les pièces du dossier, l'intensité des liens noués avec M. D, son concubin. Enfin, Mme B C ne conteste pas être entrée irrégulièrement en France et ne pas avoir exécuté la mesure d'éloignement prise à son encontre en 2018. Par suite, le préfet de la Guyane n'a pas porté une atteinte excessive à son droit au respect de sa vie privée et familiale en prenant la décision portant interdiction de retour sur le territoire français contestée. Le moyen tiré de la méconnaissance de l'article 8 de la convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme et des libertés fondamentales doit, dès lors, être écarté.

10. En cinquième lieu, pour les mêmes motifs que ceux énoncés au point 5,

Mme B C n'est pas fondée à soutenir que la décision portant interdiction de retour sur le territoire français méconnait les stipulations du paragraphe 1 de l'article 3 de la convention internationale relative aux droits de l'enfant.

11. En sixième lieu, d'une part, il ressort des pièces du dossier que Mme B C était présente sur le territoire français avant 2018, date retenue par le préfet pour son entrée irrégulière sur le territoire français. D'autre part, il ressort, aussi, des pièces du dossier que, contrairement à ce qu'indique l'arrêté litigieux, Mme B C a formulé une demande d'asile, le 20 juillet 2016, en vue de la régularisation de sa situation administrative. Toutefois, il résulte de l'instruction que le préfet de la Guyane aurait pris la même décision en prenant en compte ces circonstances. Le moyen tiré de l'erreur de fait ne saurait, donc, être accueilli.

12. Il résulte de tout de ce qui précède que les conclusions aux fins d'annulation de la requérante et, partant, ses conclusions tendant à l'application des dispositions de l'article L. 761-1 du code de justice administrative doivent être rejetées.

D E C I D E :

Article 1er : La requête de Mme B C est rejetée.

Article 2 : Le présent jugement sera notifié à Mme A B C et au préfet de la Guyane.

Délibéré après l'audience du 19 septembre 2024, à laquelle siégeaient :

M. Guiserix, président,

Mme Marcisieux, conseillère,

Mme Lebel, conseillère.

Rendu public par mise à disposition au greffe le 30 septembre 2024.

La rapporteure,

Signé

I. LEBEL

Le président,

Signé

O. GUISERIX

La greffière,

Signé

S. PROSPER

La République mande et ordonne au préfet de la Guyane en ce qui le concerne ou à tous commissaires de justice à ce requis en ce qui concerne les voies de droit commun, contre les parties privées, de pourvoir à l'exécution du présent jugement.

Pour expédition conforme,

Le Greffier en Chef,

Ou par délégation le greffier,

Signé

C. NICANOR

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